Quelque chose qui ne va pas

Ça va. Il y a Darmanin à l’intérieur, Dupont-Moretti à la justice, et Bachelot à la culture. « Grosses têtes », culture du viol et corrida. La crise économique nous frappe tous : c'est la dèche. Les identitaires ont tapé des potes ce week-end. Les flics manifestent pour leur droit à nous étrangler. Tout régresse, avec l’ombre du virus qui plane. Ça va ? Moi, j'ai un petit coup de moins bien...

Ça va. Vendredi soir dernier, quatre potes ont été agressés dans la nuit par un groupe d’une dizaine de sympathiques jeunes gens se réclamant ouvertement du nazisme. Parmi ces potes, il y avait trois femmes, dont la mère de l’une d’entre elles, âgée de 65 ans. Elles ont été rouées de coup et traînées au sol, sans que personne ne juge bon d’intervenir. Ils ne faisaient que boire une bière. La raison en être peut-être que, quelques heures auparavant, nous avions fait fuir l'ancien chef identitaire local, Philippe Vardon, des abords de la manifestation féministe anti-Darmanin, aux cris de « Nissa Antifa ». Passé au RN, Vardon siège désormais au conseil municipal, élu avec moins de 5% de votants –l’abstention ici était de plus de 70%. Ça va ?

Ça va. Le lendemain matin en apprenant la nouvelle, me revient en mémoire le contenu d’un article de Samuel Gontier : « Génération Identitaire, moi je trouve qu’ils sont quand même assez gonflés, ces jeunes », clame Philippe de Villiers, applaudissant le déploiement d’une banderole « White Live Matters » place de la République lors d’une manifestation contre le racisme et les violences policières. « Bah oui, approuve Élisabeth Lévy, ils sont marrants, bravo, bravo ! » « Moi je leur dis bravo, renchérit Philippe de Villiers. Je leur dis bravo parce que y’a une réaction, c’est très bien. » Nous sommes sur CNews. » Parce qu’à la télé il y a de Villiers, Onfray, Zemmour, Pascal Praud… Le néo-fascisme a ses adeptes. Ça va ?

Ça va. Ce même Vardon, d’ailleurs, manifestait il y a quelques semaines aux côtés de ses petits camarades policiers du syndicat Alliance, qui souhaitaient continuer à pouvoir plaquer et étrangler. Nous sommes venus aussi, Gilets jaunes et autres, avec des pancartes : sur Lilian, 15 ans, visé par un tir de flash-ball ; sur la mort par étouffement de Cédric Chouviat ; sur les yeux crevés, les mains arrachées… Nous avons été expulsés, très démocratiquement, par le service d’ordre, sous menace d’une pluie d’amendes pour « manifestation illégale ». Les flics étaient quelques dizaines, accompagnés d’une quarantaine de petites vieilles aux cheveux bleus, mais Nice Matin, notre feuille de fou locale, a parlé d’un rassemblement de « 200 personnes ». Sans mentionner la présence de Vardon. Sans mentionner notre présence à nous. Ça va ?  

Ça va. Il y a quelques temps encore, alors que j’allais bosser à Antibes (pour ce qu’on appelle communément un « taf de merde ») et que j’attendais comme un con, sur le quai, avec mon masque, j’ai entendu ce message : « En raison d’une intervention des forces de police, le TER est annoncé avec un retard d’environ 20 minutes ». Je suis donc arrivé à la bourre au boulot. Le train menant à Antibes vient de Vintimille.  « L’intervention » en question était sans aucun doute une rafle de migrants dans la rame. Quand je vais en Italie acheter mes clopes parce que je n’ai plus les moyens de les acheter en France, à chaque trajet de retour, les flics débarquent, demandant leurs papiers à toutes les personnes Noires. Juste les personnes Noires. Ça va ?

Ça va. Il y a Darmanin à l’intérieur, Dupont-Moretti à la justice, et Bachelot à la culture. « Grosses têtes », culture du viol et corrida. Le poste de premier ministre n’existe plus. Le projet de loi de démontage en règle des universités françaises et la réforme des retraites passeront en loucedé pendant l’été. Je lis un article de Laurent Mauduit dans Médiapart : « Qui aurait pu penser que la France puisse un jour disposer d’un gouvernement composé d’une grosse cohorte de dignitaires socialistes ou ex-socialistes, marchant main dans la main avec une cohorte tout aussi importante de dignitaires sarkozystes, sous l’autorité d’un nouveau premier ministre, Jean Castex, ayant soutenu peu avant la candidature de François Fillon ? Inimaginable ! » La synthèse du pire en politique. Et l'opposition, qu'on nous vend, c'est toujours la gauche bourgeoise et l'écologie réac -sachant qu'ici, à Grasse, de troubles liens se sont tissées entre le parti "écolo" de Governatori et... le RN, rien que ça. Ça va ?

