Quelque chose se prépare…

… et deux mondes se regardent. L’un, en haut, ne comprend rien à ce qu’il y a en face de lui, l’autre, en bas, pris d’un soudain sursaut de lucidité, ne le comprend désormais que trop bien. Car il y a sans doute plus de lucidité dans l’œil d’un gilet jaune que dans le regard ahuri d’un président ou d’un éditorialiste devant une insurrection qui est déjà en train de les emporter.

James Ensor - L'entrée du Christ à Bruxelles James Ensor - L'entrée du Christ à Bruxelles

« La solution ne réside pas dans le face-à-face entre ceux qui profiteraient d'un côté et ceux qui seraient les vaches à lait de l'autre, comme j'entends parfois. Ce n'est pas vrai. Elle est dans un travail collectif très fin où il faut des travailleurs sociaux, où il faut des gens qui sont en situation de difficulté mais qu'on va davantage responsabiliser car il y en a qui font bien et il y en a qui déconnent », nous dit Macron.

 « Ce que je n’aime pas avec le mouvement des gilets jaunes, c’est qu’ils disent « nous sommes le peuple ». Et ça, c’est une escroquerie intellectuelle », déclare de son côté Alain Minc.

Et puis voilà ce que m’a dit F., un des animateurs des gilets jaunes de Lingostières, à Nice, jeune, simple et sympathique prolo se disant "apolitique", favorable aux migrants (eh oui, je lui ai demandé), et rencontré alors qu’il flyait avec sa copine devant le McDo de Jean Médecin : « On a tous du sang dans les veines, et c’est tout ce qui compte. Blancs, Noirs, Jaunes, tout ça, on s’en fout, chez les gilets jaunes. Y en a des racistes, y en a des pas, y a des mecs qui ont voté à l’extrême-droite et d’autres qui sont d’extrême gauche, mais ils discutent, et ils se respectent, Tout le monde a juste le droit d’exister. Tu vois, le pigeon, là-bas, il est pas beau, mais il a le droit d’exister. Y a des chiens, regarde, y chient par terre, mais ils ont le droit d’exister. Il faut juste que tout le monde parle. Que tout le monde partage ce qu’il a. Mais ça en fait, y a que les pauvres qui le font. T’es dans la merde, à l’Ariane [banlieue de Nice], tes voisins t’aident. T’es dans la merde, à Cimiez [quartier rupin de Nice], ils te regardent crever. Comme ils nous regardent crever. Et ça, c’est pas normal ». 

Question : parmi ces trois personnes, qui « déconne » ? Où est « l’escroquerie intellectuelle » ? Et, in fine, qui ne comprend rien à ce qui est train de se passer ?

« Incarnant le retour du conflit des classes – voire de la “guerre des classes”, selon l’expression chère à Monique et Michel Pinçon-Charlot – le mouvement des Gilets jaunes a suscité une réponse dont la violence constitue un témoignage accablant de l’accroissement des inégalités et de l'embourgeoisement des élites. Par le biais des vidéos autoproduites ou par l’occupation des ronds-points, les Gilets jaunes ont imposé une présence manifestement ressentie comme intrusive par l’ensemble des médias et des classes aisées, qui y ont répondu par une avalanche d’insultes – beaufs, poujadistes, cocus, abrutis, extrémistes de droite – où l’on avait du mal à discerner une quelconque intelligence du mouvement », a écrit André Gunthert il y a peu.

Il y a peu également, sur France Inter, je me rappelle avoir entendu une journaliste, dont j’ai préféré oublier le nom, déclarer, en réaction au terme de « fracture médiatique » et en guise de bafouille indignée de défense de médias mainsteam hors-sol auxquels plus personne ne prêterait son peigne (de peur qu’ils ne s’en servent comme thermomètre, tant le moindre centimètre carré de réel leur échappe), déclarer, donc, que rien n’empêche un journaliste (et ceci vaut sans doute à ses yeux pour un homme politique) très correctement payé et résidant à Paris de comprendre la vie d’un gilet jaune, qu’il soit smicard, mère célibataire au chômage ou retraité en galère –« dominé », quoi, pour le dire en termes sociologiques bourdieusiens.  

Je crains pour elle, d’une part que cela ne soit certes pas impossible, mais très difficile (de même qu’il n’est pas facile, voire impossible, pour une personne non-racisée, malgré toute sa bonne volonté, de réellement comprendre ce qu’est de subir le racisme), d’autre part, que si ça l’est, c’est à condition, comme le fait par exemple Florence Aubenas, de passer des heures et des heures, des semaines et des mois durant, sur le terrain, auprès de cette réalité si rugueuse à étreindre, dans les petits appartements, au comptoir des bars, dans les salles d’attente de la CAF, sur les chantiers. Auprès de « nous ». C’est d’ailleurs, aux XIX et XXème siècles, ce que de nombreux intellectuels, pourtant venus des classes supérieures, ont fait (je pense notamment aux établis, tel Linhart).

