Convergence des luttes, ou conjuration des imbéciles?

Il parait que la voie du milieu, chère à Lao-Tseu, n’existe plus. Qu’entre les ***** qui nous gouvernent et les charognards qui profitent des malaises de la société pour faire leur beurre, entre Macron et Holp-Up, entre les labos pharmas et big Raoult, il n’y a rien. Ah bon ? Si on arrêtait les conneries, et si on s’unissait contre un pouvoir destructeur, mais sans se raconter d’histoires ?

Je suis heureux. Une loi proposant de donner aux flics encore plus d’impunité va être adoptée, tout ce que les guignols qui prétendent nous diriger m’autorisent à faire, c’est de bosser, l’extrême-droite est partout chez elle dans des médias en roue libre, le hollandisme revient, le chat n’a plus de croquettes, on va tous crever et la France est à feu et à sang pour un film qui parle de la crise du Covid sans aborder une seule seconde les problèmes d’un pouvoir centralisé et autoritaire inhérent à la Vème république, de la déforestation massive, de la catastrophe écologique causée par le capitalisme mondialisé et, bien sûr, des politiques néolibérales de démantèlement des services publics, dont les soignante.s comptent parmi les victimes emblématiques, avec les conséquences que l’on sait.

A feu et à sang, parce que ce petit opuscule, qui dans un autre temps aurait pu faire ses 200 vues sans que personne n’en parle, a eu le droit aux honneur de toute la classe politique et médiatique, qui s’est chargée de lui assurer la plus confortable des promos en lui tapant dessus à bras raccourcis, demandant même son interdiction de diffusion, avec un superbe effet Streisand à la clef. De telle sorte qu’un de mes amis, pourtant dégourdi, m’a écrit : « J'ai trouvé la levée de boucliers avec avis définitifs assez étrange », ce à quoi je n’ai pu que lui répondre : « "assez étrange" ? Bof, non, pas étrange, tout à fait logique au contraire, y a eu pareil pour Dieudonné. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'il avait raison… »  Loin s'en faut !

Parce que oui, aujourd’hui, ère de la défiance (une défiance totalement légitime, faut-il le souligner), un « expert » médiatique qui dit qu’un truc est nul et qu’il faut absolument pas regarder ça, c’est comme Aya Nakamura qui dit à ses followers sur Insta « achète-ça gros » : tout le monde veut l’avoir chez lui.

Et ceux qui tentent d’expliquer pourquoi ils n’ont pas particulièrement aimé, ou eu envie de voir, un film mettant en scène des cathos intégristes tendance Civitas, des savants fous pratiquant des tests sauvages dans des abbayes ou bourrant d’antibios des autistes pour tester la mémoire de l’eau, des amis des martien partisans de la théorie de la lune creuse (mais oui, cette théorie existe, quelle époque fascinante), des souverainistes d’extrême-droite, et même Philippe Fucking Douste-Blazy, le tout sous la caméra d’un spécialiste des apparitions de la Vierge, ceux qui ne trouvent pas ça à leur goût, les voilà rangés dans le camp des aveugles et des potes-à-Macron.

Voici ce que quelqu’un m’a par exemple écrit, en réponse d’une critique du chef d’œuvre susnommé : « vous l'anar que je respecte par ailleurs, vous vous retrouvez en allié objectif du pouvoir en place ».

Rien que ça. A cause d’un nanar, me voilà allié du monarque, et d’un pouvoir raciste, autoritaire et violent.

Et c’est vrai que moi, comme un con, je pensais que les gouvernements du monde, et leurs potes capitalistes, n’avaient pas grand intérêt à diffuser volontairement un virus (en plus pas un truc costaud genre les virus des méchants scientifiques qui font « mouhahahaha » dans James Bond quoi, ou même un virus qui rend de droite, non, une vieille grippe qui généralement te tue pas et c’est bon mais des fois si, tu sais pas trop pourquoi) qui bousille l’économie, bloque les échanges mondiaux, dézingue le tourisme et ferme les grands magasins. Bon, les Gafam, ok, ça les arrange, mais ils étaient déjà multimilliardaires non assujettis à l’impôt, à quoi bon créer un vilain rhume mondial dans leurs labos de la Silicon Valley, me disais-je ? Genre Amazon avait besoin d’argent ? Genre ces boîtes avaient besoin d’un virus pour faire leurs projets de « smart city » à la noix ? A Nice ça fait longtemps que ça existe !

