Il n'y aura pas de «retour à la normale»

Le président va parler ce soir. Il va essayer de nous calmer, ne nous tranquilliser. Il va nous dire de ne pas avoir peur. Mais c’est lui qui a peur. Peur pour « après ». Et il a bien raison. « les agents du service central du renseignement territorial alertent sur le risque d'embrasement de la contestation sociale à la sortie du confinement » (le Parisien). Comment peut-il en être autrement ?

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« Françaises, français… » Je n’écouterai, je ne regarderai pas le guignol en chef ce soir. Je peux déjà anticiper ce qu’il va nous dire : ça va être long, ça va être chiant, et nous allons devoir rester bien sages.

Sages, même si la propagande gouvernementale a atteint un degré assez inédit –telle cette vidéo dans laquelle l’Elysée a tenté de faire croire que Macron avait été applaudi par les soignant.e.s à Bicêtre, alors que c’était évidemment faux. Sages, même si les preuves de l’incapacité de la bande de branquignols encravatés qui nous dirigent à faire tourner autre chose qu’une start-up d’une centaine d’employés pas plus, et certainement pas un pays, s’accumulent jusqu’au vertige –sidérés, on attend qu’il nous soit enfin révélé que tout ça n’était qu’une vaste caméra cachée. Sages, malgré l’écœurement que leurs petites phrases quotidiennes, la bêtise et le mépris pour nous qui en ressort, suscite.

Sages, même si plus rien ne va. Même pas la peine d’énumérer ici les détails de la débâcle : un rapide survol de la presse suffit à percevoir où nous en sommes rendus. Et l’effrayante chronologie de l’incurie du pouvoir réalisée par François Bonnet convaincra les plus rétifs que oui, vraiment, nous sommes gouvernés par des buses irresponsables, qui devront rendre des comptes devant la justice.

Sages. Parce que le gouvernement commence semble-t-il à craindre que sa nullité, désormais évidente aux yeux de tous, ne finisse par créer de lourdes velléités révolutionnaires au sein d’une population historiquement assez sensible aux thématiques du coupage de têtes couronnées (coronée, en l’occurrence). Comme nous l’apprend un article du Parisien (qui devrait directement faire rédiger ses articles par des flics, au point où ils en sont ça irait plus vite), « dans des notes confidentielles sur le « suivi de l'impact du Covid-19 en France », les agents du service central du renseignement territorial (SCRT) alertent sur le risque d'embrasement de la contestation sociale à la sortie du confinement. « Le jour d'après est un thème fortement mobilisateur des mouvances contestataires, lit-on dans ces analyses datées du 7, 8 et 9 avril. Le confinement ne permet plus à la gronde populaire de s'exprimer, mais la colère ne faiblit pas et la gestion de crise, très critiquée, nourrit la contestation. »

Le pouvoir craint donc le « jour d’après ». Mais comme c’est étonnant.

Ce n’est pas comme s’il avait passé plus d’un an à savater chaque semaine des Gilets Jaunes majoritairement pacifistes, leurs faisant allégrement sauter les dents, les yeux et/ou les mains au grès des humeurs de milices de répression chauffées à blanc par des directives de type : « foncer dans le tas et taper dedans. Z’avez carte blanche. Ne vous faites pas de soucis avec l’IGPN, on s’en occupe ».

Ce n’est pas comme si, à partir du mois de décembre qui a précédé la crise du Covid-19, le gouvernement n’avait pas passé plus de temps à réprimer violemment, à base de cocktail gaz-matraque, le mouvement social contre la réforme des retraites, à véhiculer dans tous les médias insultes, mépris de classe et contre-vérités, plutôt qu’à se préoccuper de la situation sanitaire –allant jusqu’à profiter d’une session parlementaire consacrée à ce sujet pour balancer son fameux 49.3

Ce n’est pas comme si ce pouvoir ne s’était pas signalé, depuis le début du mandat jupitérien, par sa morgue vis-à-vis des services publics, décrit comme un ramassis de feignasses collectivistes et contre-productives, qu’il fallait d’urgence ramener aux saines et prolifiques logiques managériales du privé, quitte à ce que les gens en question souffrent et quitte à ce que plus rien ne marche.

