Le canal du Nicaragua et la trahison d'Ortega

Les reportages de l'été, première livraison. Celui-ci se déroule au Nicaragua, en 2013 (j'étais tout jeune), sur l'île Omotepe, où nous étions venus mener des ateliers de théâtre avec des enfants, sur les traces du monstrueux projet de canal trans-océanique, abandonné depuis, et de la trahison de la révolution sandiniste par Daniel Ortega, devenu depuis un authentique dictateur. Viva sandino !

Dimanche 30 juin

Le 21 septembre 1956, Rigoberto lopez Perez, un jeune poète et ouvrier typographe, abat de sang-froid le fondateur de la dynastie Somoza, qui règne sur le  Nicaragua depuis 1937. Il est aussitôt tué, bien sûr, mais son geste marque toute une génération. Le début de l’histoire. La dépouille d’un poète mineur devenu courageusement assassin (il portait, sans doute, la moustache, une veste noire et un panama) me ramène à la façon dont vivent et meurent les révolutions. Ellipse : les élections de 2011 ont laissé sur les murs des graffitis rouges et noirs de soutien au FSLN, avec ces slogans : Viva Daniel, viva la revolucion, para el bien de todos vota FSLN ; mais aussi d’autres slogans : Daniel violador, contra la frauda, contra la trahicion. J’y reviendrai pour moi-même, un peu plus tard. Je me suis trompé de point de départ. J’allume une cigarette, j’entrouvre la porte, actionne le ventilateur et je tente de me remémorer un livre que j’ai lu sur Sandino. Rien ne vient. Je m’allonge sur le lit aux côté de J*.

Mardi 2 juillet

L’Amérique Latine, miroir diabolique de toutes les virilités, de notre bassesse et de notre incapacité à mourir ni tuer.

Nous sommes arrivés hier à Altagracia. Six heures, une obscurité humide et les nuées de moustiques se déversent dans les bananeraies. Le bateau a mis quatre heures pour rejoindre l’île ; dans les étages du bas, la seconde classe, on pouvait soit fumer sur la proue en  discutant avec les « matelots », soit rester à l’intérieur à regarder des telenovelas. Ceux qui allaient jusqu’à Solentiname en avaient pour la nuit. Des légions de moucherons peuplaient l’espace de la cabine, et de gros moustachus en marcel blanc ronflaient allongés sur les banquettes en skaï ou en bois. À l’arrivée des taxis nous ont accostés ; aucun n’était celui que nous attendions. L’un d’entre eux s’est engagé à nous mener à notre hostal : progression lente sur la route défoncée, par-devant des maisons où sur un rocking-chair devisent gravement des grand-mères. Des jeunes hommes aux traits indiens arborent fièrement la machette. R* mentionne Au Cœur des ténèbres, ce qui me paraît juste. Le volcan Conception nous surplombe, on l’a vu s’approcher peu à peu depuis le pont du bateau, imposant. Un jeune  type nommé Marlon, à Granada, l’avait comparé (faisant semble-t-il allusion à une légende) à un sein ; à son côté, plus aplati, somnole l’autre sein dans un nuage : le volcan Madera,  vieilli. Il fait poisseux, la peau sue et gratte.

Mercredi 3 juillet

Hier nous avons marché jusqu’à Balgüe pour aller à la rencontre de K. (que, bien sûr, je prends un malin plaisir à appeler ainsi. Préciosité littéraire.) Entre les champs de canne

De cacao et de banane

Nous avançons comme des chiens et dans le réfrigérateur glacé

De nos têtes ramollies d’enquêteurs éreintés

Passent d’autres chiens

Les uns après les autres

En lente procession

La bave aux lèvres

Les dents acérées comme des machettes les yeux rouges comme un fruit éclaté

Et qui nous amènent dans leur gamelle les premières gouttes

Du poison (mais assez de ce genre de saloperies

Prétendument poétiques). Je suis actuellement dans le pays de Sandino, et je tente de rassembler mes souvenirs sur le sujet. La silhouette du Caudillo m'encourage, figée sur les drapeaux et certains murs, tirées des rares photographies que l’on a gardée de lui.

Vers février 1934 (date fatidique à l’échelle du monde) Augusto César Sandino se  trouve dans sa propriété, au sein de la petite communauté créole et indienne qu’il a constituée dans l’extrême-Nord du pays. Il y a quelques temps déjà qu’il a renoncé au combat, et amorcé le désarmement de ses guérilleros en échange de quelques contreparties ; il a maintenant beaucoup à faire pour le bien-être de ceux qui l’ont suivi: développement des cultures, aménagements des rivières, constructions de lieux de vie. Mais d’autres choses le préoccupent. Un peu partout dans le pays, ses combattants continuent à se faire assassiner, malgré la fin officielle du conflit ayant opposé quelques années auparavant les conservateurs pro-américains aux libéraux, au jeu ambigu, mais soutenus par un caudillo indiscernable et inattendu : Sandino donc. Somoza, le général à la tête des milices chargées par les USA de rétablir l’ordre, s’est rendu coupable de multiples exécutions sommaires. Sandino, qui n’est pas un imbécile malgré son visage poupin, voit venir le danger et sait qu’il gêne à peu près tout le monde : les Américains, la Garde Nationale, et le gouvernement de « réconciliation » mis en place (j’emploie volontairement ce terme, employé par le FSLN aujourd’hui).

Fils naturel (dit autrement : bâtard) d’un grand propriétaire, abandonné par sa mère, élevé par ses grands-parents avant d’aller s’établir chez son père qui va le reconnaître comme son fils légitime, le bonhomme n’était pas à première vue taillé pour devenir un héros national : coureur de jupon et caractériel, il finit par quitter le Nicaragua pour voyager à droite et à gauche, exerçant diverses professions au Mexique et ailleurs, et acquérant ainsi une certaine sensibilité politique. Un peu le même parcours que le Che, quoi (vénéré comme une idole,  ici ; son portrait trône dans bon nombre de maisons et on a donné son nom à l’un des bateaux menant sur l’île). Il laisse derrière lui sa fiancée, une cousine qu’il va épouser à son retour. Les choses vont ainsi de telle façon que, quand la guerre éclate dans son pays, il se rallie aux rebelles, derrière les libéraux, et fait si bien qu’il se retrouve à la tête d’un important groupe de combattants ayant rejoint sa cause, des paysans surtout (le Nicaragua n’est guère industrialisé), attirés par son charisme et son évidente bonne volonté. Son programme n’est pas clair cependant : on se demande s’il est socialiste, marxiste, trotskyste, populiste ou nationaliste, sans doute un peu tout cela à la fois. Son mouvement de guérilla, un modèle du genre, est un temps (brièvement) soutenu par l’URSS, et essaime en Amérique Centrale, au Salvador notamment en la personne de Farabundo Marti, mais rapidement Sandino se retrouve isolé et doit aller au compromis, faute de soutiens et de moyens. C’est pourquoi à quelques temps de là, nous le retrouvons retiré dans sa propriété, toujours bon (j’imagine que cet homme était bon. Je peux me tromper. Ce qui est sûr au moins, c’est qu’il était désintéressé) mais un peu amer, voire franchement énervé.

(C’est décidé, nous allons nous fixer à Balgüe. K. a tenu compte de nos exigences. Les choses s’arrangent finalement. Un orage va éclater, encore un.)

À ce moment-là, il est clair que Sandino va mourir.

Jeudi 4 juillet

Or donc en février 1934, Sandino est dans sa propriété quand arrive un représentant du gouvernement, familier du Caudillo. Celui-ci a été invité à des pourparlers, et il s’agit d’une part de savoir s’il accepte la rencontre (Somoza, son ennemi, sera présent), d’autre part de la préparer. Sandino fait part de ses griefs : il a tenu ses promesses, mais les assassinats continuent. Il est hors de question pour lui d’achever le désarmement de ses hommes tant que ces exactions continueront ; il exige de conserver une garde rapprochée et s’emporte, ce qui n’est pas dans ses habitudes.

Intermède. Les nuits sont remplies de brassées de minuscules moucherons collants et bourdonnants. Réunion sous les lampes jaunies de la terrasse de K., en face du lac. Les  chiens jouent sur le carrelage frais. Nous discutons. L’atelier de théâtre de K. est un petit groupe d’agit-prop gentillet et bancal composé d’une poignée d’adolescents indolents, parfois brusques cependant. K. dit vouloir faire changer les esprits au sein de la communauté ; Allemande, elle vit ici depuis onze ans ; elle ressemble à une grosse sainte inflexible et revêche. Elle est de ces cheles (blancs) fanatiques qui se veulent plus locaux que les locaux, basculant dans un nationalisme outrancier, et elle s’enorgueillit avec une pointe de mépris de sa connaissance des us et coutumes de l’île ; elle s’emporte contre le machisme, l’alcoolisme, l’inceste, l’analphabétisme. Elle crèvera ici, elle a trouvé son endroit. Nous dissertons au milieu des moucherons qui se posent sur nos nuques, nos bras, et rentrent dans nos narines. Memo (Guillermo, l’un des aînés de la troupe, qui est étudiant) me parle de la violence latino-américaine, de la jeunesse et de la drogue (l’île est inondée de mota colombienne, dit-il). Je lui demande s’il serait possible de parler dans la pièce de la corruption, par exemple : il me dit que bien sûr que non, que l’île est très fidèle au pouvoir Sandiniste (le cadavre vermoulu de ce qu’a été le Sandinisme, mené à la baguette par le fantôme en loque de ce qu’a été Daniel Ortega) et que celui-ci est difficilement critiquable. Mais nous pourrons en parler ensemble, si tu veux, ajoute-t-il. J’acquiesce. Le groupe se disperse et nous allons manger un gallopinto chez José.

