Les frontières nous tuent (mais pas le jazz)

Une manifestation a rassemblé samedi dernier, dans une indifférence relativement massive, un millier de militants à la frontière franco-italienne de Menton. Les mots d’ordre : l’accueil des migrants, le respect de la liberté de circulation, la régularisation des sans-papiers, l’abrogation des accords de Dublin, et la fin des poursuites contres les citoyens solidaires. Récit.

Samedi 16 novembre, Nice. Quelques jours après le passage de la tempête Ana sur la côte, il fait grand beau. Un ciel d’un bleu vif et profond, comme seul un hiver en méditerranée sait les composer, surplombe les Alpes, à l’horizon. Je rejoins P. à la gare, un peu avant 13 heures, et nous montons dans le train pour Menton, une pancarte sous le bras, pour nous rendre à la manifestation prévue aujourd’hui même à la frontière franco-italienne. Les mots d’ordre : l’accueil des migrants, le respect de l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, relatif à la liberté de circulation, la régularisation des sans-papiers, l’abrogation des accords de Dublin, et la fin des poursuites contres les citoyens solidaires. Autant dire : une utopie, dans notre belle France. Une France où, ce mardi, le vieux Collomb, accompagné du ministre de la cohésion des territoires, Jacques Mézard, ont cosigné une circulaire intitulée Examen des situations administratives dans l’hébergement d’urgence, qui a scandalisé l’ensemble des associations, du Secours catholique à la Cimade, et qui tend à faire de cet hébergement d’urgence un instrument de tri, de contrôle, de fichage –et, le cas échéant, d’expulsion.

Menton-Garavan : la gare de la honte

Nous arrivons à la gare de Menton-Garavan. Une petite gare, un peu miteuse, devenue depuis quelques années le lieu symbolique d’une politique étatique sécuritaire inhumaine. Chaque jour, des réfugiés, mineurs comme majeurs, y sont arrêtés, sorti des trains, enfermés dans le sinistre bureau du premier étage. Les renvois en Italie y sont systématiques, contrevenant bien souvent à toutes les lois, nationales comme internationales. Cette gare est un immonde centre de tri, ni plus ni moins. Une verrue policière et extrajudiciaire, symptôme de cette crise démocratique que représente la gestion des flux migratoires. Une réalité douloureuse que le préfet, en ce jour de mobilisation, semble soucieux de ne pas faire oublier. Ce matin même, dans les colonnes du Nice-Matin, il a en effet déclaré que les mineurs étrangers, dans le département, étaient traités humainement et dans le respect des procédures, ce que tous les faits contestent –des observations quotidiennes menées par les associations, vidéos à l’appui, en témoignent.

Enarque droitier proche de Sarkozy et de sa créature Claude Guéant, en exercice depuis un an, rappelons que ce préfet a déjà été condamné pour « atteinte grave au droit d’asile ». La bêtise et l’absence de sentiments humains n’est quant à elle pas condamnable en l’espèce, mais dans un cas comme dans l’autre, le taux de récidive est important. Pour preuve, invité ce 4 décembre sur France Bleu Azur pour un entretien, le préfet a déclaré, avec la joie que suscite le sentiment du travail accompli : « Nous avions reconduit à la frontière 37.000 non-admissions en 2016. Cette année, le bilan n'est pas terminé mais nous serons au-dessus, nous sommes, alors que la fin de l'année n'est pas terminée, à 45.000 interpellations. C'est un chiffre très important (…) Nous savons que ces personnes viennent de toute l'Afrique et cherchent à vivre en Occident. La coopération avec l'Italie fonctionne très bien, puisque lorsque nous remettons ces personnes à nos voisins, ils en acceptent 98% ». La vie d’un homme de droite est faite de plaisirs simples.