Comme un con, je me disais que si nous étions actuellement dans la merde, c’était parce que nous étions gouvernés par des buses ultralibérales, autoritaires et incompétentes qui viennent de passer plusieurs décennies à passer au napalm toutes nos structures de santé et de soin, de précariser la population, de réduire ou limiter toutes les aides sociales, de détruire les universités, et de faire en sorte que c’est désormais le Burundi qui nous enverra de l’aide humanitaire, tant nos services publics, entre soignantes en combi masque de plongée-sac poubelle et profs au slip-de-visage DIM cancérigène, fait pitié. Et quand ce système social à bout de souffle rencontre des maladies dues à la destruction des espaces sauvages (ou d’une souche animale échappée d’un labo, ce qui revient au même), paf, ça fait des chocacapic.

Bref, comme un con, je me disais que les évènements de cette merveilleuse cuvée 2020 (quand je pense que le 31 décembre 2019 à minuit on s’est souhaité la bonne année…) étaient certes souvent difficile à appréhender, notamment à cause de complexités scientifiques et médicales qui se prêtent difficilement à l’avis à l’emporte-pièce, mais restaient quand même dans le cadre des grilles de lecture de la domination capitaliste, avec une bande de branlos au pouvoir qui font tout pour les riches, du CAC40 aux grands labos pharmaceutiques en passant par Carrefour, et rien pour nous.

Et voilà que me retrouve du côté du gouvernement, sous couvert d’arguments généralement tellement débiles qu’on pourrait les retourner à l’envi ; comme me l’a écrit un ami, « pour combattre le feu par le feu, je propose de dire que ce documentaire est en fait un complot du gouvernement pour que les citoyens s'allument entre eux sur des sujets qu'ils ne comprennent pas tandis qu'ils font passer des lois liberticides (photo-police tout ça) et qu'ils empêchent la création de de lois pour distribuer plus équitablement l'argent (transaction financières-taxes tout ça) ... Ça ferait les pieds aux réals ... »

Bref. Il est grand temps d’arrêter les conneries. On peut, on doit, critiquer à la fois les mensonges gouvernementaux et les fadaises des démagos qui surfent sur le merdier ambiant, les grands labo pourris par la thune et les toubibs escrocs qui promettent monts et merveilles pour faire briller leur carrière, leur égo et/ou leur compte en banque, les ministres en cravates et les arrivistes en doudounes sans manches, les « experts » médiatiques de CNews et les « contre-experts » tout aussi médiatiques et qui ne cracheraient pas sur un rond de serviette à Cnews, bref, tous ceux-là, qui sont les deux faces d’une même monnaie, l’incarnation d’un monde mort et qui cherche à nous entrainer avec lui, et qu’il faut dégager.

Le juste milieu. La voie du Tao. Entre ces deux horizons totalement indésirables, qui ne nous proposent rien, aucune lutte, aucun combat, tracer un chemin de traverse pour s’extraire de la sidération et de la souffrance.

Et puis, peut-être aussi se dire qu’on peut ne pas être d’accord avec quelqu’un sans forcément le ranger dans le camp d’en face, sur le mode « si tu n’es pas avec nous tu es contre nous » ? Retrouver le goût du commun, loin des éditorialistes cyniques, des documentaristes cintrés, des idéologues opportunistes et des politiciens semeurs de discorde ?

Regardez, ce samedi 14 novembre, j’ai défilé à Nice, de façon déclarée et autorisée, à l’initiative des commerçants (donc l’électorat estrosiste de base, on va pas se mentir), qui protestaient contre la gestion de la crise du COVID. Dans cette manif, il y avait de tout : des petits et grands commerçants, sans doute anciens électeurs de Macron ou de la Le Pen, des Gilets Jaunes, des intermittents, des anti-vacc, des anti-masques, des gauchos échevelés, des syndicalistes, des parents d’élèves, des profs, des pauvres, des moins pauvres… Nous étions plus de 3000. Tous unis dans le fait qu’on est dans la merde. Pour tout dire, cette manif’ m’a rappelé le début des Gilets Jaunes…

Nous avons défilé dans le calme, avec des slogans comme « liberté », « laissez-nous danser ! », et des cris de soutien aux soignant.e.s, aux prof… Une jeune fille est montée sur la statut du Tour de France, pour brandir un panneau : « laissez la jeunesse respirer ! » Irresponsable ? Peut-être. Mais il faut parfois que la colère, le « on n’en peut plus », s’exprime avant de se transformer en désespoir. Et que tout ça s’exprime collectivement, sans engueulades stériles, sans xénophobie, sans haine.