De retour chez nous, dans la maison délabrée que la famille de Mierta (la femme de Rudy, le frère de Memo) nous laisse, pleine de rats, de moustiques, d’araignées et de chauves souris, dotée en outre d’un cercueil qui repose sur deux tréteaux, à côté de la cuisine, j’en reviens à Sandino. Il a accepté l’entrevue et s’est rendu à Managua où il a fait quelques compromis et s’est montré plutôt conciliant, donnant même l’accolade à Somoza. Il voit donc de nouveau l’avenir de façon plus sereine, même s’il ne devrait pas : comme dans une nouvelle de Borges, il est déjà mort et il ne reste plus à son adversaire qu’à donner l’ultime coup de feu, distraitement. Quelques jours plus tard, la voiture où il se trouve avec ses hommes de main est arrêtée dans la rue par des hommes armés faisant partie de la Garde Nationale. Sandino, qui sait sans aucun doute ce qui l’attend, et ses hommes sont conduits en forêt et, au terme d’une attente interminable, passés à la mitrailleuse. La maison du membre du gouvernement (le même qui était venu trouver le Caudillo au début du récit) où se trouve le père de Sandino est prise d’assaut et, quelques jours plus tard, c’est la communauté du Nord qui est assaillie par les milices et réduite en cendre. Tous y passent : les ex-combattants, mais aussi les femmes et les enfants. Il ne reste plus rien de l’œuvre de Sandino : son corps est jeté dans une fosse commune que Somoza détruira pendant la dictature, l’emplacement étant devenu un lieu de pèlerinage. Ceci fait, il ne reste plus au général, appuyé par les Américains, qu’à renouveler son serment de fidélité au gouvernement et à son président, un homme veule et moufflasque, et à attendre un peu avant de s’emparer du pouvoir, ce qu’il fait en 1937. Les Somoza, père et fils, gouverneront jusqu’en 79.

Ainsi meurt, assez jeune, Augusto César Sandino. Ses projets anéantis, le sandinisme va mettre longtemps à réémerger. Lionel Bar : « L’histoire récente du Nicaragua, c’est l’histoire de la révolution Sandiniste, un pays dont peu de gens connaissaient l’existence jusqu’à ce jour du 19 juillet 1979, lorsque les troupes Sandinistes entrent dans Managua, au terme d’une insurrection populaire dont il existe peu d’exemples en Amérique Latine. À cette date, le Nicaragua sort de l’anonymat […]. De juillet 1979, date à laquelle le FSLN met fin à une dictature quarantenaire et prend le pouvoir par les armes, à février 1990, date à laquelle il est défait par les urnes, ce petit pays d’Amérique Centrale va se retrouver régulièrement sur le devant de la scène internationale. « The man who makes Reagan see red » tirait à la Une, en mars 1986, le Time Magazine, faisant référence au président Daniel Ortega. »

Vendredi 5 juillet

Nous prenons nos repères à Balgüe, petite communauté paysanne nichée au pied du volcan Madera, et qui compte à peu près 2200 habitants. Les maisons, souvent de bois et de tôle, parfois de bouteilles en plastique et de bâches, sont dispersées de part et d’autre de la route pavée (récente : un an) qui relie le village à Altagracia et Moyogalpa, les deux plus grosses villes de l’île, route gracieusement (à moins que non) offerte par la banque mondiale en échange, on peut le supposer, de la gracieuse également libéralisation de l’économie du pays réalisée par le gouvernement de réconciliation et ses prédécesseurs libéraux depuis 1990. Le centre de Balgüe compte quelques pulperias, quatre ou cinq comedores, une école primaire et un collège ; les champs (de café, de plantain, de riz, d’avocatiers) sont dispersés sur les flancs du volcan, à une demi-heure de marche. Des fermes écologiques, tenues par des cheles (des blancs donc), se sont implantées dans les alentours, qui hébergent à prix coûtant des volontaires Nord- Américains et Européens pour quelques semaines, quelques mois. L’une d’elle, le Zopilote, n’a semble-t-il (selon une volontaire croisée à Granada) pas bonne réputation auprès des locaux : s’y rassemblent des hippies bruyants plus intéressés par la musique, la drogue et les délires de la vie communautaire que par les soucis des locaux.

K. vit à deux pas du lac, dans une maison plutôt coquette pour les critères de la région. C’est chez elle que les ateliers de théâtre ont lieu, quant il ne pleut pas. Ici c’est l’hiver, la saison des pluies. Pour le moment nous avons été épargnés mais, nous dit-on, ça ne saurait durer. Le ciel se fend d’éclairs blanchâtres, des bourrasques font chuter au sol les mangues fraîches. Les moucherons s’attrapent près des lumières par poignées. Nous découvrons chaque jour un peu plus la faune de notre maison : blattes, araignées, scorpions, lézards, crapauds. Les rats ont dévoré notre pain pendant la nuit.

Samedi 6 juillet

Il fait lourd ici. Le travail s’annonce difficile, car les enfants sont rarement là et K. n’est guère commode. Rudy, l’aîné de la troupe, et un alcoolique invétéré. Son frère Memo doit travailler double pour compenser sa paresse.

Pour le moment nous demeurons plutôt inactifs. Je feuillette un vieux numéro de La Prensa récupéré chez un vendeur de vêtements. Je feuillette aussi mon livre sur le FSLN. Ici les gens ne parlent pas (plus ?) beaucoup de politique, nous a-t-on dit. Je ne saurai pas pour le moment ce que pensent les nicaraguayens de la renonciation officielle au Marxisme de Ortega, la queue entre les jambes, le treillis impeccablement ajusté. De toute façon, le Nicaragua demeurera Solidaire, socialiste et chrétien, promettent de coûteuses et colorées affiches de propagande.

Nous nous retrouvons tous pour manger chez Martha, indolente madre tendre et grasse, des taches sombres sur les pommettes, mollement secondée par son beau-père Eduardo, jovial, une casquette constamment vissée sur la tête. La radio grésille des mambos et des cumbias, et soudain crachote des nouvelles du Costa-Rica, du Venezuela ou du Mexique : ouragans, troubles politiques,manifestations.

Martha nous apporte des gallopintos fumants en criant sur le chien, la radio bougonne toujours et elle, Martha, nous parle des choses futiles du quotidien, les mêmes choses que toujours, partout, les gens se disent, sur le temps, sur le cochon qu'on va tuer, sur le travail,  les avocats qu'on ne trouve plus nulle part en ville aujourd'hui et tout ce genre de choses. Et derrière tout ça, les fièvres tropicales et les files indiennes pour aller aux champs, le matin.

Dimanche 7 juillet

Puisqu'il n'y a maintenant, alors que nous sommes rentrés chez nous, que la chaleur continue à nous suffoquer et que les muscles font mal, plus rien à faire, autant se pencher à nouveau sur un peu d'Histoire, clope au bec. Vers la fin des années 50 (le cadavre de Sandino pulvérisé depuis longtemps déjà) se manifeste une vague de mécontentement dans les quartiers populaires de Managua et Léon, suscitée par les expulsions abusives opérées par le gouvernement à la demande des grands propriétaires, souvent membres de la Garde Nationale.

En 1959, se forme à El Chaparral une colonne de guérilla nommée Rigoberto Lopez Perez (le poète qui a tué Somoza père, déjà évoqué), rapidement écrasée, et à laquelle participent de nombreux jeunes gens, dont Carlos Fonseca, futur dirigeant du FSLN. La révolution de  Cuba, encore neuve et pas encore essorée, apporte son soutien. La colonne ayant été massacrée, des étudiants de Léon se mobilisent, et sont à leur tout violemment réprimés. Cette violence, qui reste dans les mémoires comme « la tuerie du 23 juillet », sera au bout du compte l'origine du « code noir » qui, pendant vingt ans, va constituer un socle juridique, bien commode, afin de justifier la répression à l'égard de toutes les formes de subversion ou des simples écarts à la logique dominante, celle impulsée par Somoza et par son allié américain.

En 1960 cependant, à Léon encore, des paysans chassés de leurs terres manifestent, accompagnés d'étudiants et d'habitants des quartiers, afin de réclamer la libération d'autres paysans, emprisonnés pour avoir voulu récupérer leur bien. Et ainsi de suite. Le FSLN, ou plutôt ses différentes composantes, va naître en partie de l'unification de ces colères, au terme d'un long travail idéologique et tactique voué à faire date dans l'histoire des révolutions modernes -avant l'exercice du pouvoir, avant les traîtrises, les coups bas et l'effondrement.

Lundi 8 juillet

Le travail n'est pas encore commencé. Tout est plus lent ici. À voir si nous arriverons à tirer profit des vacances scolaires, qui viennent de commencer. Les gamins doivent tout de même aller aux champs, le matin. Les filles sont bloquées par la réticence des pères. Les structures familiales rendent tout beaucoup plus difficile, dit K. Elle nous donne tout de même un planning pour la semaine : jeux avec les enfants du village disponibles le matin, théâtre l'après-midi et le soir. S'il pleut, nous ne ferons rien. Angel viendra nous aider à faire les affiches : torse nu, assis à côté d'elle, il porte une imposante croix sur la poitrine. Il a une histoire difficile, nous dit K. Son père est parti, et sa mère se prostitue. Il a le mot rare et le rire acide. Je crois qu'il a seize ans, peut-être dix-sept. Je me demande ce que veux dire le mot Dieu pour lui.