Ce n’est pas comme si Macron et ses copains n’avaient pas mené une politique systématiquement dirigée contre les pauvres, les « moins que rien » ; enterré un plan d’aide aux quartiers populaires ; réduits à rien les droits des demandeurs d’asile ; paupérisés les étudiants jusqu’à leur donner envie de s’immoler ; supprimé les contrats aidés et diminué les subventions auprès des milieux associatifs ; organisé la traque des RSA-iste et des chômeurs afin d’en exclure le plus possible…

Il y en a un peu plus, je vous le mets quand même ?

Sans compter les travailleurs aujourd’hui sous pressions afin de maintenir l’économie à flot, et les futurs ruinés de la crise qui se profile. Nos petites réserves se vident. Les banques ne font pas de cadeau –bien au contraire. Et demain, c’est (très) loin.

Donc oui : ça va péter, Manu. Tu auras beau dire ce que tu veux ce soir, tu n’arriveras pas à nous faire tenir sage. Nous sommes aujourd’hui des millions de citoyen.ne.s en colère, placés en résidence surveillée jusqu’à une date inconnue à cause de ton incompétence de technocrate fanatisé par un ultra-libéralisme dément. Beaucoup parmi nous sont rendus dépressifs et agressifs par le confinement, d’autant plus quand celui-ci a lieu dans des conditions de promiscuité et de misère.

Mais toi, qu’est-ce que tu vas faire ? Nous le savons bien : appeler au calme, et surtout, nous dire qu’en sortant de là, il faudra bien aller bosser pour reconstruire le petit monde de toi et tes potes.

Ce sont deux miliciens de choc de la Macronie qui l’ont dit, avec la candeur terrifiante qui caractérise les gens de ce monde. Nous allons devoir mettre, nous les gentils prolos, « les bouchées doubles ». La secrétaire d'Etat à l'Economie, Agnès Pannier-Runacher, nous a prévenu : « il faudra probablement travailler plus que nous ne l'avons fait avant » ; « L'enjeu est de reprendre le travail plein pot ». Tandis que Geoffroy Roux de Bézieux nous sermonne dans le Figaro : « Il faudra bien se poser tôt ou tard la question du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise économique et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire » ; « L'important, c'est de remettre la machine économique en marche et de reproduire de la richesse en masse ».

De la richesse pour qui ? Pour eux, bien sûr.

Alors oui, le pouvoir, les services de renseignement, Macron, Philippe, ont tous bien raison de s’inquiéter pour le post-déconfinement.

Ils ont fait tout ce qu’il fallait pour préparer une poudrière, et ils sont actuellement en train de chercher le briquet.

Nul ne peut prévoir ce qu’il se passera « le jour d’après ». Grève générale, manifestation de masses, « émeutes de la faim » … Tous les scénarios sont envisageables, et il appartient entre autres au gouvernement de faire en sorte que les plus pacifiques se concrétisent, en prenant acte de ceci :

il n’y aura pas, il n’y aura plus de « retour à la normale ».

Nous ne retournerons plus à l'abattoir.

Nous ne serons plus les petites mains corvéables du vieux monde.

Nous lutterons.

salutations confinées,

M.D.

PS : Au lieu de regarder Macron, je regarderai plutôt Aymeric Lompret. Ou Pierre-Emmanuel Barré.

Sources :

 https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/le-medef-et-le-gouvernement-veulent-que-les-francais-travaillent-plus-apres-le-confinement_3911861.html?fbclid=IwAR12Lctzd7MuK2RKnQOzmQ5fFm1tfiiCkIdUbX5vQwjIW5zm_X7NLb9UftQ

 https://www.liberation.fr/checknews/2020/04/12/les-soignants-de-l-hopital-bicetre-ont-ils-applaudi-emmanuel-macron_1784998?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR3nASzqQ3Cz2g1B3jveM14itZq9R2dEpvBe46PiqiGo9ssucsEnbI5wTyE#Echobox=1586705400

http://www.leparisien.fr/faits-divers/coronavirus-les-services-de-renseignements-craignent-l-embrasement-apres-le-confinement-11-04-2020-8298150.php?fbclid=IwAR1POeHrqw8_JUUykjrPv7foFxnD5RCVGv1a7YnrcHfWZNHmGg0-afEJq-Y#xtor=AD-1481423553

 

 

 

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