Ça va.  Ma copine, étudiante, a trouvé un boulot : elle travaillera à Zara pendant deux semaines, pour les soldes. Nous nous sommes réjoui qu’elle ait trouvé ça. Parce que des petits boulots, il n’y en a plus des masses. Toutes les copaines étudiantes sont en galère. Comme les copaines intermittent.e.s, qui vivotent. « L’année blanche » promise n’a été, au final, pour beaucoup d’entre eux, qu’une illusion de plus. Partout, parmi mes potes, les comptes en banque se vident. On compte les sous au fond des poches. On tremble un peu en voyant la vague de la crise approcher, pendant que les multinationales virent tous leurs effectifs après avoir empoché les aides de l’Etat –quelques milliards d’argent public en plus pour leurs actionnaires, c’est toujours ça de pris. Demain, c’est loin. Ça va ?

Ça va. Un restaurant a privatisé notre petit bout de plage, celle du Castel, en face du Vieux-Nice, où nous aimions aller regarder les couchers de soleil. Ils nous empêchent de passer, au mépris de la loi d’accès au littoral. Les criques de la Réserve et de Coco Beach, choyées par les locaux, ont été grillagées. Il est interdit de s’y rendre après 20h. Les flics tournent partout en ville pour s’assurer que rien ne détonne dans le quotidien bien ordonné que nous a façonné la mairie, à grand renforts de grilles et de caméras de surveillance. Un dispositif si bien monté d’ailleurs que Darmanin est de passage en ville, aujourd’hui, pour s’en inspirer. Ça va ?

Ça va. A Menton également, la municipalité a posé des grilles autour d’un banc, où une association, Kesha Niya Kitchen, proposait chaque jour nourriture et assistance aux personnes en situation d’exil sortant des locaux de la police aux frontières (PAF). Comme l’a écrit mon amie Anaïs dans un article pour Mouais, « Ils ont profité de la crise sanitaire pour faire ce qu’ils voulaient : empêcher l’aide et dégager la misère. Par cet acte s’exprime clairement leur souhait d’abattre le soutien, le réconfort et les regards révoltés sur leurs pratiques. Par cet acte ils imposent brutalement leur réalité fermée et possessive. Eux avec qui le dialogue est impossible, eux qui créent des frontières entre humains, ils sauront toujours les matérialiser pour les rendre terrestres. Avec des uniformes, des barbelés ou des grillages. Ces gens sont fous, ils ont emprisonné un banc. » ça va ?

Ça va, ça va. Ici et là, on parle d’un reconfinement à l’automne. L’ombre du virus plane toujours –et les aberrations de type « concert géant sur la Prom’ », comme Estrosi nous en a régalé il y a peu, tandis que tous les petits festoches ont été annulés, ne sont pas là pour rassurer sur l’avenir.

Je dois donc avouer que j’ai un petit coup de moins bien. Mais…

Ça va. Ce matin, comme tous les jours, je suis allé arroser les jardinières en palettes de bois que nous avons construites et installées sur les grilles d’un parc du Vieux-Nice. Nous y avons planté de la menthe, du basilic, des tomates et des courges. Donc, ça va.

Ça va. Avec les copaines, rien ni personne ne peut nous empêcher d’organiser nos concerts, nos rencontres, nos manifs, nos évènements variés ici et là, dans nos rues, sur nos places, et de nous auto-organiser dans la joie.  

Ça va. Notre petite revue libertaire, Mouais, sort mercredi, et on y retrouve des articles sur ce qui ne va pas, mais surtout sur le monde d’après que nous voulons voir advenir, et que nos luttent contribuent chaque jour à façonner.

Ça va. Tous les soirs, après ma balade de matou dans le Babazouk, le Vieux-Nice, saluant les potes passant avec leur chien, ou regardant les gosses jouer sur les places, je vais boire une petite bière dans mon bar favori, le Diane’s, havre d’amitié, d’humour et de tendresse où, jusqu’au bout de la nuit, on cultive l’art du bon mot et où on refait le monde autour d’un verre sans (trop trop) penser à demain.

Ça va. J’ai le chat sur les genoux, et le café est chaud.

Nous sommes vivants, et ils sont morts.

Je me sens un peu mieux.

Comme l’a écrit Darwich dans un poème que j’aime à citer : « Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre : les hésitations d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, les débuts d’un amour, de l’herbe sur des pierres, des mères se tenant debout sur la ligne d’une flûte et la peur qu’éprouvent les conquérants du souvenir.

Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre : la fin de septembre, une dame qui franchit la quarantaine avec tous ses fruits, l’heure de la promenade au soleil en prison, un nuage mimant une nuée de créatures, les ovations d’un peuple pour ceux qui montent à la mort souriants et la peur qu’ont les tyrans des chansons. »

Salutations libertaires,

M.D.

 

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