Mais aujourd’hui, nos « intellectuels », non seulement tiennent à leur petit confort, mais tiennent en plus à « faire peuple » avec nous sans pour autant renoncer à ce confort. Alors même que, plus clairement que jamais, il y a « nous », et il y a « eux ». Et c’est ça, qu’ils ne comprennent pas. Ils pensent nous comprendre, et ne savent pas pourquoi ils sont « eux » et pas « nous », et ne savent pas ce qui fait que « nous », nous somme « nous ». Et, plus encore que de ne pas comprendre, ils ne comprennent pas leur propre incompréhension, et ne comprennent pas la haine que suscite cette incompréhension.

Prenons l’affaire du « boxeur », le « Gitan de Massy ». Elle a choqué les hommes politiques, les éditorialistes, et de manière générale tous ceux qui n’ont jamais eu à subir dans leur chair, esprit et corps, les effets de la violence policière, que cela soit épisodique ou, notamment pour les jeunes habitants des banlieues (surtout ceux ayant des excès de mélanine dans l’épiderme), quotidienne. Ceux qui ne connaissent pas ça n’ont rien compris, ils n’ont pas compris la fureur de Dettinger, ils n’ont pas compris la cagnotte en sa faveur, ils se sont étouffés d’indignation en voyant qu’il est aussitôt devenu un héros national auprès des classes populaires, et surtout ils n’ont pas compris ceci : pour n’importe qui a eu à souffrir, en manifestation ou ailleurs, en sortant de soirée ou en allant voir des amis, la violence des bien mal nommées « forces de l’ordre », la vidéo de cet homme venant boxer une rangée de CRS armés et casqués est une jouissance. Une jouissance étrange, un peu malsaine sans aucun doute, venue du fond des tripes, des limbes d’un inconscient collectif que les évènements récents sont venus réveiller. Mais une jouissance tout de même. Une jouissance qui nous unit. 

Ce qui ne veut pas dire que ceux qui ont vu cette vidéo et l’ont aimée, et qui se sont montrés solidaires de Dettinger, soient des gens violents. Ça n’est pas vrai. C’est simplement que devant le spectacle inattendu de ce prolo répondant avec ses poings à une autre violence, injuste et qu’ils ne connaissent que trop bien, tout comme devant ces défilés dans lesquels un peuple trop longtemps invisible et muet a retrouvé l’image et la parole, ils ont éprouvé un sentiment oublié : la fierté. Fierté de l’humilié qui dresse enfin sa tête vers l’agresseur, fierté du dominé trouvant finalement le courage de mordre la main du dominant. Fierté qui, amalgamant les déceptions, les fatigues et les espoirs, fait masse et nous rappelle à cette notion que l’on croyait enterrée : la conscience de classe.

Au gouvernement de faire un sorte que ça ne soient pas les violents qui ramassent la mise de l'éclosion de cette conscience.

Car bien sûr, je vais être obligé de préciser que tout acte de violence gratuit contre qui que ce soit, que cela soit un journaliste de LCI ou BFMTV ou un député LREM, me révulse profondément. Cette précaution étant prise, voyons cependant les choses en face : quand une caste politique et médiatique se barricade dans les hautes sphères du pouvoir, tel Macron dans son bunker élyséen, et s’arroge le monopole de la raison, peut-elle s’attendre à récolter autre chose que des gnons, d’autant plus quand cela fait des décennies qu’elle a retiré peu à peu au peuple toute possibilité de s’exprimer autrement –car la démocratie, ce n’est pas seulement laisser parler : c’est aussi entendre, donc tenir compte.

Cruelle et étrange caste, en vérité, dont les membres réclament même d’être les seuls légitimes à interpréter les motivations de ceux-là même qui s’opposent à eux, ce qui représente, tout bien réfléchi, la plus grande des violences, l’apogée de la dépossession : retirer à quelqu’un le droit d’analyser lui-même les sentiments qui l’animent, comme s’il était trop bête pour le faire, tel un psychanalyste sadique qui tenterait de manipuler un patient.

Oui, voilà ce qu’ils sont : de pseudo-psychanalystes sadiques et incompétents. Dans l’inconscient collectif de la foule en colère, ils lisent de sombres pulsions qui ne sont que les projections de leurs propres angoisses de dominants réalisant que, peut-être, leur heure est venue. 

