Pour un nouveau régime des tox’

Ce n’est pas une révélation : en ces temps troublés, les français picolent plus, mangent plus, fument plus, se droguent plus, se bourrent de médoc, se vautrent devant leurs écrans… bref : « La culture de l’intoxication » à son paroxysme. Mais pourquoi ennuie-t-on les fumeurs de shit, et pas les junkies de la FDJ, ou les défoncés au Xanax ? Qu’est-ce qui rend une addiction socialement acceptable ?

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Quand je pense « addictions », au-delà de penser à mon cas propre et à mon rapport fusionnel au café, au tabac et à la bière (et j’ai dû reprendre, hélas, les anxiolytiques), sans parler du reste, deux images me viennent en tête.

La première, c’est bunica, ma grand-mère Roumaine, accro au jeu, des bidules à gratter aux machines des casinos. Anecdote familiale : un jour mon oncle, qu’il repose en paix, confia son chat à la grand-mère pour partir en vacances. A son retour, plus de chat. « Ben il est où, le chat ? » Et bunica, après quelques minutes d’interrogatoire, de craquer (je vous laisse prononcer avec l’accent adéquat) : « Bon, d’accorrr ! le péti chat, yé lé vendou ! » Car oui, elle avait refourgué le chat en échange de quelques pièces, afin de pouvoir s’acheter un Tac-O-Tac.

La seconde image, c’est celle, au tabac, des files interminables de junkies de la française des jeux qui, quand je dois passer vite fait m’acheter des feuilles avant d’aller au boulot et que je suis pressé, me donne envie de sortir ma batte : avec la main tremblante du crackeux en redescente, ils sortent des liasses de leurs poches, achètent leur came, perdent, ressortent une liasse, perdent à nouveau, pendant que derrière tu t’impatientes, en te disant que ce triste spectacle de prolos claquant leur semaine de salaire pour du rêve à gratter donne tout sa force à l’expression « impôt sur la fortune des pauvres » employée pour désigner la FDJ.

Cette expression, écrit Laurent Mauduit dans son article Jeux d’argent: l’impôt sur les pauvres (Mediapart, 31/10/19), nous vient de l’Observatoire des inégalités, qui rapportait, dans une synthèse d’étude, que « près de 60 % des joueurs à risque ou pathologiques ont des revenus mensuels net inférieurs à 1 100 euros et la quasi-totalité a au mieux un niveau d’études équivalent au baccalauréat. » Et c’est donc ces pauvres-là qui vont être encouragés dans cette addiction qu’est le jeu, une addiction qui rapporte gros : comme le souligne Usul dans sa vidéo sur le sujet (Et si on liquidait la Française des jeux ?, Mediapart, 11/11/19) : « La FDJ rapporte 3 milliards et demi rien qu’en taxes ; ajoutés à ça les bénéfices de cette société mixte et vous avez pour l’Etat une rentrée d’argent sécurisée, qui fluctue peu ».

Un pactole qui, comme tout le reste, a récemment été refilé au privé par l’Etat macronien, actuellement en train de revendre à bas prix tout ce qui lui reste dans les fonds de tiroir pour faire plaisir aux actionnaires, ventes opérées sous la férule d’un Bruno le Maire qui privatiserait sa propre mère si Veolia lui demandait. On laisse donc le soin aux privé de gérer ce business frauduleux, comme l’appellent eux-mêmes ceux qui y participent, nous rappelle à nouveau Usul, dont la vidéo rapporte les témoignages de Gérard Colé, ancien président de la FDJ, sur France 2 : « Evidemment, c’est une fiction ! d’autres diront, c’est une arnaque, mais en soi, bien sûr, la loterie est toujours une arnaque » et de Philippe Risoli, ex-célèbre animateur de jeu : « faut pas oublier que c’est un business, quand même, hein »

Mais cette drogue-là, cette addiction-là, ce racket organisé-là, ça passe, le gouvernement l’accepte, et ne cherche pas à l’encadrer –c’est bien pour ça qu’il le refile au privé, dont un connait le sens de l’éthique quand il s’agit de gérer une activité potentiellement vectrice de dépendance, de problèmes sociaux, psychologiques, financier… et de vente de chats, merde ! C’est vous dire jusqu’où ça peut aller !