Dieu. Dieu, et la révolution. De 1962 à 1965 a lieu le concile Vatican II, méconnu, mais qui a considérablement modifié le rôle de l’Église dans les pays du tiers-monde, puisque elle y (ré ?)affirme son attachement à la lutte contre les injustices et la pauvreté, tandis dans le même temps plusieurs encycliques rappellent l'engagement du catholicisme vis-à-vis des problèmes socio-économiques mondiaux. C'est en quelque sorte un retour en force du Christ dans la lecture qu'en a fait François d'Assise (dont le nom figure ici sur bien des t-shirt, comme une star de la pop). En conséquence de ces bouleversements, la deuxième conférence épiscopale latino-américaine, à Medellín en 1968, affirme clairement la solidarité de l’Église avec les déshérités. Sur le terrain, cette position se concrétise par la création progressive de Communautés Ecclésiales de Base (ou CEB) qui, grâce au renforcement des pratiques communautaires, couplé aux nouveaux impératifs du catholicisme, vont favoriser l’apparition d'une nouvelle doctrine : la théologie de la Libération. C'est plus ou moins à ce moment-là qu'apparaissent au Nicaragua les frères Cardenal, Fernando et surtout Ernesto.

Celui-ci, fondateur de la communauté de Solentiname (Au triste destin. Telle celle de Sandino, la communauté de Cardenal fut massacrée en 1977 par la Garde Nationale. Le dernier coup d'éclat de Somoza), va être un des premiers à opérer le rapprochement entre l’Église et les Sandinistes, encore marginaux -de même, du reste, que l'implantation des CEB. Mais c'est surtout à partir des années 70 qu'étudiants chrétiens, prêtres adeptes de la théologie de la libération (tel Gaspar Garcia Lerano, missionnaire espagnol qui, arrivé au Nicaragua en1968, rejoint la guérilla en 77), CEB progressivement politisées et guérilleros vont se rejoindre, à la faveur notamment d'un fait-divers : en janvier 1970, Leonel Rugama, poète (encore un) et militant sandiniste, est assassiné sous les yeux du père Francisco Mejia, aussitôt arrêté et brutalisé. Divulgués par La Prensa, alors organe contestataire lié à l’opposition anti-somoza, ces événements suscitent une grande émotion dans le pays, renforçant un peu plus la solidarité entre mécontents. Symbole de cette évolution, la création en 1973 du Mouvement Chrétien Révolutionnaire va permette le rapprochement entre le FSLN et l'opposition chrétienne au régime. C'est la rencontre de ces deux forces qui va permettre, en 1979, de mettre fin au régime de Somoza et d'entamer le début de la phase gouvernementale de la révolution Sandiniste.

Mardi 9 juillet

Un petit ouragan a amené une pluie torrentielle sur l'île et des fourmis volantes, attirées par l'humidité, inondent littéralement les terrasses, les maisons, les chambres, les rues, laissant au sol des millions d'ailes mortes. Ils annoncent l'hiver, dit Isabel. Normalement elles viennent beaucoup plus tôt, en juin, mais le temps est détraqué. À partir de maintenant cela va être de pire en pire, nous prévient-elle en riant de notre mine défaite. Les crapauds se précipitent sur la route et la pluie, toujours plus de pluie, en trombes ininterrompues. Apocalypse Now. Mes vêtements sentent le moisi, les clopes se dissolvent dans les poches trempées, les allumettes sont inutilisables. Les singes, comme des assassins inquiétants, sillonnent les branches en formes noires et tremblantes, fantomatiques. Nous jouons aux cartes. La fumée de nos cigarettes nous protège provisoirement, croit-on, des moustiques, et nous demeurons cois, sous tension, besaces gonflées des crachats diluviens.

Nous ne travaillerons pas.

Mercredi 10 juillet

(La pluie en flots épais

et un squelette de guérillero posant sa main sur les omoplates d'un poète

d'un policier d'une indienne d'une pute d'un chien

n'importe quoi qui soit Latino-américain

des USA au Chili en passant par le Mexique et par la Vieille Europe pourrie avec ses Paris comme des New-York en cendre

des Los-Angeles au cul boutonneux Mexico après l'éruption et la mitrailleuse Tokyo après Godzilla

et moi dans la jungle à la recherche de Kurtz défoncé indigénisé

cannibalisé santérisé sanctifié martyrisé crucifié

complètement foutu perdu dans l'enfer de ma conscience enfumée à trois pas des Tropiques

foutu, perdu

comme n'importe quoi qui soit Latino-américain.)

 Le travail n'avance pas. K. nous tape sur les nerfs. Les moustiques nous tapent sur les nerfs. Le gallopinto nous tape sur les nerfs.

Le voyage.

Les émotions neuves.

Les choses pas vues.

Dimanche 14 juillet

Vers midi nous avons pris le café chez Martha (qui n'était pas là) après avoir mangé du gallopinto, de la salade et des avocats chez Isabel, fraîchement rentrée de l'église (son comedor est le rendez-vous des employés du catéchisme). Là, chez Martha donc, se trouvait Manuel, qui nous a invité à nous asseoir à ses côtés et a insisté pour payer le café. Les étoiles et les bandes rouges se reflétaient sur ses lunettes noires. Il a prit rapidement la parole, à partir d'une remarque de J* qui lui avait proposé un pan sucré et s'était étonné de son refus catégorique. Il a répété : en 73, j'ai rejoint la guérilla. Dans les montagnes nous étions privés de tout, de tabac, de sucre, c'était du luxe, nous n'y avions pas droit. J'ai marché onze jours avec seulement ça d'eau (il fait le geste avec ses doigts) ! Puis il a parlé des nuits, des massacres, des mutilations, d'une femme à qui les Contras avaient coupé les bras. Il donnait parfois l'impression de pleurer. Il a parlé d'Isabelle, une suissesse qui avait partagé sa vie et avec qui il avait été guérillero et clandestin au Costa-Rica et au Salvador. Il nous a parlé, un peu, de ce qu'était la vie de clandestin. Il nous a parlé de l'Histoire du Nicaragua, des indigènes et de la sagesse que la connaissance de leur culture et de leur langue lui avait apportée. Il nous a détaillé cinq points: amour, sourire, amitié, tendresse (plus précisément, il a dit : câlin) et pardon. Il tirait ses pensées d'un carnet qui traînait dans la poche de sa chemise, entre son briquet Zippo et ses clopes, recouvert d'une écriture épaisse, difforme, semblable à celle d'un enfant, et qu'il lisait en suivant les lignes avec ses fines mains veinées, ridée, marrons.

Il me donna, pour finir, à ma demande, ce feuillet, qui ressemble à une sorte de poème bilingue exhumé d'un crâne en diamant :

 Buenosdias         NAKSAMISKITOSAKIOAY SABE

Mujerhermosa        MEXRYPENRIKA SEXO        KAYSATUAYA

adiosmujer              NATARA NASA PUNVIREY

 ….............................................................................................................

La veille, j'avais rencontré José (dit Josélito, et plus souvent Lito), un jeune de l'île, avec qui nous sommes allés boire une bière. José  se donne souvent des airs, mais c'est une bonne pâte. Nous avons parlé de révolution, les célébrations de la Française étant là et celle de la nicaraguayenne approchant. Bravo à tous ceux qui ont pris les armes pour que tout reste pareil, dit-il en s'esclaffant. Ici, ils ont chassé un système pour mettre en place un autre système. C'est toujours de la politique. Je lui demande ce qu'il pense de la situation actuelle. Je ne juge pas, dit-il, nous ne sommes pas un pays développé, le Nicaragua c'est le tiers-monde, c'est normal que nous ayons des problèmes que d'autres n'ont pas. Mais quand les députés gagnent vingt fois le salaire de n'importe qui, je pense qu'il y a un problème. Et comment vois-tu l'avenir, dis-je. Il prend une gorgée de bière : Je vois une autre révolution. Je m'excuse pour mes questions, le croyant embarrassé. Il me dit : Il n'y a pas de soucis. Ici nous sommes en démocratie (il rigole et mime les guillemets avec ses doigts), on peut parler de tout. Avec moi en tous cas. Certains sont tellement incapables de voir les fautes du système actuel qu'on ne peut pas leur parler.

Puis il allume une cigarette et souffle quelques mots, las et rapides, sur le chômage, la crise économique, la corruption. Quand je lui demande ce qu'il pense de l'époque de la révolution, de 79 à 89, il dit que qu'il en a eu des témoignages par ses parents, et qu'il a vu des vidéos : « Sur l'une d'elle, dit-il, on voit une jeune femme avec son bébé et une mitrailleuse en bandoulière. Cela fait peur. Partout les gens étaient prêts à mourir, à tuer. Il s'est passé des choses horribles ».

Vers dix heures le gérant du bar, un gringo, vient nous foutre à la porte, sans grande courtoisie. Nous n'avions commandé que deux bières, pas assez pour être ne serait-ce que légèrement ivres, mais bien assez, avec cette chaleur, pour nous endormir tout à fait. Nous rentrons.

Lundi 15 juillet

Qu'est-ce que je fais là ? Je suis là pour travailler avec des enfants (je suis passé aujourd'hui à l'école avec A* pour demander à ce qu'ils nous accordent des enfants et une classe) et réfléchir sur la révolution sandiniste, profitant de ce que cette bonne vieille figue trop mûre de Daniel Ortega a de nouveau accédé au pouvoir, moyennant quelques aménagements.

