Du « confusionnisme » intellectuel et des intellectuels confus : réponse à P. Corcuff

Une réponse aux propos de Philippe Corcuff, dans son entretien à Médiapart, au sujet de la complaisance qu’entretiendrait, depuis le début du mouvement des gilets jaunes, une certaine frange de la gauche avec les thèses venues de l’extrême-droite et le complotisme. Parce que la confusion n'est pas forcément là où on l'imagine...

Question préalable : des deux citations qui suivent, devinez laquelle est de François Hollande, et laquelle est de Philippe Corcuff : a. « Le FN a assimilé cette critique sociale, et critiquer le système n’est plus forcément lié à l’émancipation. On voit circuler des textes qui ressemblent à ce que pourrait dire Attac mais, à la fin, les migrants ou les musulmans sont mis en cause et on s’aperçoit que c’est confus ». b. « Marine Le Pen parle comme un tract du Parti communiste des années 70 (...) sauf que le Parti communiste, il ne demandait pas qu'on chasse les étrangers, qu'on fasse la chasse aux pauvres ».

Les évènements actuels sont difficiles à comprendre, et débordent, comme nombreux sont ceux à la souligner, la plupart des cadres interprétatifs classiques, notamment à gauche. Ce qui implique de faire attention avec les termes et les notions que l’on emploie. Mediapart s’est employé avec raison, hier, jour de l’acte X, à nous éclairer sur une question cruciale et difficile : la place de l’extrême-droite et du complotisme au sein du mouvement des gilets jaunes, et le « confusionnisme » qui régnerait dans une certaine frange de la gauche.

C’est quoi le confusionnisme ? C’est quoi le complotisme ? Une chose est sûre : on ne le saura pas en lisant l'entretien qui nous est proposé avec M. Corcuff -que je salue bien cordialement.

Le confusionnisme serait, comme il le dit de façon fort nébuleuse, « le développement de domaines où circulent des passages entre des thèmes de gauche, de droite et d’extrême droite […] Ce sont des zones de passage où circulent des thèmes et des formes rhétoriques venus de droite comme de gauche ». Une définition bien confuse du confusionnisme, on en conviendra : à ce compte-là, on parle en fait ici de l’intégralité du spectre politique. Il n’y a pas de thèmes qui appartiennent uniquement à tel ou tel courant politique, puisque ce qui définit ces derniers, ce sont pas les thèmes, mais bien l’interprétation qui est faite de ces thèmes, le discours qui leur est apposé. Ainsi, même parler « d’identité nationale », quoique le terme soit affreux, n’est pas forcément quelque chose de droite : il suffira de préciser que cette identité se doit d’être ouverte, mouvante, rhizomique. Idem pour l’immigration et l’accueil des demandeurs d’asile : il suffira de dire que ça n’est pas un problème mais au contraire un devoir et une chance. Idem pour la « souveraineté », etc.

Aucun sujet ne doit être tabou et abandonné à un courant spécifique, et si la gauche a péché, c’est bien en laissant un certain nombre de thèmes cruciaux en pâture à l’extrême-droite –j’y reviendrais un peu plus loin. Si le confusionnisme, c’est pouvoir aborder tous les sujets sans œillères, alors j’espère qu’il va prospérer… 

Le confusionnisme est ainsi, personnellement, un concept dont je me suis toujours beaucoup méfié, autant que de l’emploi à tous les vents et de façon souvent purement gratuite du terme « rouge-brun », tant il ne sert généralement à des « penseurs »-videurs de boîte de nuit peu consciencieux qu’à jeter l’anathème sur un contradicteur indésirable qu’ils souhaitent évacuer du débat sans tenir compte de ses arguments. Exemples : « Sur le chemin de la zemmourisation en recourant à des méthodes para-staliniennes, le rouge-brun Macko Dràgàn continue à faire son cinéma vide de contenu mais dont il est la seule vedette... il ne pourrait pas aller jouer à la star qui ne sait rien mais le dit bien fort ailleurs ? » Philippe C. « Après Zemmour, Staline : si ce n'est pas le cas de Frédéric Lordon, Macko Dràgàn va bien, quant à lui, dans le sens du "rouge brun » Philippe C.

