Christian Estrosi m’a écrit (donc je lui réponds poliment)

Bon d’accord, en fait il a écrit aux potes niçois qui ont des enfants. Mais comme il a envoyé cette lettre à tous les parents d’élèves, que j’en connais plein, et que je suis pion et ex-prof, je me sens concerné. Notamment parce qu’a priori, « modèle » sécuritaire israélien à l’appui, Estrosi aimerait bien me remplacer par un flic armé –ou alors me confier un Famas ?

Une lettre par courriel, envoyée en siphonnant allégrement les bases de données des écoles niçoises, circule depuis quelques jours parmi mes copaines ayant eu l’imprudence de se reproduire, -et ils sont nombreux –moi j’peux pas, j’ai déjà des chats. Cette lettre est datée du 6 novembre 2020, et, d’une police (non floutée) élégante imitant à la perfection la plume d’oie de poète romantique, ce qui ne manque pas de sel quand on sait qui est censé tenir la plume, elle porte en en-tête cette mention : « Le maire de Nice ».

Christian Estrosi donc, l’ami du jogging, du béton et des caméras, le grillageur fou, le petit dégoutant qui a affirmé que « son amour avec Nice est fusionnel », le disciple de Jacquou, le grand Médecin, maire d’extrême-droite corrompu en guerre contre les pauvres et les « macaques », Estrosi le VRP de la Chloroquine, heureusement qu’il n’en a pas commandé trop, le grand pote de Raoult, Estrosi l’ennemi du rappeur Infinit, qui l’a clashé avec ses potes (Alkpote, Alpha Wann…) dans sa chanson « Christian Estrosi » commençant par « Zin, j'ai aucun diplôme comme Christian Estrosi Mais j'vais devenir maire comme Christian Estrosi », un morceau contre le clip duquel l’infortuné Cricri a porté plainte en vain…

Bref, vous l’aurez compris, Estrosi, l’ex-sarkozyste devenu néo-macroniste, le plus grand bouffeur de râteliers du 06, c’est un gros morceau, donc quand il t’écrit, tu t’assois, tu te sers un café, et tu savoures en silence. Et tu n’es jamais déçu. 

« Chers parents, Plusieurs d’entre vous me font part de leur profonde inquiétude concernant la sécurité des enfants. Une inquiétude légitime en ces temps troublés par la crise sanitaire et le risque terroriste. »

Ça commence très bien avec cette phrase d’accroche fort originale. « Inquiétude », « sécurité », « enfants », « crise sanitaire », « risque terroriste », on tient le bingo de l’élu (avec 70% d’abstention) qui tient à faire savoir qu’il est à notre écoute et qu’on a bien fait de voter pour lui. Après avoir rappelé que ce dont il va parler ne dépend pas de lui mais de l’Etat, sachant qu’Estrosi, maire autocratique et touche-à-tout, est un grand spécialiste quand il s’agit de fourrer son nez partout même là où il n’a aucune compétence particulière (et ces domaines sont nombreux), l’édile se rengorge :

 « J’ai confié en 2016, à la société israélienne LOTAN, spécialiste dans la lutte contre le terrorisme, le soin de réaliser un diagnostic dans ce domaine ».

Bien bien. Passons sur le fait que, dans le cadre de la lutte contre Daech, se vanter de faire appel à Israël n’est peut-être pas le meilleur moyen d’apaiser les tensions, mais je dis ça, je dis rien. Allons au cœur du sujet : tenir pour modèle désirable une société militarisée reposant sur un régime d’apartheid, et gouvernée par l’extrême-droite, est, selon moi, plus effrayant que rassurant quant à l’avenir de nos pitchounes[i].