La révolution de 79, malgré les problèmes rencontrés du fait de la guerre civile lancée par les Contras armés par les États-Unis, va représenter un avancement certain dans le pays en terme d'éducation, d'économie, de droits des travailleurs, des paysans, des femmes, etc. Mais après l'échec final, venu des urnes, le Nicaragua a pris le libéralisme en pleine figure. La Violetta, comme ils l'appellent (Violetta Chamorro, avec un ou deux l, je ne sais plus, sans doute un comme Violetta Parra, avec deux r, mais là s'arrêtent les ressemblances. Chamorro était une libérale, très thatchérienne au fond) et Alleman, son successeur, ont progressivement ouvert le marché nicaraguayen et appliqué des réformes structurelles de type FMI, ce qui forcément a eu quelques conséquences sur le système de santé, le droit du travail, le logement. Les Nicaraguayens parlent de cette période sans grande joie, même ceux qui n'ont pas pu connaître l'époque révolutionnaire (c'est à dire la plupart de mes interlocuteurs, les jeunes étant plus enclins à parler politique que leurs aînés). Arrivé au pouvoir après une longue éclipse, Ortega ne va pas beaucoup (n'a pas encore beaucoup) changé la donne. Il poursuit en gros la politique libérale de ses prédécesseurs, agrémentée de quelques réformes sociales tampon, à l'Allemande vieille époque, mais le fond reste le même.

« Daniel », beau comme un sou neuf (ou comme Vargas Llosa) a d'ailleurs officiellement renoncé au marxisme, même s'il continue de se faire appeler commandante, fricote avec les gauchistes d'Amérique Latine et se dit anti-impérialiste. Pendant ce temps, la misère dans les villes reste latente, le système de soin reste précaire, les séquelles du cyclone, du séisme et de la grande sécheresse sont encore là, et les capitaux continuent d'affluer un peu n'importe où, notamment à la faveur de la construction du fameux canal transocéanique, la nouvelle catastrophe à venir. Il passera par le lac Nicaragua. Le coût s'annonce exorbitant.

« Bien sûr que ce canal sera une catastrophe », dit Lito, passé nous dire bonjour à la maison. Il ne parvient pas à dormir et, devant travailler très tôt demain matin, semble bien décidé à passer nuit blanche. Nous avons appris hier qu'il avait 26 ans et un fils, dans un autre village de l'île. Mais passons. Il ajoute : « Et bien sûr que ce n'est pas le Nicaragua qui financera, le pays n'a pas cet argent. Et comme ce n'est pas lui qui finance, ce ne sera pas à lui ». Il raconte qu'en se renseignant sur le projet, avec son frère, ils avaient imaginé que le canal pourrait servir à l'arrivée de sous-marins espions, des attaques de ce genre, et il rigole : « C'est juste une idée qui nous est venue », dit-il. Il s'est renseigné sur internet parce que selon lui, les journaux ne valent rien. Pas d'indépendance. Il prononce le mot : propagande. « Ce sera un désastre pour l'île, dis-je : le passage des cargos, la pollution, la destruction de la faune aquatique (je dis quelque chose comme : la mort des poissons. Je parle encore assez mal espagnol.), le béton ». Il hausse les épaules. « Nous verrons, dit-il. Peut-être que ça ne se fera pas. De toute façon à nous, le gouvernement ne nous a rien dit ». « Et puis, peut-être qu'il y aura une autre révolution entre-temps », glisse A*. Je me dis que ce projet existe depuis cent-cinquante ans, et qu'au Nicaragua rien n'est jamais mené à terme, ce qui me laisse un peu d'espoir.

Puis nous parlons du président. Lito me confirme qu'il y a deux Ortega : celui d'avant, de la Révolution, du FSLN, le combattant, et celui d'aujourd'hui, un vendu qui ne pense qu'à l'argent. Il rapporte une rumeur disant que Ortega a fait construire un avion gigantesque muni d'une piscine. « Les amis du président vivent dans des villas sur les belles îles de Solentiname. Il n'est socialiste qu'avec eux et avec sa femme », dit-il. Sa femme qui d'ailleurs figure sur toutes les affiches roses collées cette nuit sur tous les murs du village, et qui ressemble à une vieille hippie bourgeoise, avec sa peau tirée, ses bracelets et ses lunettes noires, ou à Rascar Capac. «La révolution a été quelque chose de bien, poursuit Lito. Elle a apporté plus d'égalité. Le FSLN a été une bonne chose pour le pays, mais aujourd'hui c'est un système, c'est comme ça (il emploie souvent le mot : système). Maintenant, tout est libéral». Il parle, dans le village, du fonctionnement des fermes écolos tenues par les gringos, comme Bona Fide : « Les gens qui travaillent là-dedans sont blancs et ils se retrouvent tous au restaurant blanc de la ville, celui tenu par un gringo, le Campestre, ou au Zopilote, une autre ferme blanche, et les deux se connaissent, le gringo du Campestre et celui de Bona Fide. Ils ont des intérêts en commun. C'est encore un système. Enfin, c'est ce que j'en pense. Ça reste du capitalisme». Cette saloperie de capitalisme vert, me dis-je. D'ailleurs personne ici ne boit du café des fincas « écolos », mais du soluble Rico.

Nous disons encore un peu de mal de Ortega, de ses postures, de son argent, de ses slogans, de sa femme, et au bout d'un moment nous ne disons plus rien, nous ne faisons que fumer. Nous parlons d'alcool. Il me semble qu'il va encore pleuvoir, dit soudain A*.

Vendredi 19 juillet

Vers les trois heures et demi du matin, à côté du terrain de football, nous attendons le bus qui doit nous mener à Managua pour y fêter les 34 ans de la révolution sandiniste du 19 juillet 1979. Nous sommes arrivés trop en avance, et ce n'est qu'après quatre heures que quelques personnes commencent à arriver, au début seules, puis en groupes. Mierta, fervente du FSLN, est une organisatrice du voyage. Arrivée à 4h30 avec G*, elle s’attelle avec deux autres types, un grand musclé et un gros moustachu aux allures de délégué CGT, à vérifier la liste des inscrits, à s'inquiéter du nombre de places et du retard du bus, à promettre une navette supplémentaire s'il y a un problème. Le gros moustachu, solennel, en appelle à la responsabilité de chacun en ce jour sacré : "Surtout, nous ne devons pas nous perdre, conclut-il. Mon numéro sera inscrit sur le bus. Faisons attention". Pendant ce temps, Mierta distribue des petits drapeaux plastifiés du FSLN. La moindre des choses, dans la mesure  où c'est le Parti  qui paye le voyage.

« Nous repartirons après le discours du président Ortega », annonce le gros. Il prévoit notre arrivée vers 14 heures, et notre départ vers 17 heures. Six heures minimum de voyage aller (une heure jusqu'à San José, une de bateau jusqu'à Rivas, puis encore quatre de bus jusqu'à Managua ; tout ceci sans compter les délais d'attente), autant pour le retour, pour rester quelques heures à Managua et assister au discours du président. L'aube vient, et je commence à avoir des doutes sur l'intérêt réel (sinon documentaire) de ce voyage.

Les inscrits pour le voyage, de nombreux jeunes gens, quelques quadra / quinquagénaire et  un enfant, finissent par s'embarquer dans le bus qui, avec plus d'une heure de retard, nous mène à toute blinde vers San José. Là, près des embarcadères, des dizaines de bus et de camionnettes déversent tous les habitants de l'île disposés à se rendre à la capitale en ce jour de fête. Ils sont nombreux, et le bateau, un ferry sur trois étages, déborde. Des flics surveillent l'entrée, débonnaires ; des organisateurs prennent nos noms à l'entrée. Enfin, nous pouvons boire un café, acheté à un vendeur ambulant sur le ponton. Des enceintes diffusent une musique ragga, les gens rient, parlent, crient, cintrés dans des T-shirt blancs des 34 ans distribués  gratuitement  pour  l'occasion.  Des  drapeaux  du  FSLN  et  du  Nicaragua, bleus, blancs, rouges et noirs, flottent ici et là. Le ferry semble une embarcation remplie d'émigrants clandestins, de boat people. Nous partons. L'ambiance est festive malgré l'orage qui s'annonce : des types nous racontent leurs précédentes virées à Managua, achètent des cafés, des gâteaux, des sodas et des cigarettes à l'unité à la buvette, s'esclaffent. Un journaliste passe entre les bancs du pont supérieur afin de recueillir des témoignages pour la chaîne d'information. Le public interrogé est unanime : tout va beaucoup mieux depuis 2011, le FSLN a tenu ses promesses, il ressent beaucoup de joie en ce jour, vive la révolution, vive Ortega, vive le FSLN. G*, mis devant la caméra, affirme lui aussi ressentir beaucoup de joie même s'il ne sait rien, de son propre aveu en direct, de la révolution sandiniste (il exulte, sincèrement ravi ; nous nous tassons sur nos chaises, un peu gênés).