Bref. Qu’est-ce réellement que le confusionnisme ? C’est pour moi, tout simplement, d’une part, l’apparition de thèses d’extrême-droite (xénophobie, homophobie, « grand remplacement »…) à gauche. L’exemple le plus parlant de ces dernières années, dans le domaine, est je pense l’essor post-Charlie, chez de nombreux laïcs de gauche plus ou moins sincères, d’une pensée parfois très agressivement islamophobe. Pour le reste, à gauche, depuis la bascule pathétique de Sapir vers le FN et le cas Michéa, on a en fait peu d’exemples réels à se mettre sous la dent, la plupart des intellectuels ayant été accusés de « confusionnisme », tels Lordon ou Todd, l’ayant été dans le simple but de les décrédibiliser à peu de frais et en dépit de toute logique et de toute rigueur analytique[i].

D’autre part, le confusionnisme, c’est, à l’extrême-droite, la réappropriation de thèses biberonnées à gauche. Ce fut en partie la stratégie (malheureusement assez efficace) de Philllipot pour le FN. Et le cas le plus dangereux est bien sûr celui de Soral, qui badigeonne ses immondes logorrhées fascisantes d'un piteux verni banalement marxisant, non sans succès auprès d’une partie d’une jeunesse des banlieues en perte de repères.

Mais pour Corcuff, et pour certains autres, le confusionnisme, ça n’est pas ça. Car ce que ces intellectuels appellent confusionnisme, c’est en fait le simple fait, pour quelqu’un de gauche, d’oser aborder des sujets qui auraient été irrémédiablement « souillés » par l’extrême-droite, tels le protectionnisme, la sortie de l’U.E. et/ou de l’euro, ou encore la notion de « souveraineté ». Ou qui ne se cache pas d’une "coupable" volonté de chercher à comprendre, sans les excuser pour autant, ceux qui votent Trump ou Front National.  

Ce qui est pourtant le travail d’un sociologue : expliquer sans juger. Tenter de voir comment « l’ordre établi, avec ses rapports de domination, ses droits et ses passe-droits, ses privilèges et ses injustices, se perpétue en définitive aussi facilement, mis à part quelques accidents historiques, et [comment] les conditions d’existence les plus intolérables [peuvent] si souvent apparaître comme acceptables et même naturelles » (Pierre Bourdieu, dans La domination masculine).

Et qui est aussi le devoir de tous ceux cherchant à lutter pour l’émancipation : tâcher de comprendre tous les ressorts de la pensée des dominés. Même quand ces dominés ont une tête et des idées qui ne nous reviennent pas. Donc : aller vers.

Ces ressorts, ce sont bien évidemment aussi ceux du complotisme. Et là encore, Corcuff est je pense tout à fait à côté de la plaque. Que nous dit-il, en effet, à ce propos ? «Être complotiste, c’est croire que le complot est l’explication principale des choses ». Fort bien. Mais encore ? « C’est cette confusion qui fait marcher les conspirationnistes : on veut que les dominants soient méchants et les dominés gentils ; l’entité maléfique a des intentions malveillantes ». Qu’est-ce que c’est que ce gloubiboulga ?

Le vrai problème du complotisme n’est pas celui-là. Depuis des décennies, le système néolibéral nous gave de propos mensongers sur le « ruissellement », la « dette publique », la nécessité de « serrer la ceinture », tandis que dans le même temps, les démocraties autoritaires occidentales, pour soutenir leurs desseins impérialistes et maquiller les dramatiques erreurs de leurs gouvernements, dissimulent les rouages véritables de leurs stratégies politiques, mentant comme des arracheurs de molaires de diplodocus dès le moment qu’il s’agit de parler du drame des migrants, de la casse sociale, de la faillite diplomatique au Proche-Orient., etc. Les dominants se foutent ouvertement de notre gueule, et avec le sourire. Alors, que se passe-t-il ? Les « théories du complot » émergent. Et pour ineptes et ridicules qu’elles soient, et sans chercher le moins du monde à exprimer la moindre forme de sympathie pour leur contenu (que cela soit clair : je n’en ai aucune), elles ne sont bien souvent qu’un symptôme de la dépossession de la parole des « dominés ». Ceux-ci voient bien que quelque chose ne va pas. Qu’on leur ment, qu’on leur cache des choses –affirmer le contraire serait, pour le coup, faire preuve d’un cynisme bien malvenu. Alors, faute de pouvoir participer à un modèle « démocratique » verrouillé, faute d’être invité dans des médias où siège en grande majorité une « élite » indéboulonnable, faute de se voir remettre en main toutes les clefs nécessaires à la compréhension de la douloureuse complexité du monde, le petit peuple qui est, comme chacun sait, bête et méchant, se bricole, sur internet ou aux comptoirs, des théories de bric et de broc plus ou moins fumeuses, ou se jette sur celles que quelques néo-gourous (ou des Etats comme la Russie et Israël), flairant le sens du vent, se chargent de leur refourguer, parfois aidés par des géants de la Silicon Valley pour qui l’information n’est pas un droit, mais un business juteux comme un autre.  

