On ne peut plus rien dire…

Sauf Zemmour. Sauf nos gouvernants. Sauf les policiers. Eux peuvent parler. Nous, militants, par contre, c’est autre chose : en témoigne cette histoire croustillante, qui va nous voir convoqués au tribunal ce 22 avril, pour avoir… vexé le célèbre commissaire niçois Rabah Souchi avec nos slogans, lors de la Marche des fiertés. Récit de cette étrange extension de l'affaire Legay.

Autant le préciser tout de suite : ce récit n’est pas une blague, ni un article du Gorafi. Tous ces faits sont tristement réels, et vont donner lieu à un procès. Un des slogans en question est : "Plus de cunnis [lingus, bien sûr], moins de Souchi".

Aout 2019. En voyage avec ma copine, j’attends sous la pluie, dans les mornes alentours de la gare de Bayonne, un bus (ces sinistres « bus Macron » low-cost surpeuplés, systématiquement en retard, et que je hais de toute mon âme) qui doit nous conduire à Toulouse. Soudain, mon portable sonne. Numéro inconnu. Toujours mauvais signe. Qui est-ce ? Ma banque ? La CAF ? Raté : « Bonjour, police judiciaire de Nice. » Devant mon silence contrit, la voix précise aussitôt : « Rassurez-vous, ce n’est pas pour vous. » Dans ce cas... L’échange se poursuit : « Vous étiez au défilé de la Pink Parade [la Gay Pride niçoise], fin juillet ? –Heu… Oui. –Dans le cortège de tête ? –Oui… –Avez-vous eu connaissance de slogans… hostiles, qui auraient été émis à ce moment-là ? –Où voulez-vous en venir ? –Une plainte a été déposée. Vous pourriez venir donner votre version des faits ? » Comprenant qu’un camarade –et je n’ai pas besoin que le policier le dise pour comprendre lequel- est dans la panade, je réponds par l’affirmative. Rendez-vous est donc donné au commissariat de Auvare, que je fréquente à mes yeux avec un peu trop d’assiduité ces temps derniers, pour la rentrée.   

Mes vacances se poursuivent. A mon retour à Nice, on me donne plus de détail sur cette histoire stupéfiante (mais un peu drôle, aussi, quand même) qui voit, à nouveau, comme dans tout le pays, les militant.e.s faire l’objet d’une répression systématique de leur liberté de s’exprimer et de manifester. Parce qu’il faut bien croire que ça n’est pas suffisant de nous taper dessus : il faut aussi nous empêcher de prononcer le moindre mot qui ne soit pas une apologie du régime en place.  

Le 8 aout, Olivier Sillam, figure militante locale, membre de la FSU, du NPA, ou encore d’Emmaüs-Roya, gilet jaune, trouve dans sa boîte aux lettre ces fameux mots d’amour qui font toujours si chaud au cœur, tant il est bon de se savoir aimé : une convocation au commissariat de police. Prévoyant, il s’y rend avec son avocat, et il fait bien, car sitôt arrivé sur place, on lui notifie son placement en garde à vue. Motif : avoir proféré des slogans outrageants lors de la marche des fiertés. Par la malepeste, de quoi est-il question ?

Petit flash-back. Ce 23 mars dernier, les faits sont désormais connus, à l’occasion de la venue à Nice du dictateur chinois et de l’autocrate présidentiel français, la petite communauté Gilet Jaune locale connait une répression sans précédent, menée sous la supervision brutale et intransigeante du commissaire divisionnaire Rabah Souchi, qui entre dans l’Histoire, aux côté de Benalla, en menant une charge qui voit notoirement Geneviève Legay, 73 ans, grièvement blessée (son pronostic vital a été engagé, et elle doit vivre aujourd’hui encore avec les séquelles de sa chute) par la police. Le reste de l’affaire prend un retentissement national : mensonge du procureur, muté depuis, pour couvrir l’affaire, contre-enquête confiée à la compagne de Souchi, dissimulation d’éléments du dossier… Un vrai régal digne de la plus reluisante des républiques bananières.

Ce qui explique que, dans nos contrées, le sieur Souchi, autant le dire, ne soit pas une figure particulièrement appréciée (d’autant qu’il s’était déjà fait connaitre lors de la répression intensive du mouvement d’occupation des facs). Nous sommes nombreux, moi y compris, à avoir connu les joies du gazage, de la matraque et de la cellule de GAV à cause de lui.

Or –revenons à notre histoire-, ce 27 juillet, jour de la Marche des Fierté, qui avons-nous eu la joie et l’émotion de retrouver, après quelques mois d’une discrétion qui l’honore ? M. Souchi, encore auréolé de la gloire de la médaille qui lui fut remise, ainsi qu’à sa femme, par Castaner lui-même et en même temps que le responsable de la mort de Steve à Nantes, pour les mérites rendus à la nation.  

Or donc, Souchi est là. En tête de cortège, se trouve un assemblage revendicatif rassemblant militant.e.s politiques, syndicaux et associatifs (FSU et NPA donc, mais aussi Solidaires Etudiant.e.s, PCF, Punk & Paillettes, Aides, Planning Familial, des libertaires…). Pas vraiment la fanbase du commissaire. Dès la présence de celui-ci portée à notre connaissance, le slogan, traditionnel ici, « Souchi en prison », fuse donc. Puis, plus tard, dans l’esprit gouailleur et un peu paillard qui était le nôtre en ce jour de revendications féministes et LGBT+ : « Plus de cunnis, moins de Souchi ! »

Ce sont ces faits qui sont reprochés à Olivier –ainsi que d’avoir, selon les dires de la police, crié « Souchi assassin, il a voulu tuer Geneviève », mais, de cela, personne parmi nous ne se souvient, j’y reviendrai.  La plainte a été déposée par le commissaire Souchi lui-même, qui n’a semble-t-il rien de mieux à faire entre deux charges. Olivier écope de 7 heures de GAV, de 9h à 16h, ainsi que d’une perquisition de son domicile, en sa présence, perqui’ durant laquelle la police saisit son mégaphone ainsi… qu’un drapeau de la FSU aux couleurs arc-en-ciel. Le parquet de Grasse est saisi de l’affaire –et non celui de Nice car, explique-t-on, le sujet Legay, à Nice, est sensible. A ce stade, il ne sait pas encore s’il sera vraiment poursuivi. Nous n’y croyons guère, tant ceci est grotesque.  

