Chroniques enfermées, jour 1 : parler d’autre chose?

Jour 1. Ça y est, je suis confiné. Heureusement, il y a ma copine, les potes, du tabac, du café, de la bière, des livres et le chat noir. La mairie voulait nous expulser de chez nous : voici un étrange sursis, d'une durée imprévisible. Le temps est suspendu tandis que dehors, les flics rodent dans les rues désertes. Mais… Et si on parlait d’autre chose ? D'autre chose que « vous-savez-quoi » ?

J1. "Squat" de la Condamine. Vieux-Nice.

« On sait pas ce qui se passe parce qu'on ne regarde pas la télé, mais tout le pays semble bloqué.... Sans doute encore un coup de la CGT. De notre côté, on nous a demandé de passer deux semaines au moins en slip à la maison à gratouiller le chat, boire de la bière, mater des films, lire des bouquins, glandouiller sur le net, écrire des poèmes, écouter et jouer de la musique, et surtout faire l'amour, donc ça nous ennuie un peu, mais comme on est de bonnes personnes on s'exécute ».

Une bonne chose de faite : après avoir écrit ce communiqué pour mon collectif, Pilule Rouge, en quarantaine lui aussi, je me ressers un café. Il fait gris. Le Vieux-Nice est totalement silencieux. Songeur, assis devant mon ordinateur, avec lequel je vais sans doute développer un rapport fusionnel dans les semaines qui viennent, je parcours les fils d’actualité. Les articles, notamment sur les blogs, sont innombrables : il faut dire que tout le monde étant désormais tenu de rester chez lui, en symbiose avec son clavier, la masse d’écrits dans les jours à venir va sans doute enfler jusqu’à atteindre des proportions proustiennes. Avec un seul sujet, bien sûr : vous savez lequel, pas la peine que je l’écrive –je veux que ce terme n’apparaisse pas une seule fois dans ces lignes.

Parce que je sature. Et je saturais déjà il y a un mois. Pour un hyperactif de plein air comme moi (deux heures de marche par jour minimum : chaque soir je fais mon tour du quartier, comme un matou), envisager la nécessité de devoir rester emmuré durant des semaines (hors courses et jogging, merci Manu, je vais en profiter pour sortir mon plus beau survet’ fluo) est déjà suffisamment douloureux, sans avoir en plus à n’avoir qu’un unique thème à donner en pâture à des cellules grises que je n’ai désormais quasiment plus rien d’autre à faire que de solliciter.

Alors, oui : je veux lire autre chose. Entendre autre chose. Parler d’autre chose. Un peu. Juste un peu.

Je sais que nous vivons quelque chose d’énorme, d’inconnu, d’inédit et inquiétant, et que, malgré tout ce qui a déjà été dit et écrit, tout reste encore à dire et écrire .

Mais nous devons continuer à nous emparer d’autres sujets, sur la toile, dans notre écrit et entre nous, entre "confinés". Ne pas céder à la monomanie. Parce que sinon, en plus d’être enfermés, nous allons devenir fous à lier, et ces semaines à venir vont devenir un enfer. Et ce que nous vivons est déjà suffisamment délirant sans ajouter en plus de la folie à la folie.

Parler de quoi ? Je ne sais pas. De tout le reste. Parler d’amour, parler de nous, parler des autres, de leurs rêves, de leur mémoire et leurs désirs. Parler de musique, de films et de livres. d'insectes et d'animaux. De la sexualité des singes nains et du chant des cétacés. Des injustices et des scandales qui prospèrent toujours (notamment à Paris sous le règne de Lallement, qui porte en l’occurrence très bien son nom). Parler des luttes, de politique et de projets au sens noble, donc non-macronien, de ces termes, du monde et de comment il fonctionne, et de comment il dysfonctionne (il dysfonctionne même GRAVE, si vous me permettez l’expression), et de comment nous pouvons le rendre moins fou et moins con. Des siècles de confinement ne suffiront pas à épuiser tous ses sujets. 

Mon communiqué Pilule Rouge se termine ainsi : « A bientôt, et n'oubliez pas que les réseaux d'autogestion, d'entraide et de solidarité que nous allons développer, tandis que le capitalisme se met à l'arrêt, constituent le meilleur moyen de continuer nos luttes une fois que tout ça sera terminé, et que nous pourrons à nouveau nous emparer de nos rues… » N’oublions pas de parler de ça non plus.

Mais pas forcément en lien avec « vous savez quoi ». D’une façon ou d’une autre, la vie continue, continuera toujours. Et ne voir qu’un seul pan de la vie, ne la lire qu’à travers un seul prisme, est le meilleur moyen de passer à côté.

Je vais temporairement débrancher le fil d’actualité. Quand ma copine aura terminé sa sieste avec le chat, nous ferons un peu de musique. Elle à la trompette, moi à la guitare. Nous avons un concert à préparer pour ce soir, sur notre terrasse. Peut-être que pour une fois, les voisins-voisines seront ravis de nous entendre faire du bruit, ça leur fera penser... à autre chose, justement. A la vie joyeuse qui coule et que rien ne peut venir abattre, même quand le réel prend des allures de rêve drogué.

Je ne vous fais pas de bise, serrons-nous les coudes,

M.D.

PS : bien sûr, je parlerai aussi de le-sujet, là, dans les temps à venir, et avec notre journal, Mouais, nous allons apporter notre pierre à l’édifice avec notre numéro spécial « vous-savez-quoi » du mois prochain, qui sera diffusé en ligne.

Fin prêts pour le confinement. Fin prêts pour le confinement.

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