Le problème est donc celui de la dépossession. Cette même dépossession qui est au cœur du processus qui est en train de se jouer au sein des gilets jaunes, avec des citoyens divers tentant de reconquérir une parole qui leur a été trop longtemps confisquée. Ce qui suppose, bien sûr, des errances.

Ces errances sont malheureuses, mais compréhensibles. Et notre rôle, à gauche, est précisément que les débats populaires ne s’aimantent pas autour des grilles de lecture proposées par l’extrême-droite (ou par le gouvernement). Là-dessus, je crois que tout le monde est d’accord. Mais les conclusions de Corcuff et d’autres divergent des miennes (et diverge, c’est énorme, comme dirait l’autre).

Car tout ceci nous renvoie au principal défaut, à mes yeux, des thèses de Corcuff : il a beau se réclamer de la sociologie (avec une compétence et une érudition que je ne remets pas en question), elles ne sont manifestement pas issues d’un quelconque travail de terrain. Et passent donc, je suis navré de le dire, totalement à côté de leur sujet.

De nombreux sociologues ont déjà commencé des enquêtes de terrain auprès des gilets jaunes. Des journalistes, tels ceux de Brut et de Médiapart, ont également arpenté les ronds-points et les manifs. Et, en ce qui me concerne, j’ai commencé à participer au mouvement à partir de l’acte III, après être demeuré un temps perplexe et sceptique devant ce mouvement bien difficile à appréhender. Et la réalité qui ressort de ces expériences n'est pas celle qu'on essaye de nous présenter ici ou là.

Prenons l’exemple de la manifestation à laquelle j’ai participé hier. Elle était quadrillée par nos antifas locaux (peu nombreux, certes: on est tout de même à Nice). Le « service d’ordre » était composé de gens de toutes les couleurs. Les identitaires niçois, présents en novembre, notamment en la disgracieuse et malséante personne de Vardon, ont majoritairement déserté. Aucun slogan douteux ne fut ni marqué sur les gilets, ni crié dans la rue. J’ai abordé le sujet avec P., prof et proche du NPA, qui participe depuis début décembre à l’organisation du mouvement à Nice. Il m’a avoué la nécessité de rester vigilant, et souligné la présence malheureuse, dans les rangs des défilés, de quelques fachos notoires que les antifas tentent de garder sous contrôle. Mais, s’est-il félicité : « Pour le moment, c’est nous qui occupons le terrain. Pas les fachos. On a réussi à s’imposer. Il faut continuer le travail ».   

Ce qui est vrai, en revanche, et il serait idiot de le nier, c’est que j’y ai eu l’occasion de parler avec des gens variés, dont certains (minoritaires, je pense, mais je ne peux bien sûr pas en jurer) ne cachaient pas une lourde tendance au complotisme, voire avaient la tête farcie de conneries racistes. C’est vrai.

Mais ces gens-là, pour la plupart, ne sont pas des militants d’extrême-droite. Simplement des gens qui parfois, comme dirait Senghor, « se trompent de colère ». Des gens qui jusqu’à il y a deux mois encore étaient dénués de la moindre culture politique. Et qui sont en train de se la construire. Alors, que faut-il faire, face à quelqu’un de raciste et complotiste, par ignorance plus que par malveillance ? Le laisser dans son coin, ou aller le voir, parler avec lui, et tenter de lui montrer en quoi il a tort ?

J’en parlais hier avec R., jeune gilet jaune arabe et voilée, qui travaille comme assistante à domicile auprès de personnes âgées. J’en suis alors venu, avec elle, à l’idée que la meilleure chose que le mouvement des gilets jaunes a apporté, c’est précisément le fait que des racistes, dans les défilés, côtoient des personnes avec lesquelles ils n’auraient pas frayé dans un autre contexte : des rebeus des banlieues, des gauchos, etc. Parce que, dans les cortèges, ils discutent. ils cohabitent. Ils échangent des idées. Il se rendent compte qu’ils ont des intérêts communs. Des ennemis communs. Ils subissent en commun une répression injuste. Et c’est ceci qui fait évoluer les mentalités, plus qu’une « pédagogie » maladroite venue d’en haut.

Quel meilleur remède à l’extrême-droite que ça ?  