Puis la houle s'accentue et la pluie éclate, violente. On déserte le pont. À l'arrivée à Rivas, le ferry manque de chavirer sur les quais, ou de se précipiter sur les digues. Il accoste cependant et la foule jaillit, immense, compacte, drapeau à la main, une nuée de silhouettes exubérantes en T-shirt blancs signés : Daniel. Nous trouvons notre bus, le 12, qui ne partira que plus d'une heure plus tard. De la nourriture est distribuée gratuitement, dans des sachets. Le gros moustachu en appelle une nouvelle fois à la responsabilité de chacun afin de garder ce véhicule, gracieusement prêté par le gouvernement et que le village n'aurait pas eu les  moyens de se payer, le plus propre possible. Suivent d'autres recommandations d'ordre et de discipline pour l'arrivée à Managua.

Le trajet en bus est un enfer : la route est embouteillée sur l'ensemble du parcours, les jeunes gens assis à l'arrière du véhicule, surexcités, multiplient cris et blagues graveleuses dans un jargon incompréhensible, il fait chaud à en crever, les haltes s'éternisent. À chaque demi-heure le bus s'arrête, jetant dehors pour la pause-pipi les adolescents rigolards. Il n'y a pas de place assise pour tout le monde, des vendeurs ambulants fendent la masse des gens debout, d'avant en arrière, proposant des boissons fraîches, des caramels, des fruits. L'alcool est interdit à bord (et même interdit tout court, nous a dit un homme à Rivas, jusqu'à minuit. J'ai bien voulu le croire, tout en doutant de la réalité effective de cette interdiction).

Nous arrivons finalement à Managua, à bout de nerfs. Je m'allume nerveusement une cigarette en sortant du bus. La foule est immense et on entend des klaxons, des chants, de la musique. Aussitôt, la course commence : Mierta, suivie du groupe, s'élance vers la place où le discours du président doit être prononcé, à vingt minutes de marche. Le désordre est stupéfiant, semblable à celui d'une vaste (et un peu effrayante) kermesse post-apocalyptique. Des stands de partout, des feux, on vend du porc grillé, du mais, de tout, partout du rouge et du noir, le goudron sent le brûlé. Au bout de quelques minutes, j'aperçois déjà une première silhouette effondrée, ivre morte, sur le trottoir. Il y en aura bien d'autres. Il y a des gens de tous les âges, venus des quatre coins du pays, et que Managua accueille, non sans calcul : les toilettes se louent 5 cordobas, les cigarettes grimpent à 60-70 cordobas le paquet, deux fois le prix. La bière, par contre, est peu chère. On nous dit de faire attention aux pickpockets. Au pas de course, nous croisons une dizaine, une vingtaine d'hommes bourrés, le regard vide, traçant droit dans la foule.

Sur la place, de grands écrans permettent à tous de voir ce qui se passe sur la  scène principale. Le Parti n'a pas lésiné sur les moyens : la tribune est entourée d'une immense structure dorée digne des jeux olympiques de Pékin ; la sonorisation des discours paraît elle aussi largement au-dessus des moyens du pays. Rosario, la femme d'Ortega, parle, agitant ses colifichets de bourgeoise ratatinée, tandis qu'à ses côtés le président plisse les yeux, striant son visage, tendu par la chirurgie et les UVs, de rides bienveillantes. Rosario dit : Vive le peuple, vive la Révolution, vive l'amour, vive les ouvriers, vive les paysans, vive le Nicaragua, vive le Venezuela, vive Cuba, et ainsi de suite. Toute les deux minutes, elle est coupée par des chansons sandinistes -ou, plutôt, orteguistes- pompeuses et/ou gnangnan. Elle est entourée de militaires, de jeunes gens tirés à quatre épingles qui se lèvent d'un seul bloc et applaudissent  à un rythme millimétré, et de représentants de toute l'Amérique Latine : des vices-présidents, des généraux, des présidents d'assemblée -aucun président n'a par contre tenu à faire lui- même le déplacement pour Daniel-, venus de Cuba, de Bolivie, du Costa-Rica, du Venezuela, etc. Un par un, ils vont au micro réciter chacun la même litanie : Vive le peuple, vive la Révolution, vive Ortega, à bas l'impérialisme, à chaque fois rythmée par les mêmes chansons pop de propagande. J'ai l'impression de plus en plus vive, à mesure que les effets de l'alcool de maïs artisanal que j'ai ingurgitée à même le goulot se font sentir, d'assister à une université d'été des Jeunes Socialistes Français organisée par la Corée du Nord. Un mélange détonnant de mascarade politique populiste, d'hypocrisie idéologique et d'abrutissement de masse. Les écrans passent toujours les mêmes images : discours, foule en délire (filmée au seul endroit où la foule est effectivement en délire : juste devant la scène), discours, foule en délire. Pauvre Révolution, me dis-je. Arrive Ortega, la voix pâteuse. Il récite les mêmes phrases toutes faites que ses prédécesseurs. Parle de lutte, de héros, de combattants, de martyrs. Il a l'air vieux et encroûté, dans sa chemise blanche qui moule son ventre trop gros. Les gens hurlent, fanatisés, pas tous, mais certains hurlent, effectivement. Daniel parle du Nicaragua et des mots qu'il a pris comme programme : Libertad, Socialismo, Solidaridad, Christianismo  (le grand évêque de Managua s'est d'ailleurs exprimé quelques minutes auparavant). D'autres chansons de propagande. Un hélicoptère passe, des feux d'artifice éclatent. Fin du show.

Nous partons. Il y a de plus en plus de gens ivres, dont l'un des organisateurs, le gros moustachu qui appelait à la responsabilité. Sur le trajet, G* se fait voler son appareil photo. Des jeunes filles gerbent à tous les coins de rue, ou se font porter, spectacle inhabituel hors des villes. Des drapeaux partout, jusqu'à en avoir la nausée. Les gens de Balgüe, paysans perdus dans la grande ville, et de surcroît guidés par le moustachu ivre, ne parviennent pas à rejoindre le bus. Nous nous égarons dans un Managua chaotique, la nuit, passant devant des bars, des garages, des ministères, des restaurants où parfois des pontes festoient en petit comité, à guichet fermé. Nous retrouvons le bus après deux heures de marche et d'attente. J* et moi avons dormi sur tout le trajet du retour. La moitié des hommes était ivre, dans le bus. À trois heures du matin, nous sommes arrivés à Balgüe. Je me suis endormi avec encore en tête cette putain de chanson « sandiniste » dont le refrain fait : Eres Daniel, Daniel Ortega, eres Daniel, Daniel Ortega...

Foutu propagande. En plus, je n'avais plus de cigarettes. 

Samedi 20 juillet

Je me réveille vers 11 heures, encore assommé de fatigue. Aujourd'hui, la fête continue. Après un repas rapide, nous nous rendons au terrain de basket du village, où vont avoir lieu les divertissements révolutionnaires. L'ambiance est bon enfant : une bonne partie de la communauté est là, et après quelques discours emphatiques (où le gros moustachu, encore  lui, dessoûlé de la veille, salue notre participation au voyage à Managua et « notre » glorieuse révolution française, vive le peuple, vive la révolution) on rit en regardant les jeux pour enfants, courses d’œufs, chaises musicales, et on applaudit les danses du groupe de Memo (orientales, traditionnelles, salsa et rock'n roll). La nouvelle révolution sandiniste a du bon,  finalement : la solidarité ici fait chaud au cœur.

Le soir, l'ambiance change et les festivités continuent sur le terrain avec les jeunes gens de Balgüe, invités à danser jusqu'à une heure du matin. Comme la fête est gratuite on ne se presse pas, et à dix heures encore il n'y a pas foule. Alexander dit que c'est normal, et va danser avec K. Beaucoup de nos amis sont là. Après une demi-heure, l'atmosphère s'échauffe et je vais danser avec J*. La piste finit par déborder ; beaucoup d'hommes, déjà bourrés à 8 heures, le sont bien entendu encore plus maintenant que la nuit et la fête sont bien entamés : ils titubent et invitent grossièrement les filles à danser. Le Cañal, flasque de rhum éthanolisé (ou plutôt : d'éthanol rhumisé), et la Toña coûtent 20 cordobas, de quoi boire pour l'équivalent d'une heure travail aux champs. Sur la piste, tout le monde est euphorique, et c'est une joie de voir les couples s'enlacer sans complexes sur des salsas endiablées ou des merengues langoureuses. Quand du reggeaton sort des enceinte, les déhanchements se font plus volontiers érotiques, voire pornographiques : un jeune type du village, ouvertement gay, mime la sodomie avec sa partenaire de danse, les mains plaquée au sol. Rudy, ivre mort, poursuit J* de ses assiduités. Tu ne peux pas danser avec elle, mais tu peux danser avec moi, si tu veux, lui dis-je pour mettre fin au débat. Nous dansons donc ; il s'effondre au sol au moment des slow. Je le traîne par les bras jusqu'à un endroit où il pourra dormir tranquille.

La soirée se termine pour nous une demi-heure plus tard, dans un bar, autour d'une dernière bière. La tenancière jette dehors un homme qui ne voulait pas payer sa bière, après lui avoir soutiré la somme due. Il fait chaud. Nous croisons Carlos, bourré lui aussi -et défoncé. Toutes les soirées finissent comme ça, dit Mel. Lui n'a pas trop bu : il joue au football demain. J* et moi allons dormir.