On va me dire : le maire ne fait que mentionner une boite israélienne, on ne va pas en faire un fromage. Sauf que l’amour qui lie Estrosi à Israël n’est pas neuf. En 2016, il avait suscité la consternation en se déplaçant, aux frais du contribuable, dans cette riante contrée afin d’y apporter son soutien à Benjamin Netanyahu après la résolution de l'ONU condamnant la politique de colonisation. Il en avait également profité pour reverser 50 000 euros d’argent public à… une association paragouvernementale soutenant la colonisation dans les territoires occupés. Bien joué, champion ! Décidément en grande forme, il avait alors affirmé partager avec Israël « une vision commune sur la lutte implacable à mener contre le terrorisme », et insisté, lors de ces déplacements à la rencontre de maires locaux, sur la nécessité de s’inspirer du modèle sécuritaire israélien, inspiration concrétisée dans son partenariat avec la société LOTAN, qui a contribué à faire de Nice la fabuleuse prison à ciel ouvert qu’elle est en train de devenir pour la plus grande joie des petits et des grands.

Et je ne veux pas faire mon grincheux, aller, si, mais faut-il rappeler qu’en Israël, en termes de lutte « anti-terroriste », c’est principalement de répression du peuple palestinien colonisé et opprimé que l’on parle ? Que les victimes humaines se comptent pas centaines, par milliers ? Faut-il rappeler qu’Israël est un État autoritaire fascisant, notoirement sous la coupe d’extrémistes religieux ?

Amnesty : « L’armée et les forces de sécurité israéliennes ont tué au moins 38 Palestinien·ne·s – dont 11 enfants – durant des manifestations organisées dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, selon les chiffres du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) ». « Les manifestations palestiniennes de la « Grande Marche du retour », un mouvement lancé en mars 2018, se sont poursuivies toutes les semaines. Selon des chiffres communiqués par le Centre palestinien pour les droits humains, 215 Palestinien·ne·s avaient été tués au 27 décembre – parmi lesquels 47 enfants, quatre auxiliaires de santé et deux journalistes ». « En Cisjordanie, au moins 100 points de contrôle et barrages routiers israéliens étaient toujours en place, restreignant lourdement la liberté de circulation des Palestiniens et Palestiniennes. De plus, les personnes détentrices d’une carte d’identité palestinienne n’étaient toujours pas autorisées à emprunter les routes construites pour les colons israéliens ».

A quand un partenariat de Nice avec une boite nord-coréenne de sécurité, ou un appel au savoir-faire de l’Arabie Saoudite en terme de qualité de répression des oppositions ? J’espère que papa Noël pensera bien à mettre un livre de géopolitique devant la cheminée d’Estrosi, ça lui sera grandement utile. Pour l’heure, laissons-le poursuivre :

« Parallèlement, la Ville de Nice a fait le choix de doter l’intégralité de ses établissements de deux boutons d’alerte directement reliés au centre de supervision urbain (CSU), au sein duquel une salle spécialement dédiée à la surveillance des écoles observe par vidéosurveillance, tous les jours, toutes les entrées et les sorties, y compris celles des accueils de loisirs. L’activation de ces boutons permet aux policiers du CSU d’entendre immédiatement ce qui se passe et de braquer automatiquement les caméras disposées aux abords de l’établissement sur l’école concernée. »

Ah, les belles caméras niçoises… Nice, avec ses 2145 bidules espions pour  340 000 habitants (chiffres 2019, sans compter les 170 dans le tramway), qui ont coûté à l’installation, et coutent encore à l’entretien, un pognon monstrueux, et qui… ne servent à rien, puisque d’une part les cam’, les trafiquants s’en foutent, et d’autre part, ça ne nous a pas empêchés de nous prendre sur la tronche deux attentats bien sanglants, même si, après le Bataclan, Estrosi déclarait, sans aucun scrupule ni aucune dignité que cette horreur « n’aurait pas pu avoir lieu à Nice » (et parfois on ferait mieux de bien fermer sa gueule). Quant à notre chère Geneviève (Legay), elle vous expliquera à quel point on peut bien proprement se faire piétiner par les flics sous le regard du CSU sans aucun problème : ce 23 mars-là, sans les personnes sur place pour filmer (moi je pouvais pas, j’étais menotté avant d’être foutu dans le panier à salade), la bavure ne serait jamais sortie au grand jour –heureusement, la loi « sécurité globale » nous permettra très bientôt de pouvoir nous faire écraser en silence et sans images, devant l’œil vide des caméras de surveillance de la municipalité.

