Ils ont fait leur choix

Ils ont peur, et un tour dans la sphère politico-médiatique suffit à s’en persuader : à mesure que nos combats, pour les droits des femmes, des minorités, pour l’entraide, l’écologie et l’autogestion prennent en visibilité et en popularité, ceux d’en face se radicalisent vers l’extrême-droite. Nous, ou la barbarie ? la possibilité du fascisme ? Ils ont fait leur choix. Devinez lequel…

Il faut vraiment avoir passé cette rentrée sur l’Ile Mystérieuse en compagnie d’Elvis pour ne pas s’en être rendu compte : l’atmosphère médiatique, politique et sociale, depuis quelques temps, s’est faite encore plus irrespirable qu’elle ne l’était auparavant, ce qui n’est pas peu dire, car on partait déjà de loin. A chaque regard imprudent vers l’actualité : « J’étouffe » ; comme sous le derrière trop imposant d’un flic qui portera plainte contre moi après mon décès, pour outrage contre son cul.

A longueur d’antenne, de fils Twitter, de tribunes, d’articles, d’émissions radio, tout notre petit monde politico-médiatique se relaye pour enfiler l’une après l’autre des perles de racisme réactionnaire à la sauce autoritaire décomplexée qui sont autant de déclarations d’amour à la droite de la droite, et nous indiquent avec un filigrane aussi épais qu’un sketch de Bigard le chemin à suivre : celui qui nous guidera vers une société avec toujours moins d’immigrés, toujours plus de flics, toujours moins de pauvres, de manifestants, de gauchistes : bref, une société qu’on est en droit de tenir, a minima, pour proto-fasciste.

Jugez plutôt. Afin de vous aider à vous faire idée, s’il était encore besoin, de l’étendue du désastre, ce billet sera émaillé de citations authentiques tirées de l’excellent travail de l’impeccable Samuel Gontier ; les chaînes et intervenants étant interchangeables, je n’ai pas pris la peine de les mentionner. Attention à la nausée –les personnes sensibles peuvent passer les paragraphes en italique- : « Avec une de nos équipes, on suit une Brav [Brav-M, brigade de répression de l’action violente motorisée] […] C’est un outil de projection instantané indispensable », « Le nassage est un moyen efficace de contrôler la manifestation », « Dans le cas français, c’est très compliqué parce qu’il y a des règles de droit, notamment la liberté individuelle d’aller et venir », « Un des seuls moyens, et Donald Trump a donné une piste, c’est de considérer les antifas comme une organisation terroriste. Ça nous permettrait d’avoir un cadre en dehors du droit commun », « vous pouvez faire des fichiers pour arrêter les gens à l’avance. »

On me dira, rien de nouveau, et les débats sur « l’insécurité » sont, un entretien récent dans Mediapart avec le sociologue Jacques de Maillard l’a rappelé à juste titre, une rengaine bien habituelle depuis quelques décennies ; mais de mon côté, si, j’y vois quand même une nouveauté : celui de l’unanimité politico-médiatique grand public en faveur des thèses de l’extrême-droite. Il y a quelques temps, les sparring-partners de Zemmour faisait encore semblant de ne pas être trop trop d’accord avec lui ; désormais, c’est parfois à Pascal Praud himself de jouer le rôle de la modération, c’est dire où en est rendus.  

Il y a peu, encore, c’était, disons, une sorte de centre-droit chiraquien, puis juppéiste, donc une droite ferme dans son conservatisme néo-libéral mais soucieuse tout de même, hors pointes démagogiques à la « bruit-et-l’odeur », de ne pas paraitre trop réac’, qui constituait le gros de cette pensée politico-médiatique ; force est cependant de le constater : les adeptes de ce courant sont maintenant en voix d’extinction. A leur place : des matraques, des bottes, et de la schlague, s’il vous plait.

 « Est-ce qu’on n’est pas dans une France qui s’ensauvage ? Alors, on va me dire, c’est le livre de Laurent Obertone, La France Orange mécanique, lu par l’extrême droite… Mais pas du tout ! Pas du tout ! C’est la situation dans laquelle est ce pays » ; « Quand Samia Ghali parle d’envoyer l’armée dans des cités, c’est peut-être aller dans des endroits de reconquête. » « On est à Château-Rouge. Avec ce cocktail détonnant de pauvreté, présence de beaucoup de migrants… », « Il faut inverser la peur, il faut rétablir la peur du gendarme » »

Les raisons de ce durcissement ? Elles sont multiples, bien sûr. Mais il est difficile de ne pas classer très haut, dans la liste de ces diverses raisons, celle-ci : 2022 approche, et le camp des dominants voit bien que, des Gilets Jaunes aux municipales ayant donné lieu à une « vague verte » (fort à relativiser, pourtant), en en passant par les Marches des jeunes pour le climat, les émeutes des Banlieues, les manifestations féministes, les révoltes Black Lives Matter, et la popularité incontestable de figures comme Ruffin, nous, les gueux, les vilains opposants à leur monde épouvantable mais qu’ils crèveraient plutôt que de le changer d’un iota, eh bien, nous avons le vent en poupe. En résumé : ils ont peur, et ils n’ont pas tout à fait tort, parce que ça branle dans le manche, comme on dit.  