Lundi 22 juillet

J* et moi avons emménagé ce matin dans la famille d'Alexander (la famille Paladino). La maison, assemblage de bois, de tôle, de briques et dont le sol est de terre battue,  compte deux espaces : le logement d'Augustin, frère d'Alexander, et de sa femme Sara, qui nous hébergent ; et celui des autres frères et sœur d'Augustin et Alexander, ainsi que de leur mère. Celle-ci a eu seize enfants en tout, dont huit sont morts je ne sais comment : « la mort a tranché au milieu », dit Augustin en riant. Ses neveux et nièces viennent regarder les telenovelas dans son « salon ». Il travaille dans les champs de café de Magdalena, c'est un homme robuste et souriant sous sa fie moustache ; ses favoris et ses débardeurs blancs lui donnent une allure de jeune premier des années disco. Sara, les dents plombées et les hanches larges, n'est pas très causante, pas plus que le petit homme moustachu et basané qui dévore chaque jour son gallopinto devant la télévision, mutique, et qui vient on ne sait d'où. Le mais sèche sur un drap au-dehors, poules et cochons passent dans les chambres. Les trois chocoyos d'Alexander, de petites perruches vertes, bavardent à longueur de temps, alignés sur une branche. Nous serons bien.

Mercredi 24 juillet

Matin pluvieux, je reste à la maison. La télévision crache sa cargaison de merde quotidienne. À longueur d'antenne les informations rendent compte du discours du 19, s'extasient sur la réussite de l’événement. Rosario et Daniel sous tous les angles, entrecoupés de témoignages enthousiastes en micro-trottoir. Symboliquement, Ortega a rétabli la pension d'invalidité supprimée par le gouvernement néo-libéral : pas moins de vingt minutes sont consacrées à ce haut fait du sandinisme moderne. Le président s'est également de nouveau prononcé quant à l'intérêt vital que représente pour le pays la construction du canal trans-océanique. Suivent des telenovelas, fournies par  Télémundo : acteurs piteux, tous bien riches et bien blancs.  Rien à voir avec le quotidien d'ici ou de n'importe où ; voir ces paysans nicaraguayens vissés devant les tribulations d'une fille de la haute bourgeoisie mexicaine a quelque chose d'impossible, je veux dire d'irréel. Augustin est rentré tard hier, le travail dans les champs a été rendu difficile à cause de la pluie. Ces orages sont anormaux pour la saison. « C'est bon pour les champs » nous a dit Martha, indifférente.

Jeudi 25 juillet

La grosse femme, plutôt aimable bien que sèche, qui tient le bar El Rio dit que les gens de l'île qui ne sont pas encartés au FSLN ne peuvent obtenir de papiers d'identité :  ils doivent se rendre à Managua. Elle dit aussi que des opposants disparaissent comme ça, un beau matin, mais je ne sais pas s'il faut la croire. Vraiment, je n'en sais rien. Le temps est de plus en plus infâme et, comme toujours, je me demande ce que je fous ici. Les ateliers marchent mal, avec ces pluies diluviennes les gamins ne viennent pas. Nous n'avons plus vu K. depuis quelques temps. Carlos (surnommé Chele à cause de sa peau blanche), T* et F* sont venus boire un rhum à la maison aujourd'hui à l'occasion de l'anniversaire de Anne. Nous avons parlé de choses et d'autres : de propagande, de bouffe, de travail, de l'Allemagne et de la France, de rhum. Moment agréable. Mais depuis quelques temps, la pensée du canal me traverse comme une ombre silencieuse, d'une oreille à l'autre, avec ses tractopelles, ses cargos et ses coups de bêche dans le sable, ses ports industriels charriant des flots de prolétaires pouilleux, de marin édentés et de prostituées en fin de vie ; ses déchets toxiques, ses raffineries. Comme une préfiguration. Qu'est-ce que j'y peux. Le monde marche, pourquoi ne courrait-il pas?

Lundi 29 juillet

Les hommes d'ici : le regard dur, une machette à la ceinture, la main gauche toujours posée près des testicules, le verbe rare hors des cuites et des gueules cramées, taillées au couteau, de métisses indigènes. Des dégaines des années 80, moustache et nuques longues, ou  cheveux tirés vers l'arrière avec de la brillantine, façon latin lover. À Balgue, les jeunes gars se vernissent les ongles, suivant je ne sais quelle mode, je ne sais quelle tendance à la féminisation du masculin. Mais de toute façon, le machisme est de rigueur, au moins pour la forme même si, au fond, les femmes font tout, et puis, les choses évoluent. Les marcels blanc fait saillir les muscles. L'alcool est un art de vivre. Quasi imberbes, introvertis, grégaires, ils portent en eux une violence latente qui se manifeste en brimades, jeux brutaux et tout le reste. Souvent pères avant d'avoir vingt ans, on se demande quelle est cette tristesse qui les habite. « J'appartiens à une peuple de grands mangeurs de serpents, sensuels, véhéments, silencieux et prompts à devenir fous d'amour », écrit le Vénézuélien Rafael Cadenas. Cela pourrait s'appliquer ici.

Et les femmes....

Femmes latino-américaines : toutes rescapées, d'une façon ou d'une autre. Martha, Isabel, Mierta, Sara, Dominga, Yegzabel, toutes rescapées d'on ne sait quoi, de la prostitution, des coups, de la solitude, du travail aux champs, du retour de trop seule le soir, du sang séché sur un coin de route, de l'ennui et la marmite, grossies et enlaidies dès la trentaine, mais rescapée tout de même.

Et puis ici ce n'est pas la ville. On évite au moins les vices les plus déshonorants.

Une peine, tout de même, d'imaginer que ces bonbonnes au foyer ont été des femmes graciles et combattantes. Même si elles continuent de lutter.

Les splendides jeunes filles passent à deux pas des cuisines au feu de bois, jouent des yeux et des hanches en attendant, en attendant.

Dans le foyer les tôles cachent des cris étranges.

Dans le patois des femmes d'ici, se marier se dit « mourir », mourir au monde, à sa vie de femme, à ses rêves. On ne quittera plus l'île. « Elle saute la chemise en flamme / d'étoile à étoile / d'ombre en ombre / elle meurt de mort lointaine / celle qui aime le vent » (Alejandra Pizarnik).

Mardi 30 juillet

 Les gens d'ici ont ici de drôle de façon de réponde (en tous les cas de répondre aux Cheles) aux questions polémiques : ils disent ce  qu'il y a pour, ce qu'il y a contre, et disent qu'on verra bien. C'est en gros ainsi qu'a procédé Augustin quand J* et moi l'avons questionné sur le canal. Certains disent que cela va considérablement aider l'économie du pays. D'autres que cela va créer de graves problèmes économiques et autres. Il y a du bon, il y a du mauvais. De toute façon le gouvernement a fait un referendum : 5 millions pour, 2 millions contre (on imagine la place là-dedans des 40 000 voix de l'île, parmi les plus concernés mais du reste, hélas, peu critiques).

Mais ce canal me rendra fou. La pluie m'a mené vers là. Encore une cigarette. J'ouvre un bouquin.

Mercredi 7 août

Le ciel s'étend tout bleu au-dessus des volcans et de la forêt, remplie des cris des singes, des chocorones et des perruches. Je me sens encore étrangement vide, comme depuis quelques jours, comme depuis le début du voyage. Je lis très peu. Nos travaux nous prennent une bonne partie de notre temps et le reste se passe avec Justine, ou sur la plage, ou a fumer en face d'une tasse de café bouillant avec Romain, ou à regarder le base-ball, et les hommes qui boivent. Destinée des gens d'ici. Insulaires robustes et moqueurs, ils laissent faire leur destin comme ils laisseront faire celui de l'île. Si le projet du canal se concrétise, il leur reste au plus encore dix, quinze ans de tranquillité, ils s'en foutent : ils ne feront rien contre. Tout est déjà décidé de toute façon. Ce soir, alors que nous buvions une bière chez Cheppe, vision d'horreur : Ortega serre la main à un Chinois (un investisseur), et à la télévision apparaissent les plans du canal, deux grandes balafres entre les Caraïbes et le Pacifique. Le président répète que cela va tout changer, que l'économie du Nicaragua en a besoin pour ses exportations, et autres déchets de la vulgate libérale populiste. J'ai arrêté de demander aux gens du village ce qu'ils pensent de tout ça : toujours la même chose, il y a du pour et du contre mais ça nous fera de l'emploi. Ils n'ont de toute façon pour juger que les éléments que la télévision leur donne, télévision composée pour un quart de films hollywoodiens, pour un quart de novelas, pour un autre quart de faits divers sanglants, et  pour un dernier quart de propagande gouvernementale, et j'oublie dans le compte les publicités, les clips idiots, les jeux ineptes.

Jeudi 8 août

Aux informations aujourd'hui : le FMI, la Banque Mondiale et autres institutions financières actives au Nicaragua se mettent d'accord pour planifier l'économie du pays pour la période allant de 2014 à 2016. 5 % des Nicaraguayens ont accès aux études supérieures. Le général en chef des armées se défend de mettre en place une politique expansionniste, comme l'a dénoncé le Costa-Rica après l’achat de nouveaux bateaux pour « défendre les côtes ». Etc, etc. « Le problème c'est que le travail dans les champs ne suffit pas pour pas mal de gens  d'ici, et que la vie devient plus chère. C'est encore pire pour ceux qui veulent envoyer leurs enfants faire des études », dit Alexander, revenu des champs et qui traînasse avec moi devant la télé. Père de Marling, qu'il a eu à 19 ans, il vit à côté, sous le même toit que 4 de ses frères et sœurs, avec leurs conjoints, leurs enfants et la grand-mère. La télévision  continue  à criailler ses foutaises.

