La CAF n'est pas un non-sujet

Bah tiens ! la CAF a laissé fuiter les données personnelles de 7000 personnes. Énième dysfonctionnent d’un organisme qui n’en finit plus de dysfonctionner, entre bureaucratisation, répression, et refus pur et simple de remplir sa fonction (=nous donner de l’argent). Mais comme la galère quotidienne des usagers de la CAF est un non-sujet politique et médiatique, on n’en parle pas. Jusqu’à quand ?

« Un incident informatique intervenu sur le site caf.fr le dimanche 10 octobre à partir de 21 H 00 a conduit à ce que certains dossiers d'allocataires puissent être consultés par d'autres allocataires », a prévenu la caf ce début de semaine. En cause : un bug informatique dû aux nouvelles modalités de connexion, qui visaient… à améliorer la sécurité du site, on peut dire que c’est réussi. Je propose qu’on leur confie la gestion des dossiers du gouvernement, on aura enfin droit peut-être à un peu de transparence.

J’ai déjà raconté à maintes reprises les batailles épiques qui m’ont opposé à la CAF, qui depuis quelques années semble s’être vouée à me faire tourner en bourrique, en même temps que quelques milliers d’autres allocataires. Mais il me parait aujourd’hui nécessaire d’en remettre une couche, avec la bonne humeur et l’objectivité qui me caractérisent. Parce que de même que les Pandora Papers, ce n’est pas très grave et on ne va pas en faire tout un foin, la galère quotidienne des usagers de la CAF c’est également un non-sujet politique et médiatique. Aucune matinale ne vient s’emparer de cette question, aucun débat télévisé entre aspirants locataires de la boîte-à-con élyséenne n’aborde le thème, car les « cafistes », tout le monde s’en fout, -à part bien sûr quand il s’agit de déplorer leurs vilaines habitudes de s’acheter des voitures de collection et des écrans plats full HD avec leurs allocs, comme si celles-ci permettaient de s’assurer le train de vie d’un footballeur du PSG.

Il faut dire : les gens qui vivent au-dessus de nous, tout là-haut, au plus près de toi ô seigneur et des paradis fiscaux, les politiciens, les « experts », les éditorialistes, tous, du « bourgeois beauf » à la Hanouna au macroniste bien peigné, ont des revenus largement suffisants qui leur permettent de ne pas devoir passer leur vie à supplier la CAF pour leur donner ce qu’elle leur doit, à savoir, le minimum nécessaire pour vivre, voire juste survivre, et pour voir un peu devant soi jusqu’au mois prochain sans avoir à manger ses doigts.

Tous, qui n’ont que le mot « assisté » à la bouche, alors qu’elles et eux-mêmes vivent grassement à nos frais de contribuables fauchés, ils ne connaissent pas l’ogre qu’est la CAF comme nous le connaissons.

Pour beaucoup de gens comme moi, la CAF, c’est un acteur intime de nos vies, qui nous suit depuis notre majorité, nous sollicite, nous interpelle, nous rabroue, nous surveille, nous intimide. Elle fait partie de la famille, et son ombre plane sur nos repas, nos vacances, nos couples, sur les moments charnières de nos vies, comme le portrait inquiétant du patriarche moustachu, regard fier et mains aux bretelles, posé sur la cheminée d’un manoir. La CAF, bien malgré moi, je lui parle plus souvent qu’à ma mère –il faut dire qu’elle a une façon bien à elle, et bien plus efficace, de réclamer de mes nouvelles, avec une capacité de nuisance sans commune mesures avec celles de ma chère maman.

La CAF, pour nous, c’est une machinerie bureaucratique oppressante, une matrice étrange, un labyrinthe absurde où règne la loi de l’arbitraire avec lequel nous devons cependant vivre, parce que le capital, ne pouvant nous assurer, même quand nous travaillons, des revenus décents, nous place donc dans le statut d’éternels mineurs, voués à demander encore et toujours de l’argent de poche pour boucler les fins de mois. Sauf quand on a trop peur pour demander, comme ces 66% et 62 % des publics respectivement éligibles au RSA activité ou à l'ALS qui n'accèdent pas à des prestations qui leur sont pourtant dues.

Il faut dire que l’organisme, entre bugs à répétition, délais sans fins, formulaires à n’en plus finir, site internet inaccessible, dossiers égarés, hotlines surchargées, conseillers agressifs, incompétents ou les deux, rupture des droits sans aucune forme de procès, j’en passe et des plus carabinées, sait y faire pour inspirer une saine défiance auprès de celles et ceux qui font appel à ses services (public, rappelons-le) ou envisagent de le faire.

Tenez : le mois dernier, ai-je pu lire dans un article de 20 minutes (c’est le temps qu’ils passent à écrire le journal), la CAF du Puy-de-Dôme « a assigné un de ses allocataires en référé devant le tribunal judiciaire de Clermont-Ferrand et porté plainte ». En cause, une vidéo mise en ligne par cet homme de 52 ans, et dans laquelle il critique le vénérable organisme, qui a décidément le cœur bien sensible. Il y racontait de façon peu amène sa visite dans les locaux la CAF avec sa compagne ; grand mal lui a pris, car le voilà harcelé en représaille : « Ils nous demandent des sous à tous les deux, ils me réclament deux fois la même somme à la même date. […] J’ai eu un contrôle inopiné, une enquête sociale », rapporte l’article en conclusion.

Le nombre de bénéficiaires du RSA a augmenté de 7,5% en un an. Des millions de foyers dépendent de la CAF, parfois, souvent, de façon vitale, notamment quand les prix explosent et que les loyers flambent. Il y a donc urgence à en faire un véritable sujet politique et médiatique, au plus loin d’une « élite » qui s’en fout et en dit n’importe quoi, et au plus près de celles et ceux qui ont besoin de sortir d’un système punitif, et appellent de leurs vœux, dans les quartiers, les foyers, les résidences, une société fondée sur l’entraide, ou le salaire à vie serait la norme, et les Pandora Papers, un vestige du passé.

Je sais, je rêve. Mais que l’on mette quelques mois tous nos politiciens et éditorialistes aux minimas sociaux, soumis aux caprices de la CAF, et je pense qu’ils produiront très vite quelques idées pour nous sortir du cauchemar bureaucratique.

Cauchemar, est-il besoin de le préciser, dont souffrent également de nombreuses personnes employées par la CAF, et qui peinent à bien faire le métiers, soumises à des impératifs de rentabilité au détriment de gens qu’ils aimeraient bien aider.

Ah bah non tiens. 30 minutes de perdues. Ah bah non tiens. 30 minutes de perdues.
Sur ce, je vais réessayer de demander mon aide au logement.

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

Journaliste à Mouais, abonnez-vous, cela compensera nos tracasseries avec la CAF : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

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