On ne comprend pas les dominés à moins d’en faire partie ou, à tout le moins, de vivre autant que possible auprès d’eux pour partager leur quotidien, leurs joies communes, leurs grandeurs et misère individuelles et collectives. Et n’importe quel sage nous dira que face à ce qu’on ne comprend pas, la moindre des choses est bien l’humilité. Sauf que nos élites ont fait le choix exactement inverse.

Jour à jour, Samuel Gontier, sur son blog, nous retranscrit les effarants délires idéologiques de prétendus spécialistes et intellectuels en roue libre venus doctement déclarer sur les plateaux que le gouvernement ne doit rien lâcher devant des hordes de manifestants violents et majoritairement antisémites. Et réclament à hauts cris une juste répression

Chaque matin, sur la matinale la plus écoutée de France, Salamé et Demorand s’étranglent quand un invité trop à gauche a le malheur de leur signaler que le « tournant social » de Macron est une farce et la haine que suscitent les médias, une chose très facilement explicable, tandis que l’insupportable Ali Baddou engueule Corbière (qui déclarait très justement que les médias font le jeu du FN en le présentant à longueur d’antenne comme le grand gagnant de la crise actuelle) ou encore Daniel Schneidermann, ce dernier n’ayant quasiment pas pu en placer une pendant son intervention, alors même qu’il est sans doute l’un des journalistes les plus lucides quant aux évènements en cours, puisqu’il est l’un des rares à oser parler de « télévision d’Etat » -ce qui a fait se hérisser les poils de tous les singes dressés de la République macroniste- et qu’il est l’auteur des très pertinentes lignes qui suivent :

 « Faites un test : dans tout ce que vous lisez ces jours-ci dans la presse institutionnelle, remplacez "gouvernement" ou "exécutif" par "régime", avec toutes ses déclinaisons médiatiques habituelles ("les médias du régime", "les durs du régime", "l'homme fort du régime" etc). Remplacez "casseurs" ou "émeutiers" par "insurgés", ou "révolutionnaires" : que l'on désigne ainsi les choses, et tout change d'aspect. Et l'on prend la mesure de la situation où l'on se trouve ».

C’est bel et bien dit. Quant à l’émission en question, sur Inter, je vous en propose une brève retranscription (on ne pourra pas dire que je ne me décarcasse pas), tant elle est éclairante :

Daniel Scheidemann : « Tous les reportages qu’on a vu fleurir depuis le début de l’occupation des ronds-points, je pense notamment aux reportages de presse écrite, par exemple ce remarquable reportage du Monde sur Arnaud et Jessica [deux gilets jaunes qui racontent leur galère]…. Tous ces reportages, vous les aviez lus, avant les occupations ? Et pourtant, Arnaud et Jessica existaient déjà, et ils avaient les mêmes difficultés. Simplement, ils n’occupaient pas les ronds-points. Les médias traditionnels ont souffert de pas avoir vu venir ce mouvement. Pourquoi ? Pour tout un tas de raisons […] mais notamment parce qu’il y a un décrochage sociologique entre les journalistes et les gens qui sont sur les ronds-points [Baddou le coupe bêtement]. Je ne pense pas qu’autour de cette table, quiconque ait des problèmes pour boucler ses fins de mois [Baddou le coupe bêtement]…

Et c’est là que la Polony s’exclame (mon Dieu, en fait c’était elle dont je parlais plus haut, enfer et damnation, comme quoi tout se recoupe) : « Mais on peut comprendre un sujet sans partager sa réalité sociologique, enfin quoi merde [ça c’est moi qui l’ajoute] ».

Schneidemann : « Moi, il y a un danger dont j’essaye de me garder depuis le début du mouvement, c’est de faire semblant de l’avoir compris. Ne l’ayant pas vu venir, je n’ai aucune illusion sur le fait de pouvoir le comprendre [Baddou le coupe bêtement]. Je pense que la meilleure chose, ou la moins pire, que doivent faire les journalistes, c’est raconter, dire ce qu’ils voient, au ras du bitume, au ras du rond-point [Baddou le coupe bêtement pour dire une imbécilité sans nom de type « Mais ça les médias le font déjà tous nom de Dieu de nom de Dieu Daniel je vais te foutre dehors »] ».

Tout est là. Dans ces sages paroles de monsieur Schneidermann, et dans les réactions outrées de ses contradicteurs obstinés à ne pas comprendre mais à faire semblant de, et qui le feront jusqu’à l’impact.

Deux mondes se regardent. L’un ne comprend rien à ce qu’il y a en face de lui, l’autre, pris d’un soudain sursaut de lucidité, ne le comprend que trop bien.  Car oui, malgré les inévitables errances sporadiques de quelques poignées d’abrutis ici où là, il y a plus de lucidité dans l’œil d’un gilet jaune parlant fiscalité et démocratie, avec la rage du néophyte, sur son rond-point, que dans le regard ahuri d’un président aux fraises ou d’un éditorialiste se demandant, perplexe, quelle sorte de vide il pourra bien verbaliser pour remplir le creux qui occupe ses pensées devant une insurrection qui est déjà en train de l’emporter.