Samedi 10 août

(Un samedi soir sur Balgüe. Des hommes ivres à tous les coins de rue. Silhouette reconnaissable de l'homme bourré au Cañal,

les yeux glauques et ailleurs, la gestuelle d'un pantin tombé dans les égouts

ou d'un rat piégé dans une fosse septique et qui s'ébroue en riant et sans comprendre, et sans rien dire

sans rien dire d'autre que des mots désarticulés d'insecte intoxiqué.

Augustin débarqué ivre mort, à onze heures, Alexander rentré saoul du match de base-ball, Carlos bourré à l'éthanol,

Lito que nous avons laissé sur la plage déjà un peu parti, entouré de Gringos et de locaux ricanant

un ron Rio de Plata à la main.

Qui sait ce qu'ils voient dans leurs hallucinations de mâles avachis,

Qui sait ce que charrie réellement à l'oreille de leurs compères leur haleine infecte.

Qui sait pourquoi.

Qui sait quel acompte, quel outrage.

Qui sait quelle tristesse. Qui sait quel amour.

Qui sait quel pardon pour eux, plus tard, ou jamais).

Dimanche 11 août

Nous sommes tous un peu fatigués, étant allés aux champs hier, Romain (le crâne peu égratigné par des barbelés) avec le grand-père de la famille ou vit M*, Justine et moi avec Benjamin, dit Mincho, qui loge avec nous chez Sara et Augustin. Petit et incroyablement musclé, toujours coiffé d'une casquette, il a la quarantaine et arbore une épaisse moustache noire. Il aime regarder le base-ball à la télévision et ne parle pas  beaucoup, excepté par signes. En chemin vers les champs de mais, ils nous a appris qu'il  avait servi dans l'armée pendant quinze ans (c'est là qu'il a connu Augustin), pendant la Guerre Civile contre les Contras. Il a sur le visage, près des oreilles, des marques de brûlure, et une longue cicatrice autour de la jonction entre l'avant-bras et l'épaule, comme si on  avait tenté de lui couper le bras. Nous n'avons pas pu en savoir plus, car il a alors posé ses affaires et nous a indiqué comment répandre à la main l'engrais chimique au pied du maïs, puis comment ramasser les haricots rouges. Il m'a juste dit, un peu plus tard, assez mystérieusement, que l'île était très sandiniste, mais qu'il y avait encore beaucoup d'opposants (je ne me souviens plus du mot qu'il a employé pour les désigner). Nous sommes rentrés. Le soir même, l'homme secret à la moustache dépiautait les haricots devant la télévision, avec ses grosses paluches calleuses et abîmées. Toujours la même question : qui sait ce qu'un homme a bien pu faire de ses mains?

Lundi 12 août

Retour de l'orage, et pour longtemps, semble-t-il. On ne voit plus les volcans, et il y a plus de bestioles dans l'air. Les gens du village disent qu'à partir de maintenant la saison des pluies commence, et des troupes de perruches s'envolent depuis les branches des manguiers, chassées par les bourrasques. Les ateliers de l'après-midi que j'anime, seul ou avec J*, continuent ; j'y retrouve chaque jour la petite bande : Daniel, Marling, Ester, Boris, Fidelito, parfois Sandi et Alison, quelques gamins de passage, et surtout les trois cousines, Francelli (qui doit avoir 3 ou 4 ans), Andrea (9 ans) et Jimena (11 ans). Nous nous entendons plutôt bien, et elles sont adorables, même si chacune est plus allumée que l'autre. Drôle de famille. Andréa a petit frère de 2 ans, prénommé Julio César, sans rire. Le père de Jimena et Francelli est mort, je crois, en tous les cas c'est ce qu'elles m'ont dit. Francelli me prend page blanche sur page blanche, avec des glapissements de rire ravi et tout enfantin quand je lui tends la feuille, pour réaliser des dessins d'allure schizophréniques, des molécules à deux pattes, des sphères encastrées les unes dans les autres, des patates globuleuses. Andrea rit comme une folle, crie, se jette sur moi sans prévenir pour s'accrocher à mon dos. L'aînée est un peu plus calme, mais elle a aussi son grain de folie. Elles m'ont amené chez elles aujourd'hui : femmes silencieuses, regards muets, une atmosphère étrange. J'espère que le temps préservera ces gamines d'une forme de folie plus violente, moins libre que celle qui est la leur maintenant, et qui m'émerveille. « La vénus de Milo / une maison en chocolat = une fillette de 7 ans », a écrit ce frappé de Juan Luis Martinez. Je ne sais pas pourquoi je pense à ça. Il va se remettre à pleuvoir.

Mardi 13 août

Les ateliers du matin, ceux que nous faisons avec la classe d'Anita depuis la semaine dernière, et à son instigation, se passent bien, mieux qu'on ne pouvait le craindre. Le jour du spectacle est fixé au vendredi 30, à voir si nous pourrons nous y tenir. Aujourd'hui, nous avons fait des masques. C'est l'anniversaire de Fidel Castro, et en rentrant à la maison, la télévision  s'extasiait sur le parcours du caudillo, rediffusant de vieux discours et surtout des images d'archives de poignées de mains avec Guevara. Suivaient des annonces de mesures spectaculaires lancées par le gouvernement, dont des distributions de tôles pour l'isolation, la récupération pour le bien de tous des gares de train désaffectée, abandonnées par les néolibéraux -il n'y a plus de trains dans le pays. Il semble que tout va bien au Nicaragua, et je veux bien le croire, bien sûr, je veux bien excuser toute la propagande et le pognon gaspillé et l'anémie de la critique, et même fermer les yeux sur le canal, je veux bien croire que tout va bien ici. Pourquoi pas ? Bien sûr les hommes sont toujours ivres, matin, midi, et soir, bien sûr les prix montent avec l’afflux des touristes et des capitaux étrangers, bien sûr tout le monde s'en va pour aller travailler au Costa Rica, bien sûr personne ne lit, bien sûr il y a la condition des femmes, et quelques vols, et un peu de drogue et surtout de l'alcool, et la santé n'est pas excellente, et bien sûr on va donner plus d'usines à des gens qui n'en ont pas besoin, plus d'agriculture intensive à des gens qui n'en ont pas besoin, plus de gadgets, plus d'armes, plus de voitures, plus de béton, plus de canaux transocéaniques à des gens qui n'en ont pas besoin, mais tout va bien. De toute façon le jeu en vaut la chandelle. Il a encore plu. Les tensions dans le groupe s'exacerbent. Et moi, bordel de Dieu, je crois que je n'en peux plus. Je veille au chevet de J*, malade; je me balance dans le hamac du salon.

Vendredi 16 août

A la télévision on nous montre un gros australien, un certain Bill Wild (déjà tout un programme), venu aider à faire le tracé du canal transocéanique. Qu'importe, sur Canal 4 les aventures de Catalina, la prostituée de luxe aux seins bourrés de cocaïne et enamourée du bel Albeiro, continuent ce soir.

Dimanche 18 août

Bu au Kilombo hier. Des mésententes dans le groupe. Quant à moi, je supporte de plus en plus difficilement cette ambiance de village, ces hommes perpétuellement ivres, ces ragots et menaces fictionnelles ou réelles (Tuani, c'est ainsi que je surnomme un des jeunes drogués de la ville, avec qui je discute de temps en temps, aurait tenté de violer à plusieurs reprises des touristes en les menaçant avec un couteau, dit Yegzabel, l'une des plus grandes pourvoyeuses de potins et rumeurs de la ville, et bigote notoire). Il me semble que tout ça ne peut se conclure que par une catastrophe. Un massacre à l'ombre des volcans, avant l'arrivée salvatrice du canal.

Lundi 19 août

Discussion avec Lito Samedi soir dernier, au Kilombo toujours où nous échouons désormais régulièrement. Nous avons encore parlé du Canal: il a reconnu qu'il avait peur ; il a admis aussi que probablement les gens de l'île ne feraient rien pour s'y opposer. Il a parlé d'ignorance et de soumission, et de soumission subtilement entretenue par l'ignorance. Une autre bière, une autre cigarette, et nous avons débattu de la mondialisation, , du commerce,  du capitalisme et de l'avenir des sociétés. Pas de conclusion satisfaisante. Tous les types du bar étaient saouls. Nous aussi, je suppose.

Mercredi 21 août

L'enfer Latino-américain existe, même dans cette île qui en fin de compte ressemble de moins en moins à un quelconque paradis, même dans ce pays éloigné des regards, presque innocent, pourrait-on croire. Mais non, pas d'innocence. Le Nicaragua, l'enfer latino-américain : un enfer de teleovelas (famille déchirées, honneur viril, corps bodybuildés et avantageuses poitrines des femmes amoureuses, forcément), d'yeux rougis par l'herbe colombienne venue ici on ne sait comment, de volcans éteints, impuissants, de femmes grasses qui peut être parfois pleurent dans la cuisine qu'elles ne quittent jamais, un enfer où s'engouffre une armée d'hommes bourrés, la bouche tordue et le regard torve, la bave aux lèvres, qui viennent tous me demander toujours la même putain de cigarette que je leur donne ou pas, mais sans un mot, un enfer télévisuel où des langues pleine de merde, celle de tous les grands héros politiciens latino-américains, s'agitent dans les Noticias, vantent ci, ça, et ça et disent bonjour et merci et bravo au peuple avec des mots merdeux et menteurs, un enfer de violence domestique, d'enfance martyrisée, détruite, de machettes effilées, d'ignorance (« Trois choses pour perdre un peuple : le vice, l'ignorance et l'alcool, dit Lito. Ici nous avons tout ») et de soumission de bœuf couillu mais tranquille devant la progression de l'inévitable.

