L’amour est révolutionnaire (et nos désirs font désordre)

« Plus je fais l’amour, et plus j’ai envie de faire la révolution (et inversement) », dit un autre slogan de 68. Allons bon, j’ai bouffé du hippie ? Non : c’est juste qu’en cette époque opaque chargée de peur et de haine, et dans l’écœurante frénésie consumériste de la Saint-Valentin, j’ai juste envie qu'on rende à sa subversion première une notion bien dépréciée : l’amour. Chiche ?

Parce que c’est politique, l’amour. A condition, bien sûr, de bien définir ce qu’on entend par ces deux termes : « amour » et « politique ». Politique : le mot a mauvaise presse, depuis quelques temps. Légion sont celles et ceux, notamment parmi mes potes, qui affirment ne pas faire de politique, détester la politique, et se déclarent « apolitiques » –confondant allégrement « partisan » et « politique », ce qui est hélas le symptôme de notre totale dépossession de tout ce qui relève de la gestion collective du bien-être, laissée aux bons soins des politiciens, soit une bande de zigotos sous-doués à peine capables de gérer leurs propres élans égotistes.  

Gestion collective du bien-être : c’est ça, le politique, et rien d’autre. C’est cette façon de tâtonner ensemble vers la meilleure, ou la moins pire, façon de cohabiter, de produire un peu de joie commune. Et, comme Frédéric Lordon l’a bien vu, ceci suppose des attaches, des affects, des émotions –et, dès le moment que l’on définit ainsi le politique comme cet art de l’épanouissement collectif, nourri d’affects variés, on se frotte (oh oui) nécessairement au thème de l’amour.

Car oui, je le redis, c’est politique, l’amour. C’est comment on se cherche, comment on se trouve, comment on construit des choses ensemble. Avec ma bande de potes, mes camarades de vie et de lutte et de lutte, on s’aime comme des fous. On s’aime pas comme ceux qui en font commerce, de l’amour, je veux dire ces escrocs new-age des énergies positives et des bonnes ondes qui vendent leur baratin sur Youtube, on s’aime juste tout simplement comme ça, passionnément, et c’est ça qui fait qu’on agit autant, qu’on fabrique ensemble autant de trucs, et c’est souvent ce qui frappe autant les gens qui nous croisent pour la première fois, dans nos soirées, cette façon qu’on a de tout le temps s'embrasser, de tout le temps se prendre dans nos bras, de tout le temps s’aimer.

ça peut paraître ridicule. mais la bienveillance et la tendresse, c’est bien ça qui nous rend si forts dans nos luttes, et qu’on peut lutter si fort pour nous gonfler des bulles plus respirables autour de nous.

Et c’est ça qui manque si cruellement, hélas, dans notre société covidée, angoissée, xénophobée, violentée –et ce, jusque dans les rangs de celles et ceux qui se battent pour changer tout ça. Parce que même nous, qui voulons bâtir une vie moins conne et plus douce, nous peinons à sortir de l’invective, de l’insulte, du rejet. Comme ces antiracistes si fiers de ne pouvoir se visualiser les électeurs RN autrement que comme un ramassis de gros cons insupportables, et bêtes à bouffer du foin.

Je ne vais pas faire mon hypocrite : moi aussi, je m'énerve, et je déteste beaucoup de monde. Je déteste les flics tabasseur de civils innocents, les encagoulés écorcheurs de tentes de migrants, les riches dealers de misère françafriquaine, les politicards refourgueur sous le manteau de haine au rabais, les décideurs indécents qui nous imposent leurs lubies comme si nous étions leurs poupées, enfermés dans nos maisons de cartons. Bien sûr, je les déteste –et je ne suis en outre pas réputé pour mon caractère conciliant.

Mais, mais, d’une part, j’ai tout de même bien conscience que la plus authentique des ordures peut elle aussi avoir au fond d’elle un petit enfant qui pleure ou quoi que ce soit d’autre qui la rattache encore à l’humanité, et d’autre part, et surtout, je déteste en eux ce qui les rend complices, plus ou moins consciemment, d’un système de domination violent : qu’ils en sortent après s’être excusés de nous avoir fait du mal, et pourquoi pas aller se prendre une cuite avec elles, avec eux –sauf avec Macron, Darmanin, Lallemant, et un certain nombre d’autres, car le pardon a ses limites, cette limite a la couleur du sang, et les donneurs d'ordre ne méritent pas notre bienveillance -juste notre mépris. 

Nos colères sont justes, mais on ne soigne pas la lèpre avec de l’acide. Si l’amour est politique, cela signifie aussi que la haine et le rejet sont antipolitiques, en ce qu’ils nous empêchent de faire société. Et l’art de la tendresse peut, doit nous aider à rendre désirable notre alternative à cette société de merde dans laquelle on nous force à vivre.

Rendre l’alternative désirable. Nous aimer pour montrer comme on est bien, du côté où c’est qu’on lutte. On y est moins confortables, je veux dire au niveau matériel, mais qu’est-ce qu’on y est bien, du bon côté de la barricade, avec nos câlins et notre tendresse partagée. Leurs lacrymos piquent les yeux, et ça fait mal, mais nos embrassades piquent le ventre, et ça c’est bon.

Bon, bien sûr, il va falloir réinventer un peu l’amour, si défiguré par les extravagances immondes de la société marchande. Parce que l’amour n’est pas gnagnan, il n’est pas cucul, il n’est pas neuneu, ni rien de toutes ces étranges adjectifs bisyllabiques si disgracieux à l’oreille, l’amour n’est pas commercial : il est flamme, fumée, il est révolution, il est rencontres et feu et il est murs de la bêtise et de la peur mis à bas.  

Réinventer l’amour. Comme nous l’avons fait, à l’initiative de ma pote Edwige (que j'embrasse tendrement), avec les copaines de la bien-nommée « Love Army », la brigade des punks, en nous emparant dimanche dernier de la Saint-Valentin (oui, je sais, beurk) pour en faire un jour de véritable amour, et de véritable subversion. L'idée : « aller chez des gens, le 14 février, pour leur déclamer un poème ou une chanson, offerte par un.e proche qui les aime. Pour ça, des permanences ont été organisées du 23 janvier au 13 février, de 11h à 13h, le mercredi devant l'église Notre Dame, le jeudi sur la rue Vernier et le samedi sur le marché de la Libération. Pendant ces permanences, on proposait bénévolement cette action aux passant.e.s. Envoyer un texte, choisi dans une liste, ou de son propre cru. Et puis, tout autour de nous, de la danse, des poèmes déclamés, du slam, de la photo, du clown… On était les facteurs d’amour ».

Puissent bientôt tous les jours être comme ce jour, plein de chanteurs et de clowns et d’anges et de larmes et de rire, et d’art, et de tendresse, et de bienveillance –et de chats, bien sûr.

Car on est belles et beaux, quand on s'aime.

Les facteurs d'amour - Télé Chez Moi © Tele Chez Moi

Vive l’amour et vive l’anarchie,

M.D.

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