Le mouvement va continuer, et l’appel pour le prochain samedi a déjà été rédigé : « Nous appelons à venir : tous les commerçants, les artisans, les professions libérales, les agriculteurs, les artistes, les employés, les fonctionnaires, les jeunes, les vieux, les gilets jaunes, les blancs, les noirs, les arabes, les asiatiques, les gens normaux (ou ceux qui pensent l'être), les anormaux, les fous, les gens sérieux, les bobos, les gens de droite, les gens de gauche, ceux des extrêmes, les centristes, les boudhistes, tous les religieux, les athées, les hétéros, les homos, les poly amoureux, les sportifs & les fainéants, les végans, les carnivores, les financiers repentis, les anarchistes, les communistes, les soixante-huitards pour un retour, les complotistes, les chauves et les chevelus, les millionnaires, les pauvres, les futurs pauvres, bref TOUT LE MONDE à venir ! ». Ajoutons les sans-pap’ hélas absents de cette liste.

« On peut vivre ensemble », dit mon pote Faycel dans notre documentaire, moins vendeur que Hold-Up sans doute, sur les espaces publics. Oui, on peut. A condition de bien identifier les causes de nos misères, d’unir nos colères, et de fuir le plus loin possible des conjurations des imbéciles de toutes sortes. Retrouver le gout des luttes simples mais pas simplistes, pour la défense de nos droits, de nos libertés, des aides aux plus fragiles, et pour une société plus libre, plus solidaire, plus juste –des revendications précisément absentes des sphères complotistes, qui se contentent généralement d’inventer des histoires qui nous confortent dans notre impuissance.

Personnellement, j’en ai marre de nous voir nous raconter des histoires. Les faits sont déjà suffisamment flippants comme ça. 

Mais pour ce faire, il va nous falloir développer un savoir commun, ce qui impose notamment de sauver nos universités, lieux de débat, de culture, de connaissance qui se sont pris sur le bout du nez les 3 rapports officiellement commandés par le ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation pour préparer la future loi de programmation pluriannuelle de la recherche (la LPPR). 

Car dans le cas du Covid et autres maladies issues de la destruction des zoonoses, il sera utile de rappeler (puisque ce n’est pas fait dans Hold-Up) que si beaucoup de chercheurs ont eu du mal à en parler, c’est qu’on ne les avait pas vraiment encouragés à travailler là-dessus, puisqu’avant la pandémie, le sujet des Coronavirus n’était guère vendeur –les spécialistes de la question étaient donc habitués à parler dans le vide, et à se battre pour survivre et obtenir des budgets auprès de leur hiérarchie, ce qui ne favorise guère l’éloquence publique.

Les universités sont en train de mourir. Et avec elles la possibilité pour le plus grand nombre, quelle que puisse être son origine ou sa situation économique, d’apprendre, et d’apprendre à apprendre, de débattre, et d’apprendre à débattre –et, au bout du compte, d’enseigner, et apprendre à enseigner –et à lutter.

Parce que la lutte est indissociable d’un récit collectif (comme le fut le marxisme, et comme peut l’être aujourd’hui l’anarchisme bookchinien), récit tissé d’un faisceau de faits vérifiés, observés, sourcés, et servant de base à l’émancipation. 

Tout en restant bien vigilants sur les sombres desseins des dominants, car, ainsi que l’a très justement écrit Lordon : « Il serait temps pourtant d’en appeler, en quelque sorte, à une pensée non complotiste des complots, c’est-à-dire aussi bien : 1) reconnaître qu’il y a parfois des menées concertées et dissimulées — on pourra les appeler des complots —, et 2) refuser de faire du complot le schème explicatif unique de tous les faits sociaux, ajouter même que, de tous les schèmes disponibles, il est le moins intéressant, le moins souvent pertinent, celui vers lequel il faut, méthodologiquement, se tourner en dernier… et cela quoiqu’il ait parfois sa place ! »

Y a du boulot !

A nous, forces de gauche, de faire en sorte que le poujadisme et l'autoritarisme trumpesque ne l'emportent pas.

Vive la vie, vive l’anarchie !

Salutations libertaires,

M.D.

Le titre est évidemment un hommage à l’excellent roman de J.K Toole

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