Jeudi 29 août

A la veille du spectacle ; les répétitions du matin se sont bien passées et les ateliers du soir continuent. Ester vient tous les jours ; elle est adorable. Elle a les yeux bridés, la taille petite (elle doit avoir quatre ou cinq ans) et n'ouvre ses lèvres minuscules que rarement, pour que je lui donne une feuille, un crayon, ou pour me demander de regarder ce qu'elle a fait. Ses dessins sont étranges, remplis de monstres dentus et effrayants dévorateurs de petites formes humaines, et accompagnée de bribes de mots qu'elle copie des murs de la classe : elle m'a ainsi offert, la semaine dernière, un prophétique dessin de monstre à gueule ouverte, toutes dents dehors, vert, les yeux grand ouverts, agrémenté d'un tronçon de slogan de propagande du FSLN : BENEDECIDOSPROSPE. Je le garde précisément ; il est magnifique comme la rencontre d'un parapluie et d'une machine à écrire sur la table de dissection -monstrueux ne vient-il pas du latin monere : faire penser ? « Le monstre avertit, c'est un prodigue au sens religieux du terme » (H-J Stiker).

Vendredi 30 août

Il y a quelques jours, dit-on, Tuani s'est fait embarquer pour vol et tentative de viol. Une semaine auparavant, il me demandait de lui faire un dessin de Bob Marley, en vue d'un tatouage.

Il pleut tous les jours, désormais.

Samedi 31 août

Le spectacle a donc eu lieu hier, et il s'est bien déroulé. Les guitaristes ne sont pas venus (Luis, le chef, s'est débiné, et les autres ont suivi, et de toute façon Favel, nous a-t-on dit, était déjà bien ivre à 18 heures), et K. n'a finalement rien fait, mais le reste s'est déroulé sans incidents. Des applaudissements triomphaux ont salué la fin précaire de l'histoire qu'avait scandée dans un micro mal réglé la voix un peu abîmée de A*. La directrice s'est fendue à notre égard d'un discours de remerciement que j'ai raté, étant parti fumer une cigarette. Puis vinrent les danseurs de Memo, très convaincants, qui firent un rock’n’roll endiablé et une danse caribéenne rapide, joyeuse et suggestive, au cours de laquelle un accident de culotte nous a fait voir à tous le derrière d'une des danseuses, suscitant une hilarité générale. Tout le monde applaudissait, riait. Une musique électronique tonitruante marqua la fin du spectacle et tout le monde resta dans la salle, glissant pièce et billets dans le chapeau que je tendais à l'assemblée, chapeau destiné à faire un don pour l'école. Après ça, les cigarettes et la bière du soir furent les meilleures depuis longtemps.

Dimanche 1er septembre

Hier R*, J* et moi avons profité de cette journée vacante pour nous rendre manger un sandwich chaud à Santa-Cruz, au Cocos. Long farniente sur la plage et dans l'eau plus brûlante encore que l'air. C'était le jour de l'élection de la « reine du mais » (devenue cette année Miss Patria, on peut supposer pourquoi) et une bonne partie du village était rassemblée dans la cour de la primaria pour assister à la première partie des réjouissances, que je n'ai pas souhaité voir. La seconde partie était plus alléchante : une fête sur la Cancha, où aurait lieu l'élection finale. Vers 21 heures tout Balgüe, exceptés les plus vieux, était en effervescence ; on se maquillait, on se pomponnait, et tous les pères étaient dehors, déjà affairés à boire. J'ai commencé la soirée au rhum blanc avec Lito ; l'ai poursuivie au rhum ambré avec Paul, un sémillant anglais de passage, cameraman pour la BBC ; et je l'ai finie à la bière sur le terrain municipal, au milieu d'une foule opaque. Un type du FSLN animait la soirée. Régulièrement les étaient interrompues afin de laisser place à la présentation des Miss en lice, assorties de leurs cavaliers, qui déambulaient sur des chansons romantiques en se tordant les hanches, aux bras de leurs compagnons en chemise blanche. L'une d'elle fut troublée dans son parcours par les frasques d'un type bourré qui s'était dangereusement accroché à la rampe portant les lumières, et qu'il fallu se mettre à cinq pour décrocher. Nous sommes partis boire une bière au Kilombo, lassés. L'ambiance y était électrique. Beaucoup d'hommes ivres, et la vieille taulière était seule ; elle ne tarda pas à clôturer la porte de l'intérieur avec une poutre, tandis que dehors des mains tambourinaient. Nous avons donc fini par partir. Dehors les autres nous attendaient ; la fête était finie ; Célia, la fille d'Isabel, avait été élue Miss Patria ; nous l'avons acclamée à son passage. La fête se vidait dans la rue principale, déversant sa nuée d’hommes et de femmes plus ou moins en état. Un dernier incident vint clôturer la soirée : une jeune femme en furie se précipita sur un homme, visiblement bourré, qu'elle tabassa en bonne et due forme en le traitant de porc et de salaud, avant d'être maîtrisée et enfermée  dans l'enceinte du Kilombo. C'était l'heure de rentrer. J'étais ivre, nous étions ivres, tous le monde était ivre et nous avancions dans la nuit, silencieux, bancals.

Voilà donc la dernière image qui restera de ce voyage : une femme hystérique molestant à coups de pieds un ivrogne, une Miss Patria triomphante et une longue procession alcoolisée. Aujourd'hui j'apprends qu'on fêtera dans quelques jours, le 3 août, le 31ème anniversaire de l'armée nicaraguayenne, grands renforts de défilés métalliques et en la présence, au moins spirituelle, du camarade commandant Daniel, Sauveur de la Patrie. Nous, nous partons pour San Juan. Je n'aurais décidément rien compris. Le rideau tombe sur cet hiver du Nicaragua, sur les volcans morts, les canaux en projets et les révolutions en miettes.

Epilogue : 5 septembre, San Juan Del Sur

Mortellement avachi dans l'ignoble ville de San Juan où nous avons décidé, de façon un peu inconséquente sans doute, d'aller nous ressourcer après ces deux mois passés sur l'île, prostré sur le lit, face au ventilateur ronronnant, je décide de rouvrir mon journal, sans raisons particulières, peut-être par scrupule. Par ennui aussi, sans doute.

Sur la côte Pacifique, les quelques jours que nous allons passer ici s'écoulent paisiblement, bien que je ne goûte guère les plaisirs qu'offre ce «paradis » pâlichon, semblable à tant d'autres : cahutes de bois verni et auvents de palmier aux prix prohibitifs, bars lounge, villas de bord de mer et abondance de gringos divers, bronzés, musclés et tatoués, venus surfer et participer à des pubs-crawl douteux (ce loisir consiste à en des tours organisés, avec boissons gratuites à la clef, de tous les bars de la ville ; les participants de déplacent en horde molle et bruyante, écœurante d'insanité éthylique, dans les rues de la ville). Un bien pauvre sous- culture que celle du surf : prétendument bohème et libertaire, elle ne se déleste jamais de l'appareil économique capitaliste dont elle est le pur produit et ramène avec elle, en même temps qu'une piteuse ambiance cool, les hôtels, services de taxis, échoppe de matériel hors de prix,  bars et drogues diverses dont ces ahuris ont besoin pour faire joujou dans les vagues. Rien ne ressemble plus à un village de surfer qu'un autre village de surfer, que cela soit ici ou à Sumatra, Long Beach ou Biarritz.

Mais ce n'est pas pour ça que, mettant à profit la sieste de R* et une virée en balade des filles, que j'ai décidé de prolonger d'une note mon carnet de voyage. C'est que, repensant à ce que j'y ai écrit, j'ai ressenti récemment (en fait, dans le bateau vers Rivas) une certaine gêne consécutive au sentiment d'injustice suscité en moi par la façon dont j'ai parlé parfois des gens de l'île, dans ces lignes, ou plutôt de la façon dont j'ai insisté, volontairement, sur les points négatifs au détriment des autres. Au demeurant, il me sera facile de réparer cette, disons, imprécision : il me suffira de parler des incroyables adieux qui nous ont été faits par Balgüe, par tous les gens que, à des degrés divers, nous avons fréquenté ces deux mois. Nous avons tous ployé sous les cadeaux, principalement de la nourriture : l'équipe de l'école où nous avons travaillé a organisé un repas spécialement pour nous, assortis de chansons et d'un adorable discours de la directrice ; Cheppe (José), du comedor, nous a offert le repas du soir, délicieux (il est sans doute le meilleur cuistot du village) et s'est lui aussi fendu de quelques mot touchants (« nous, les parents d'ici, nous ne sommes pas toujours là quand il le faut. Vous, pendant tout ce temps là, vous avez donné aux enfants de l'école de la patience et de l'amour. Alors je n'ai pas peur de dire : tous les enfants de Balgüe sont les vôtres ! ») ; les enfants nous ont accompagnés, J* et moi, pour une baignade dans le lac ; et au soir presque tous le monde était présent au comedor d'Isabel pour partager un dernier verre. Nous avons fini la soirée chez A*, en compagnie de Lito et Javier, à qui j'ai promis de revenir d'ici deux à cinq ans. Ils m'ont aussi appris une chanson, qui va conclure cet épilogue où j'espère avoir rendu compte de l’extraordinaire gentillesse des Balgüenses (quel que soit le degré de niaiserie de cette déclaration):

Adios, adios, mi isla bonita

mañana, mañana me iré...

FIN

M.D.

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