Durant sa GAV, on fait comprendre à Olivier que le but est bel et bien de le pousser à se « calmer » -il fait déjà l’objet, aux côtés de trois autres camarades, d’une procédure pour « outrage » (des slogans anti-flics de type : « ils tuent, ils blessent, ils mutilent » - à quand des poursuites pour avoir crié que le ciel est bleu et que l’eau ça mouille ?) qui sera jugée ce 18 décembre.

Début septembre, ayant reçu ma convocation de la brigade anti-terroriste (mais oui), je me rends à mon tour au commissariat. A côté de moi, sur une chaise, il y a le mégaphone d’Olivier. L’OPJ, plutôt sympathique, l’air un peu dépité, me questionne sur le fameux défilé. Je confirme en rigolant le slogan « plus de cunnis, moins de Souchi » (je précise : « on l’a fait aussi fait avec Ciotti et Estrosi, ça rime aussi »). Il pouffe également en égrainant nos slogans : « du sexe oral / contre le capital », « plus de caresses / moins de CRS », etc. On se croirait dans un sketch. Quand on en vient aux slogans plus hostiles – « Souchi assassin », etc-, je dis, ce qui est vrai, que je n’ai rien entendu de tel. En ajoutant : « On fait attention, maintenant. On sait que les poursuites pleuvent vite. Donc, on fait gaffe. On cherche plutôt à être drôles, inventifs. Pas agressifs ». Je lui dis également que si des gens de pouvoir comme M. Souchi se sentent offensés, ce ne sont pas les canaux, autres que ceux de la justice, qui a priori n’a pas que ça à faire, qui leurs manquent. On me demande également si je connais l'affaire Legay, et si j'étais présent le 23 mars : -Oui. J'y ai été arrêté...  

Tandis que l’OPJ me raccompagne vers la sortie, je lui dis, roulant ma cigarette, que cette histoire est bien ennuyeuse pour nous, mais qu’elle doit l’être pour lui aussi. Il me confirme qu’il aurait préféré faire autre chose –on peut supposer que, dans la répression anti-terroriste, ce n’est pas le boulot qui manque. Mais il faut bien se plier aux caprices du patron. Caprices qui mobilisent quand même, et sur les deniers des contribuables, deux officiers de police le temps de trois mois d’instruction, d’une procureure, et d’une poignée d’employés de justice, qui n'en peuvent mais. 

C’est en effet officiel : Olivier va être poursuivi, et jugé le 22 avril –je serai quant à moi, à nouveau, avec un autre camarade, auditionné en tant que témoin. Motifs de l’outrage, notifiés noir sur blanc : « SOUCHI EN PRISON » (nous l’avons dit, mais est-ce un outrage ? Et ce n’est pas comme s’il y avait le moindre risque pour lui d’effectivement finir en cellule…), « SOUCHI ASSASSIN, C’EST SOUCHI QUI A VOULU ASSASSINER GENEVIEVE LEGAY » (aucun souvenir de ça), « SOUCHI, C’EST CELUI QUI A VOULU TUER LEGAY » (aucun souvenir de ça non plus -et, quand bien même, ce n'est pas tout-à-fait inexact, si l'on remplace "a voulu" par "a failli"), et… « PLUS DE CUNNIS, MOINS DE SOUCHI » : et, là, j’aimerais vraiment que l’on m’explique en quoi consiste l’outrage.

Tout ceci est proprement hallucinant. Mais il faut croire que le commissaire Souchi n’aime pas le langage cru…

Soyons clairs. Moquer le pouvoir, de manière plus ou moins fine, pour le peuple, est une façon séculaire, millénaire, de compenser les brimades que ce pouvoir lui impose au quotidien. Pour les classes populaires, rire des dominants, c’est tourner en dérision leur propre statut de dominé.e.s, et c’est s’unir dans une commune façon de ne pas trop prendre au sérieux les puissants. C’est la tradition des comédies grecques et latines, des vers grivois médiévaux, des troubadours ; c’est Rabelais, et c’est cette subversion carnavalesque si bien étudiée par Mikhaïl Bakhtine.

Guignol tape sur le gendarme, sous le regard hilare des enfants. Tout porte à croire que, lui aussi, il finira bientôt en garde à vue. Ce qui ne sera pas plus grotesque que l’affaire que M. Souchi, qui n’a manifestement aucune conscience de son propre ridicule –heureusement, celui-ci ne tue pas, ce qui n’est pas le cas des charges policières-, a décidé de lancer.   

A suivre donc. Et pour les prochaines manif’, nous ne dirons rien, nous ne crierons rien. Nous nous contenterons d’une pancarte : « On en a gros. » En espérant que ça ne soit pas perçu comme une remise en cause trop radicale de nos glorieuses institutions, et de leurs merveilleux représentants.

Vive nos gouvernants, vive notre président, vive la France, vive la police,

Salut & sororité,

M.D.

 

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