A contrario, Gérald-la-déglingue, le flic en chef, quand il ne s’occupe pas de se mettre à quatre pattes devant Alliance ou à rédiger des livres islamophobes avec des pointes antisémites, s’est trouvé un combat à sa mesure : les consommateurs de shit. Pas vraiment les trafiquants, ça c’est un peu trop compliqué, non, les consommateurs, sommés de verser 200 boules s’ils sont pris la main dans le sac.

En France, tout le monde fume des joints. Les jeunes, les vieux, les relous, les festifs, les cadres, les ouvriers, tout le monde fume (sauf moi qui ai arrêté mais ça n’empêche pas que c’est toujours à moi qu’on demande si j’ai à vendre). Mais ça, ce n’est pas tenu pour une pratique addictive acceptable. Pourquoi cette différence de traitement avec les junkies de la FDJ ?  Difficile de le dire précisément. Mais il faut croire que les joueurs ne sont pas tenus par le pouvoir comme une population à « encadrer ».

Car, dans le domaine de la drogue, en France comme aux USA, c’est bien là le cœur de l’action étatique : la « War on Drugs » n’est toujours qu’un prétexte à cibler des populations jugées dangereuses. La « lutte » contre l’héroïne a permis de décimer la bouillonnante jeunesse Noire au States, tout comme le shit permet aujourd’hui, en France, de justifier la répression dans les banlieues, et la came la traque des sans-abris.

Mais voyons un peu plus loin : qu’est-ce qu’on peut proposer, face à ce « régime des toxs » répressif et à deux mesures ?

Les addictions sont partie prenante du monde capitaliste. Oppressé, opprimés, le travailleur se retrouve dans l’obligation, pour tenir le coup, tenir la cadence, faire baisser la pression, aspirer à autre chose, ou pour oublier tout simplement (notamment, comme aujourd’hui, quand l’avenir est sombre), de se prendre régulièrement ses rations de drogues, légales ou non : coke, MD, beuh, shit, champottes, jeux à gratter, LSD, liste non exhaustive. Ainsi que l’a écrit Blitz Molotov, blogueur anarchiste, dans un article titré Armer la sobriété : l’anarchie sauvage contre la culture de l’intoxication (infokiosques.net, consulté le 10/11/20) : « La culture de l’intoxication fournit un environnement social normalisé pour une fuite toxique […] À mesure que la misère de l’esclavage salarial et la monotonie de la société industrielle créent un désir d’évasion temporaire, la dépendance est exploitée à des fins d’enrichissement. Ce motif de profit fabrique un imaginaire […] qui renforce la culture de l’intoxication en tant que norme sociétale ».

Il propose, en réponse à cet état de fait, de renoncer… à toutes formes d’addictions, une proposition qui va sans doute en faire trembler plus d’un.e dans la rédaction de Mouais : « C’est pour ces raisons que je reste sobre, comme une forme individuelle de négation de cet ordre social d’intoxication. » Autant que dire que de mon côté, j’en suis très loin d’en arriver là, et que ce n’est pas la piste que je vais privilégier.

Non. Et si on cessait plutôt de nier les addictions, de les hiérarchiser ? Si on les considérait comme un ensemble de rites cathartiques à encadrer socialement, collectivement, avec bienveillance, et non pas à réguler, à instrumentaliser et/ou à réprimer ?

Si Usul, dans sa vidéo, se montre partisan de la liquidation pure et simple de la FDJ, Laurent Mauduit souffle une autre idée : « il ne faut surtout pas abandonner la Française des jeux aux milieux d’argent, écrit-il, qui immanquablement vont continuer à accentuer son caractère d’impôt régressif. Mieux vaudrait explorer d’autres pistes […] Quitte à exploiter la crédulité publique, pourquoi ne pas le faire dans le seul but de financer des missions d’intérêt général, en particulier financer les politiques publiques de lutte contre la pauvreté ? »

Pas con : si on accepte que les toxs de la FDJ puissent se prendre leur shoot dans les tabacs PMU, acceptons aussi tout le reste. Légalisons tout, payons des travailleurs sociaux pour encadrer les consommateurs, localisons la production de toutes les denrées, même addictives, et reversons l’argent ainsi produit dans la transition écologique –en attendant de vivre dans une société autogérée non-marchande.

Et sur ce, je vais boire un coup.

Salutations libertaires,

MD

Cet article est tiré du mensuel Mouais du mois de décembre, abonnez-vous c’est pas cher : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

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