Sur le parvis de la gare, entourée de barrière et d’un important dispositif policier, on commence à se rassembler, en attendant les participants restés plus bas, vers la mer, pour un pique-nique solidaire. Ils finissent par arriver, devancés par une camionnette sonorisée, dans un grand bruit de tam-tam, criant des slogans, chantant. La foule se masse autour de la gare : c’est le moment des proclamations. Quelques intervenants se succèdent. Un cheminot CGT rappelle que sa corporation vit actuellement très mal de se retrouver associée, malgré elle, à une politique répressive que bon nombre, au fond d’eux, réprouve. Beaucoup de cheminots ne veulent pas être des collabos. Ils ne veulent pas que les trains et les gares dans lesquels ils travaillent servent au « sale boulot » des reconduites. Mireille Damiano, avocate militante, revenant quant à elle sur les déclarations du préfet, s’étonne de son « autisme » -sans insulte aucune pour les personnes souffrant de cette maladie, faut-il le préciser-, et réaffirme que le droit n’est en aucune façon respecté à la frontière. Des applaudissements concluent son discours encoléré, qui témoigne d’une fatigue –ce qui n’est pas synonyme de renoncement- que beaucoup partagent, ici. Pour terminer Georges, relâchant exceptionnellement le fume-cigare qu'il a toujours planté entre les dents, crie et pointe du doigt cette gare, cette maisonnée quelconque mais pourtant sinistre, devenue une honte pour la République.

Une frontière mortelle

Nous nous mettons en marche. P. et moi brandissons une pancarte « REFUGEES WELCOME », dessinée par le célèbre J-B, dit Voltuan. Il a offert cette pancarte à P. lors de l’une de leurs rencontres, et l’occasion lui semblait bonne pour la ressortir. Dans le cortège, l’ambiance est tranquille, sereine. Le soleil réchauffe un peu l’air hivernal. Au-dessus de nous s’étalent les grandes falaises surplombant la côte. Tout le monde est là : Roya Citoyenne, Habitat & Citoyenneté, Défend Ta Citoyenneté, la FI, le NPA, Amnesty, quelques No Borders Italiens… Nous défilons une petite heure, durant laquelle, il faut bien le dire, rien de bien marquant ne se passe. Les évènements et rencontres habituels lors d’une manif. L., un grand sourire au visage, vient nous raconter en riant l’esclandre que viennent de tenter de faire des militants d’extrême-droite, rapidement écartés. Puis nous réalisons que nous défilons juste devant Philippe Poutou. Lui-même. L’ouvrier sans immunité. Une grande fierté m’a alors envahi. Je n’ai cependant pas eu le courage d’aller lui demander un autographe. Arrivant à notre hauteur, Pierre-Alain, un dangereux passeur condamné par la justice, me demande où est le député France Insoumise venu participer au défilé. Je lui dis que je ne sais pas, ce qui est vrai, je ne suis d’ailleurs même pas sûr qu’il ait été là. Tout ce que je remarque alors, en regardant autour de moi, c’est que les couleurs de la France Insoumise sont presque exactement les mêmes que celles des chocolats Kinder. Mais je m’écarte sans doute de mon sujet.

Puis nous arrivons à la frontière. Elle est complètement bouclée. Des grilles anti-émeute ont été dressées le long du poste, gardées par plusieurs fourgons de robocop tout-équipés. P. et C. comptaient acheter des clopes de l’autre côté : c’est raté. Nous stationnons devant le mur, massés autour du camion en un bloc compact. Les tam-tams reprennent. On danse, et on chante, dans de nombreuses langues, face aux visages impassibles des policiers. D’un côté de la frontière se trouve alors la fête et la vie, et de l’autre, l’ennui et la mort. Le temps d’un instant, seulement : car de trop nombreuses fois, pour les migrants, la mort fut des deux côtés. Ce que rappelle la plaque que les associations locales se proposent, à l’occasion de la manifestation, de déposer ici, en mémoire de la vingtaine (sans doute plus) de personnes, femmes et hommes, décédés ici par accident de la route, chute ou noyade en voulant rejoindre la France.

Des réfugiés prennent ensuite la parole pour témoigner de leur expérience. Le premier, un moustachu énergique, membre de Chapelle Debout, avec des allures de boxer, dit qu’il n’a fait qu’aller tenter de reprendre ce que la France lui avait pris. Qu’aucun policer, le plus violent soient-ils tous, et quel que soit leur nombre, n’empêchera jamais des femmes et des hommes de vouloir fuir l’horreur de leur condition dans leur pays d’origine, pour trouver repos et paix dans le pays qui les a pillés pendant si longtemps –ou dans n’importe quel autre pays, d’ailleurs. Il conclut en remerciant les personnes présentes : « Mais à l’État, à la préfecture, à la police, nous ne dirons jamais merci ! » Plus tard, un autre homme prend la parole. Il raconte son calvaire. Notamment comment la police, à la frontière, a pris ses empreintes contre son grès, « en utilisant de l’électricité » pour le forcer. Il dit que de tous les policiers qu’il a croisés, durant tout son périple, les français furent les plus brutaux. Dans la foule, l’émotion est palpable. Les flics demeurent impassibles. En apparence, du moins –car même les policiers pleurent, parfois, c’est certain.