Le mouvement des gilets jaunes nous donne enfin, à gauche, l’opportunité de partager des instants de solidarité avec ce qui a longtemps constitué le corps mou du champs politique et social du pays. Et nous offre la possibilité de mener, sur le terrain, un travail nécessaire d’agit’ prop’ : y aller, dans les cortèges, dans les assemblées populaires, et faire entendre, sans concessions ni angélisme, mais dans le plus grand des respects, une parole d’émancipation fraternelle, progressiste, soucieuse des demandeurs d’asile, des banlieues, des personnes racisées, des LGBT, des femmes… Parce qu’il est bien entendu hors de question que quiconque soit oublié dans la lutte.

Je ne vois actuellement, à gauche, aucune complaisance généralisée vis-à-vis des éléments les plus délirants (complotistes antisémites, fachos…) gilets jaunes. Les maigres exemples donnés par Corcuff dans son article de blog ne me convainquent pas. Bien au contraire : j’observe, dans mon entourage, une grande vigilance, ce qui est bien. Mais cette vigilance ne doit pas sombrer dans la paranoïa.

Les gilets jaunes, ce sont des citoyens dominés qui se réapproprient la chose publique. Notre devoir, à gauche, et d’être à leur côté. Au milieu d’eux. Mais pour ça, il faut sortir de son bureau. Il faut parler aux gens. Quels qu’ils soient. D’où ils puissent venir. Fussent-ils d’extrême-droite (quitte à s’engueuler avec eux). Ou même des transfuges de la sociale-démocratie tentant de s’acheter à grands frais une conscience libertaire.

Les propos de Corcuff ne nous apprennent rien, à part sur sa volonté de se poser, encore et toujours, comme le dernier tenant de la sociologie critique, ce qu’il n'est fort heureusement pas, tant sa démarche est riche en biais méthodologiques et analytiques problématiques et variés (dont son obsession pour les rouges-bruns n'est pas le moindre). Une heure sur un rond-point vous apprendra sans doute plus sur les gilets jaunes, le complotisme et le confusionnisme que l’ensemble des articles qu’il a pu écrire.

Pour conclure, j’aimerai revenir sur le procès fait par Corcuff à Eric Hazan, qui a déclaré « les ennemis de mes ennemis ne sont pas mes amis, mais un peu quand même ». Voici, je le rappelle, ce que dit M. Corcuff à ce propos : « Le thème de « l’ennemi » privilégie le combat contre des visages identifiables (comme Emmanuel Macron) dans une rhétorique dérivant facilement vers le complotisme [Pourquoi ? Comment ? Serait-il trop demander de préciser un peu cette pensée ?] Et puis surtout, Éric Hazan fait un pas de plus dans le trouble en envisageant des passerelles (« mais un peu quand même ») entre les différents « ennemis » (conservateurs et progressistes, d’extrême droite et de gauche ?). Cela participe d’une banalisation et même d’une légitimation de l’extrême droite, en en faisant un allié acceptable, en tout cas ponctuellement, dans la rue. On s’approche dangereusement d’un Jacques Sapir, passé lui complètement du « côté obscur de la force » en appelant de ses vœux une alliance électoraleLa faible réactivité critique au sein de la gauche radicale face à la phrase d’Éric Hazan constitue un indice encore plus inquiétant de l’extension des domaines du confusionnisme au sein de cette dernière. Et on a même eu droit à des justifications emberlificotées de ce confusionnisme par une figure intellectuelle de la gauche radicale comme François Cusset ! »

Il n’y a aucune banalisation, ni encore moins de légitimation, dans les propos d’Eric Hazan. Il évoque simplement la possibilité, voire la nécessité, de partager la rue avec les éléments d’extrême-droite, plutôt que de la leur laisser. Ce qui me semble pertinent.

Laissons rapidement de côté la question des groupuscules d’ultra-droite (dont les effectifs sont je pense numériquement inférieurs à ceux de l’ultragauche antifa) : en ce qui les concerne, le meilleur moyen de les garder sous contrôle est précisément, effectivement, de ne pas leur laisser le monopole des cortèges. Donc, oui : cohabiter avec eux, si on ne parvient pas à les dissuader de venir et/ou à les mettre dehors, comme cela s’est fait un peu partout.