Non, monsieur le maire, les caméras partout ne représentent pas une solution miracle, bien au contraire : comme elles viennent se substituer au travail d’agents de police « de proximité », d’éducateurs, de travailleurs sociaux, et comme au principe de prévention et de pédagogie du vivre-ensemble elles viennent substituer celui de répression à tous crins, elles créent plus de maux, plus d’insécurité, plus de désordre que quoi que ce soit d’autre.

« Toujours depuis 2016, une présence effective et dissuasive de patrouilles de police municipale dynamiques devant les écoles est assurée par la Ville ».

Et de CRS, également, eux aussi très « dynamiques ». La preuve, il n’y a pas longtemps, ils ont arrêté mon pote David, éduc spé’ en plein travail : « Interpellé devant un collège, je pars au poste avec ces messieurs CRS parce que j'ai dit “ça me glace le sang ces armes devant une école”. J'ai un enfant autiste dans la voiture qu'ils veulent amener aussi, je campe pour empêcher ça en attendant que mon chef vienne le chercher. C'est beau. » Il s’en tirera sans poursuites évidemment, mais avec 8 heures de GAV.

Une présence « effective et dissuasive », effectivement, même si on ne sait plus trop, du coup, qui elle est sensée dissuader. Mais qu’à cela ne tienne, on ne va pas s’arrêter à si peu, et Estrosi veut aller encore plus loin :

 « Vous le savez, je défends l’idée de positionner un policier armé dans chaque école. Cela m’a été refusé par les gouvernements successifs, mais une expérimentation autorisant la présence d’un agent de police municipale non armé est en cours dans les 17 écoles niçoises qui ont voté cette disposition à l’unanimité en conseil d’école. Ce dispositif apporte entière satisfaction aux communautés éducatives qui ont fait ce choix. »

 Aaah, ben voilà. Donaldian Trumposi a encore plus d’un tour dans sa botte. Des déséquilibrés armés commettent des attentats ? Solution : encore plus de gens armés partout, hell yeah ! les militaires de Sentinelle, ça n’est pas suffisant : mettons des armes de guerre lourdes dans les mains des policiers, ils ont bien prouvé depuis quelques temps leur sens de la mesure dès qu’il s’agit d’utiliser ces gadgets.

En tant que pion, je serai ravi de travailler conjointement avec des GI Joe de la BAC qui arpenteront la cour avec moi, gun à la main, prêt à abattre toute racaille radicalisée au rayon hallal du supermarché du coin qui pointera le bout de son nez barbu, vraiment. Mon travail consistant à faire de l’accompagnement pédagogique, je pense en effet qu’il est primordial d’habituer les générations futures à la présence quotidienne de fusils d’assaut dans leur champ visuel ; une fois grands, nos marmots seront ainsi mûrs, ayant été élevés dans l’amour de la guerre juste et de la violence légale, pour s’inscrire à l’armée –il n’y aura pour eux de boulot nulle part ailleurs, de toute façon- et aller lutter pour la démocratie au Sahel. Tout ça fait bien envie !

« Toutefois, malgré le recrutement de 230 policiers municipaux supplémentaires depuis 2008, et bien que cette mission soit prioritaire, il est matériellement impossible de poster un équipage de police municipale devant tous les accès des 170 écoles publiques et privées. D’autant moins si on rajoute tous les collèges et les lycées qui le souhaiteraient aussi. »

Ah, flute, on manque d’effectifs. Il faut dire qu’entre la surveillance des couvre-feu, des attestations, les soignantes qui manifestent contre la fermeture de leurs services et qu’il faut verbaliser, les lycéens mécontents à gazer et cogner, les textes de loi à rédiger pour Darmanin afin qu’il aide à invisibilité le sale boulot, les anarcho-vegan-pro-migrants à surveiller et mettre sur écoute, ça en fait, du boulot, pour la bleusaille.