Certes, leur pantin robot-mixeur Macron, tout frais sorti de son emballage et posé à l’Élysée en 2017, leur a donné entière satisfaction en terme de savatage des droits sociaux et de ces saletés de libertés démocratiques. Mais en terme d’ordre public, malgré son autoritarisme, le bilan laisse à désirer, c’est le moins que l’on puisse dire. A un tel point qu’on assiste même à un renouveau –horreur ! - de la pensée anarchiste : voilà qu’un auteur comme Graeber, récemment disparu, est désormais massivement acheté, lu, commenté… Diantre, peste soit du maroufle… D’ici à l’autogestion zado-islamiste tendance « racaille », il n’y a qu’un pas…  

« Le gouvernement a la main qui tremble dès qu’il s’agit de rétablir l’ordre dans les cités. -Cette violence, c’est dans toutes les strates de la société, y pas que les banlieues. -C’est en Europe et dans tout l’Occident chrétien parce qu’on a laissé faire l’effondrement de cette civilisation. ». « La République recule et c’est cette sauvagerie qui fait la loi. C’est tous les jours que ces informations sont données. Pas forcément sur les grandes chaînes mais, en province, c’est en permanence les vols, les viols, les massacres, les passages à tabac. » « Il y a un fond de racisme antifrançais qui est insupportable. »

Le centre-droit tendance Juppé ayant rendu son dernier souffle, ne reste donc plus à « la caste », pour se sauvegarder de nous, et de notre monde sans elle, que son dernier rempart : l’extrême-droite. Entre nous et la barbarie, entre nous et la possibilité du fascisme, nous et les miliciens, ils ont fait leur choix, et ce sera eux, sans aucune ambiguïté. Et voilà qu’ils s’offrent donc, avachis dans les draps encore frais du « Faites ce que vous voulez mais votez Macron » (merci Joffrin !), aux bras tendus, bien tendus, de la pensée pinochienne la plus délirante.

Ainsi donc, quand Amélie Carrouër, sur je ne sais quelle chaine, demande « s’il y a oui ou non une progression de Marine Le Pen du point de vue des idées ? », et que Dominique Reynié admet : « il y a depuis des années et des années une confirmation d’un glissement culturel, politique, idéologique, électoral, à droite », on ne peut qu’être d’accord avec eux, à condition de préciser que c’est d’eux-mêmes, de leurs collègues et de la majeure partie de nos politiques qu’ils parlent. Parce que pour ce qui est du reste de la société, preuves nous sont encore à apporter.  

On en est là. Rendez-vous compte : ils préfèrent menacer l’intégrité physique de milliers, de millions de femmes, de personnes racisées, de militant.e.s, et faire le lit du fascisme qui vient (enfin, peut venir), à condition qu’il ne gêne pas leurs intérêts, plutôt que de nous laisser une chance de prendre les rênes…

Usul, dans son excellente vidéo de rentrée, ne va pas au bout de sa citation de Grasmci, j’aimerais donc la mener à terme : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ... » Oui : ce sont des monstres. Tels ceux d’un passé pas si lointain. Ce point Godwin est volontaire.

J’essaye donc de me dire qu’on a raison… que la pensée libertaire, comme le disait Bookchin, est bien celle du XXIème siècle… Mais les camarades du Rojava sont morts, on perd du terrain, et tout fout le camp. Les temps à venir s’annoncent difficiles –et, la vache, même Usul, d’ailleurs, avait l’air totalement déprimé…

Mais… Mais… Sarko, un peu avant de s’embrouiller entre King-Kong et Césaire, a affirmé : « C’est le problème de notre société avec l’autorité. Sans autorité, y a pas de vie possible en société. »

Ah, voilà ! S’il le dit, c’est forcément l’inverse qui est vrai. Donc : au travail, et à bas la hiérarchie ! A bas Zemmour, Onfray, Elisabeth Levy, de Villiers, Moix, Pascal Praud, Pujadas, De Malherbe, Bastié, Delahousse, CNews, LC1, France2, à bas toutes les télés et tous les éditorialistes, et vive l’anarchie ! Bonne rentrée !

Salutations libertaires,

M.D.

PS : il me reste une belle pépite de connerie, je vous la mets quand même ? C’est du Moix, une valeur sûre : « Il est hors de question de laisser la lutte antiraciste aux Noir. Si un Blanc traite un Noir de “sale nègre”, c’est pas offensant pour le Noir ».  

Vous aussi, résistez à « l’ensauvagement » des Médias ! Si vous souhaitez soutenir la presse pas-pareille pour ne pas laisser CNews et Valeurs Actuelles avoir le monopole de la parole publique, vous pouvez vous abonner à notre journal, Mouais, pour seulement 22 euros par an : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Sources :

https://www.telerama.fr/blogs/ma-vie-au-poste

https://www.mediapart.fr/journal/france/120920/chiffres-de-la-delinquance-les-effets-pervers-d-une-focalisation

https://www.mediapart.fr/journal/france/140920/usul-insecurite-s-en-fiche-des-chiffres

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