D’autres témoignages suivent. Je ne les ai pas tous écoutés (Poutou, Teresa Maffeis, et Martine Landry, militante d'Amnesty poursuivie pour "délit de solidarité", se sont également exprimés). Au bout d’une demi-heure, nous repartons pour une dernière petite marche, jusqu’au stade, à une centaine de mètres de la frontière. Là, les bus affrétés pour le trajet des militants venus d’autres villes attendent. La nuit tombe. Nous étions 500, selon la police, et 1040, selon les organisateurs –mais les journaux ayant traité de l’évènement on tous repris les chiffres de la police. Avec quelques amis, nous allons boire une bière avant de rentrer sur Nice.

Épilogue sous forme d’hommage au jazz

Petite conclusion. Le soir même, P. et moi nous rendons au Groovin’, un bar du Vieux-Nice. Un pote, Nyunaï, y fait un concert avec son groupe. Nyunaï est un Noir costaud, toujours vêtu de costards élégant, qui travaille comme vigile. C’est aussi un chanteur. Dans la chaleur moite et enfumée du petit bar, à quelques pas du comptoir, tandis que dehors le froid bouffe la chair des passants, il s’époumone. Sur du Ray Charles. Du Stevie Wonder. Du Louis Amstrong. De la musique de Noir. De Nègre, dirait Césaire, celui-là même qui écrivait : «  Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouches. Ma voix la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir ». De la soul, de la funk, du blues, du gospel. Oh when the saints. Tous ces artistes qui ont fait en sorte que la souffrance des Noirs, celle de la traite, de l’esclavage, de la ségrégation, des crimes racistes, devienne celle de tous.

Je regarde Nyunaï chanter, et je me dis : putain. Je pense à tous ces Noirs –ainsi qu’aux autres, bien entendu- venus mourir sur nos côtes. A leur souffrance qui est aussi la nôtre –ou qui devrait l’être. Cette souffrance qui devrait réveiller Collomb et Macron en pleine nuit, saisis par les spasmes de la culpabilité et du cauchemar. Nyunaï chante. Je pense au jazz, à la liberté, à la douleur, à l’humanité. Il chante. Je pense à Billie Holiday, la plus belle et la plus triste des chanteuses de jazz. Sa chanson, Strange fruit. Désormais, ce n’est plus dans les arbres que les « fruits étranges » poussent par centaines, par milliers, mais dans les ravins, les tunnels, et à la surface de l’eau.

Der Tagesspiegel, un journal Allemand, en a recensé une partie : 33 293  entre 1993 et mai 2017. L’immense majorité d’entre eux s’appelle « N.N. », pour « nomen nescio » (nom inconnu), et vient du continent Africain.

Revenons à Césaire : « Partir. Mon cœur bruissait de générosités emphatiques. Partir... j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : ‘’J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies’’. Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : ‘’Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai’’ ».  

Nyunaï chante toujours, dans une salle emplie de personnes venus d’horizon variés, de villes, de régions, de pays différents, il chante le bonheur des départs et les douleurs de l’exil, la douceur de l’amour et de la fraternité, et l’espace d’un instant, tout ne semble pas tout à fait perdu. C'est aussi à ça que sert le jazz, première musique universelle, de Amstrong à Fela Kuti.

Pour un instant seulement. Car les frontières militarisées et bétonnées crée par l'inconséquence de nos politiques continuent à tuer. Et ça n'est pas prêt de s'arrêter... 

Salut & fraternité,

M.D.

PS : j’ai posté ce billet une première fois hier, puis je l’ai un peu réécrit. Pour ceux qui s’étonneraient de sa disparition-réapparition.

PS.PS : une piqure de rappel : http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/09/02/l-arrivee-de-migrants-n-est-pas-un-danger-pour-l-economie-europeenne_4743046_3234.html

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