Mais pas de panique : ils vont recruter, et quand il y aura en France un flic pour un habitant, voire un habitant qui soit aussi un flic, tous les problèmes seront résolus. Fliquons-nous les uns les autres, et l’avenir nous sourira enfin.

« Afin d’apporter une réponse supplémentaire, j’ai décidé de déployer dans les semaines à venir, devant chaque groupe scolaire de la Ville, une borne d’appel d’urgence directement reliée au CSU, à l’image de celle qui a permis la neutralisation rapide du terroriste de la basilique Notre-Dame. »

« Celle qui a permis la neutralisation rapide du terroriste de la basilique Notre-Dame » ? Sérieusement ? Alors, Christian, comment te dire… Un maboul armé d’un couteau venait de tuer deux personnes dans une cathédrale en plein centre-ville, et d’en blesser à mort une troisième, qui s’était échappée, en sang, dans le café d’à côté… dans un tel contexte, je doute fort que la borne en question soit réellement, en l’espèce, ce qui fut le plus déterminant dans l’arrivée des forces de l’ordre –ou du moins, j’ose espérer que non. Et tu serais bien aimable de ne pas toujours considérer que ce sont tes joujoux hors de prix, que tu te payes avec notre argent, qui résolvent tout alors même que les statistiques tendent à prouver par a + b qu’elle ne servent pas à grand-chose, si ce n’est creuser la dette de la ville, déjà colossale.  

 « Ce sont actuellement toutes les mesures qu’il m’est permis de mettre en place d’un point de vue légal. Je n’hésiterai pas, dès lors que les réformes que j’ai demandées m’en donneront les moyens, à aller encore plus loin. »

Ouf, me voilà rassuré, il compte aller encore plus loin. Je trouvais cette missive bien modérée –rien sur les miradors à chaque coin de rue, sur les snipers embusqués sur les toits de Jean Médecin, sur les drones-espions, ni sur les escouades volantes de policiers chargés d’interpeller les suspects avant même qu’ils aient commis leur crime.

Je veux bien que l’amour d’Estrosi avec Nice soit « fusionnel ». Mais notre consentement, il en fait quoi ?

Bon, sinon, Christian, sans rancune, mais permets-moi de te rappeler qu’à la mort de Serge Dotti, le grand marionnettiste niçois, tu as écrit à ses enfants, avec lesquels je vis, pour leur dire que tu joignais à leur deuil et restais à leur disposition. Le 1er décembre, TA mairie va nous tenir pour officiellement expulsables de notre chez-nous, l’appartement du Vieux-Nice de Serge, où ses enfants et lui ont passé quarante ans, et où il est mort. On attend donc l’aide promise.

Salutations libertaires,

M.D.

(vous commencez à connaitre la chanson, mais voilà, j’écris dans un journal, et il a VRAIMENT besoin de soutien, donc si vous souhaitez vous abonner c’est là, 22 euros par an c’est par cher : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais)

Sources : https://www.lepoint.fr/politique/israel-le-voyage-tres-polemique-d-estrosi-pour-soutenir-netanyahu-30-12-2016-2093747_20.php#

https://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2016/12/30/25001-20161230ARTFIG00166-en-israel-estrosi-accorde-une-subvention-qui-fait-polemique.php

https://blogs.mediapart.fr/mouais-le-journal-dubitatif/blog/061120/une-journee-particuliere?utm_source=facebook&utm_medium=social&utm_campaign=Sharing&xtor=CS3-66&fbclid=IwAR3b3GkwT0z03h1wbC7XNESLAeTyQKGLWxBG9ZaVjj19E5Vk4btDoI2xjqU

 

[i] Et aux **** qui voudraient m’accuser d’antisémitisme, je leur signale que je suis moi-même d’ascendance Ashkénaze et que je les teste quand ils veulent sur le hassidisme, la poésie yiddish (Leib Kvitko forever), la musique klezmer et les meilleures histoires du Talmud.

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