Deux mondes se regardent. L’un crie, l’autre n’entend rien. Alors, quand on ne comprend pas la bête, on sort la muselière, et c’est bien ce que le pouvoir fait, des plateaux télé aux couloirs de Matignon en passant par les cellules de garde à vue : on sort des placards des centaines, des milliers de muselières. Et de fouets. David Dufresnes, journaliste spécialisé dans les violences policières, dans un entretien pour Le Media : « Ce à quoi on assiste aujourd’hui, c’est à une police totalement déchaînée. La doctrine du maintien de l’ordre à la française, qui était de ne pas aller au contact, est en train d’être pulvérisée. On assiste à une “révolution policière” qui met totalement à mal le fameux modèle du maintien de l’ordre à la française […]. Ce mythe s’écroule sous nos yeux samedi après samedi […]. Si on ne veut pas voir qu’il y a des milliers de blessés… Des milliers de blessés ! Des dizaines de gens mutilés qui ont perdu œil, main… Ça n’était jamais arrivé ! Pourquoi ce fait-là est-il occulté ? »

J’ai fait la manifestation de l’acte V à Paris, et celle de l’acte VIII à Nice, et je suis passé discuter sur quelques péages ouverts, et sur quelques ronds-points. Partout, j’ai surtout vu des gens redécouvrant les joies de l’action collective, de la solidarité et du dialogue. Avec du bon et du moins bon, c’est normal, mais surtout du bon, et c’est encourageant.

A Paris, quelques excités mis à part, je me rappelle d’un défilé d’une centaine de personnes (dont bon nombre d’antifa, soit dit en passant) qui, dans la bonne humeur, malgré la pluie et le froid, a joué toute la journée durant au chat et à la souris avec les CRS (notre grande fierté : avoir fait fermer les Halles une demi-heure durant), évitant la confrontation, et essuyant en retour des jets totalement gratuits de gaz lacrymogènes et de grenades GLI-F4 balancées semble-t-il au hasard.

A Nice, une ville pourtant peu portée sur le militantisme de rue, nous étions au moins 1200. Des gilets jaunes étaient venus de toutes les villes et village alentours. Le « paillassou », un pantin typique de la tradition nissart jeté en l’air au moyen d’un drap tendu -pour autant que je m’en souvienne, celui qu’on utilise souvent dans les manifs’ a été créé pour la « fête à Macron » - a volé des heures durant, au milieu des rires, dans un défilé hétéroclite, de toutes les couleurs que connait la méditerranée et de toutes les tendances, à ceci près que les têtes connues de la faune fasciste étaient absentes, et c’est tant mieux. On y écoutait, au moyen d’une sono posée sur une poussette, du Trust, du HK et les Saltimbank et du Louis Amstrong. Nous avons fait le tour du Vieux-Nice, retrouvant une tradition carnavalesque encore vivace ici, sous un ciel entièrement bleu, parlant, en nous laissant griser par le doux soleil d’hiver, de fiscalité, de démocratie, de justice sociale, de redistribution des richesses, de capitalisme (mais oui !) de RIC (Chouard est d’ailleurs venu le soir même faire une conférence, et à ce qu’on m’en a dit, tout s’est bien passé, aucun confusionnisme ni mélange rouge-brun en vue, heureusement –il y avait même Francis Lalanne ! J'ai presque regretté de ne pas y être allé)…   

Nous vivons en ce moment une belle insurrection. Nous devons bien sûr rester vigilants, et ne pas laisser les trouble-fêtes fascisant s’imposer sur le bitume pour venir nous parler laïcité et immigration. Les heures à venir pourront devenir n’importe quoi. Rien n’est écrit. « Tout est près. Les pires conditions matérielles sont excellentes. Les bois sont blancs ou noirs. On ne dormira jamais » (André Breton, Manifeste du surréalisme).

Mais même s’il ne se passe finalement rien, il se sera quand même passé quelque chose : le peuple s’est mis à exister à nouveau. Et à se regarder lui-même avec fierté. Et ça, c’est quelque chose. « Ce n’est pas seulement Macron que les gilets jaunes ont déshabillé de son arrogance. L’ensemble de la classe médiatique a vu ses préjugés de classe mis à nu », écrit encore André Gunther. Tous nos petits rois sont nus et nous, habillés comme nous le voulons, déguisés en jaune et de toutes les autres couleurs, nous dansons dans les rues.  

On est bien. Comme on ne l’avait pas été depuis longtemps.

Salut & fraternité,

M.D.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.