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Billet de blog 18 janv. 2023

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Quand les gros maigrissent, les maigres meurent

(Proverbe chinois). Serge Faubert : «Le projet, c’est de miser sur la mort de nos concitoyens, au premier rang desquels les plus pauvres, pour ne pas leur servir ce à quoi ils ont droit. Voilà la barbarie du macronisme». Perso je serai certainement kaputt avant d'être à la retraite. Pauvreté et précarité se généralisent. Question : qui va grossir, qui va maigrir, qui va mourir ?

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Eh bien ça y est, l’armée des vieux est passée à l’offensive. A longueur d’antenne, des retraités et pré-retraités n’ayant pas le moindre début d’idée de ce qu’est la pénibilité du travail, qui n’ont jamais vu d’usine autrement qu’en noir et blanc dans des films d’art et d’essai, et dont l’existence confortable leur assurera à n’en pas douter l’espérance de vie d’une tortue des Galapagos viennent nous expliquer que ça commence à bien faire d’arrêter de bosser alors qu’on est encore tout pimpant et en mesure de tenir quelques années de plus, quel gâchis.

Étrangement, leur rage à nous faire cravacher plus pour gagner pareil voire moins est proportionnelle aux réticences qui se font entendre au sein de notre peuple de feignasses et de traîne-la-patte. Les deux tiers des gens seraient opposés à la réforme des retraites : manque de bol, tous les autres bossent au gouvernement ou dans les médias. Ces mêmes qui applaudissent des deux mains quand la macronie fait livrer des brouettes de « pognon de dingue » au capital, à hauteur d’au moins 157 milliards d’euros par an d’aides publiques à destination des entreprises -soit le premier poste du budget de l’État. De l’argent dilapidé pour rien ou presque car, nous rapporte Mediapart, « hasard ou non, les dividendes de ces grandes entreprises shootées à l’argent public ont battu dans le même temps des records ».

Mais ça, ça va, pour eux, c’est de la bonne moula bien utilisée, pas comme ces 18 petits milliards (soit, c’est fou, pile le montant de ce cadeau-bonux au patronat qu’est le crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi, ou CICE) qu’ils s'apprêtent à économiser en faisant en sorte, comme l’a brutalement formulé le journaliste Serge Faubert, de « miser sur la mort de nos concitoyens, au premier rang desquels les plus pauvres, pour ne pas leur servir leur retraite à laquelle ils ont droit. Voilà la barbarie du macronisme ». Du fric sur nos décès. Une économie de bout de chandelle, sur le dos des macchabées prolétariens. En mode Soleil Vert, les dominants vont s’engraisser sur le fait que un peu plus de 12% des hommes en France sont morts à 62 ans ou avant, et que beaucoup de femmes ne font pas de carrières ininterrompues. Et que la prétendue « revalorisation » des petites pensions promises par Borne en compensation ne concernera que le nombre absolument faramineux de... 48 personnes ayant fait toute leur carrière au même endroit et au Smic, que ces gens se manifestent, ce serait dommage de ne pas montrer leur joie en direct au 20h de France 2.

Tout à déjà été dit sur l’inanité et l’inhumanité de cette réforme, je ne vais donc pas en rajouter. J’aimerais juste, avant de vous retrouver demain pour la Grève Générale, avec des majuscules car je l’espère gigantesque, sans trop y croire vraiment, vous parler de mon père, ouvrier paysagiste mort alors que j’avais trois ans, bien avant de pouvoir profiter d’une quelconque retraite auprès de ses enfants et des plantes et arbres du sud qu’il aimait tant. De ma mère, institutrice qui a eu la « chance » de partir relativement tôt se reposer après trente-cinq ans à bosser avec passion du matin au soir avec des pitchounes, adorables mais vifs et souvent bruyants, retraite anticipée permise par le fait qu’elle a dû, en plus de son travail, élever seule trois enfants. De mon pote Richard, jardinier de plus de soixante ans passant ses journées en haut d’une échelle, la tronçonneuse ou le taille-haie à la main, et qui, pour avoir attendu quelques temps avant de se poser dans ce métier, ayant cumulé auparavant divers petits boulots, va sans doute devoir tirer jusqu’à ses soixante-dix ans, alors même que son corps est déjà usé, et que certains soirs, vraiment, il n’en peut plus.

Et de moi, qui n’ai quasiment même pas commencé à cotiser, comme beaucoup de gens de ma génération, encouragés à faire des études parfois longues avant de se retrouver sur un marché du travail dévasté. Des boulots alimentaires éparses, parfois au black faute de mieux, constituent actuellement mon seul trésor de guerre. Et je sais fort bien que, à moins d’un changement de régime politique auquel je ne crois plus, je serai mort avant de pouvoir profiter de cette chose bientôt science-futuriste qu’on appelait « retraite ».

Kevin Bossuet, un abruti ultra-libéral parmi tant d’autres officiant sur Cnews, dans les Grandes Gueules et sur Sud Radio, soit le Triangle des Bermudes de la pensée contemporaine, s’est récemment offusqué : « Voir des lycéens se mobiliser contre la forme des retraites me fait doucement rigoler. Les mecs n’ont même commencé à bosser qu’ils pensent déjà à l’âge auquel ils vont quitter le monde du travail et au montant de leur futur pension. C’est aussi grotesque qu’épique ! » Et j’ai envie de lui dire merde. Car au-delà du fait qu’on peut parfaitement lutter pour les droits des autres, ce qu’on appelle l’altruisme, mais inutile sans doute de creuser cette notion avec lui, cette réforme nous concerne tous. Le travail prolétaire tue, on le sait, il fracasse les chairs, ploie les dos, comprime les épaules, les bras, les mains, sa précarité entraîne des troubles psychiques, des dépressions, des suicides. Et il n’y a pas qu’à l’usine ou sur les chantiers : derrière un bureau, dans les transports bondés avec son matériel de ménage, à l’hôpital public, dans les cuisines des restaurants, tout le monde subit les contraintes de ces tâches épuisantes. Faire durer ça ne serait-ce que quelques années de plus, c’est jouer avec la santé de nos mères, nos pères, nos sœurs, nos frères, nos proches. Et c’est contribuer à une paupérisation, une « misérification » du corps social de plus en plus avancée.

« Cette réforme des retraites n’a rien de pragmatique : elle est idéologique. L’enjeu, c’est de savoir dans quelle société nous voulons vivre. Et comment nous sommes prêts à y vieillir », a dit Clément Vikorovitch. Il a bien sûr raison. Vieillir en paix et en repos auprès des gens qu’on aime en se réjouissant d’avoir pu les connaître, ou dans la solitude forcée d’un boulot bien trop souvent aliénant.

« Quand les gros maigrissent, les maigres meurent », dit ce proverbe chinois dégoté dans le petit bouquin à deux balles qui traîne dans les chiottes de l’appartement de ma copine. Et si je ne me fais pas beaucoup de soucis pour Gérard Larcher, du côté des prolos nous allons devoir faire quelques trous dans la ceinture et réserver quelques cercueils en prévision, car avec ce que nous promet le gouvernement, nous n’avons pas fini d’en chier.

Et au rythme où vont les choses, pour profiter de nos derniers jours, il va nous falloir apprendre à faire comme Benjamin Button : vieillir à l’envers.

En attendant, je vous dis à demain dans le cortège de tête,

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

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Illustration 1
Capture d'écran de L'Étrange Histoire de Benjamin Button, de David Fincher, avec Brad Pitt

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