Je souhaite plutôt revenir sur cette phrase : « Cela participe d’une banalisation et même d’une légitimation de l’extrême droite, en en faisant un allié acceptable, en tout cas ponctuellement, dans la rue ». Hazan ne parle pas d’alliance, mais plutôt, crois-je comprendre, de cohabitation, mais passons. Le plus important à souligner, à mes yeux, et que ce qui fait, comme on dit, « le jeu de l’extrême-droite », n’est pas une hypothétique et en grande partie fantasmatique complaisance de la gauche vis-à-vis des thèses de l’extrême-droite (cela me rappelle les discours de tous ceux qui critiquent un « islamo-gauchisme » imaginaire) mais bien cette insistance obsessionnelle qu’ont certains à affirmer que c’est cette même extrême-droite qui est la grande gagnante de l’insurrection actuelle, comme lors de l’interview de Marine Le Pen par Lapix ou, pire encore, par Ruth Elkrief, ou encore cette émission sur la famille Le Pen qui a entraîné sur BFMTV ces propos rapportés par Samuel Gontier dans Ma vie au poste : « Bruce Toussaint enchaîne. « Cette enquête de BFMTV nous éclaire sur cette famille mais aussi nous rappelle que Marine Le Pen, qu’on disait carbonisée par la dernière élection présidentielle et en particulier par le débat, elle est toujours là. Et elle est même en train de tirer profit de la crise des Gilets jaunes. » « C’est presque un cadeau pour elle, juge Apolline de Malherbe. Cette France des oubliés dont elle parle depuis des années… » Quelle visionnaire ! « … Elle s’est exprimée en dehors des partis et puis à un moment, ils se disent : “Il va falloir qu’on prenne le pouvoir”, et hop !, ils se tournent à nouveau, pour une grande partie d’entre eux, vers le Front national. » Une brillante analyse et hop !, les Gilets jaunes rêvent de Marine Le Pen au pouvoir. « Vous êtes d’accord, Olivier Beaumont ?, s’enquiert Bruce Toussaint. Quelque part, cette crise des Gilets jaunes profite à Marine Le Pen. » Quelque part ? Sur BFMTV, oui ».

Pour le moment, d’après mon expérience empirique forcément partielle mais que d’autres témoignages ici où là semblent corroborer, ce n’est pas l’extrême-droite qui mène la partie au sein du mouvement. Bien au contraire. Si « confusionnisme » il y a, il ne vient pas de la gauche authentique et sincère, mais bien de membres de la sphère politico-médiatiques qui se sont fait depuis longtemps les propagateurs décomplexés de la pensée réactionnaire, et l'alliance créée entre ultralibéralisme et conservatisme social. Et la seule façon de lutter contre ça, c’est d’aller sur le terrain. Pas de dresser des procès abscons en sorcellerie.

La conclusion de l’article de Médiapart qui a accompagné l’entretien avec Corcuff est des plus pertinentes : « Cette histoire n'est pas terminée et donc ne peut être écrite. À Béziers, ville d'extrême droite dirigée par Robert Ménard, Marc, un militant de La France insoumise, dit être présent depuis le début sur les ronds-points : « Nous ne rencontrons pas ces gens d'ordinaire et c'est très intéressant. Si nous n'y sommes pas, oui, droite et fachos emporteront la mise. » L'accumulation de surprises depuis deux mois laisse présager de nouveaux développements inédits. Comment la gauche dans son ensemble choisira-t-elle, ou non, de s'en saisir et de s'y investir ? Comment les groupes de gilets jaunes, qui sont autant d'écoles de formation accélérée à la politique, évolueront-ils dans les semaines à venir ? Ce qui est aujourd'hui un mouvement populaire se disloquera-t-il sous le poids de sa diversité et de ses contradictions ? Portera-t-il au contraire, face au gouvernement, un projet plus structuré ? C'est toutes ces questions que nous tenterons d'éclairer en poursuivant nos reportages au plus près du terrain et de ses acteurs ».

Nous’ne savons pas ce que l’avenir nous réserve. La peste brune s’étend partout en Europe, et constitue un véritable danger pour nos démocraties. Mais si le pire survient, les responsables devant l’Histoire ne seront pas ceux qui ont soutenu et encouragé, de l’intérieur, le mouvement des gilets jaunes, mais bien d’un côté des élites incapables de les comprendre et tentant de fausser le débat en le détournant vers des questions identitaires qui n’intéressent personne, de l’autre ceux qui n’auront pas laissé leur chance à des citoyens soucieux de reprendre leurs destinées en main.  

Je manifesterai encore samedi prochain, sans confusion aucune. Et j’espère que nous serons de plus en plus nombreux. No pasaran !

Salut et fraternité,

M. D. 

Edit 21/01 : j'ai changé la citation du blog de Samuel Gontier pour une autre qui me semblait plus éclairante.

[i] Sur ce point, je vais me permettre de m’auto-citer, je sais ça ne se fait pas, à propos du procès dressé à Ruffin il y a peu : « Expurger au moindre prétexte quiconque vous déplait du débat public en le qualifiant de rouge-brun, ça commence à bien faire. Trouvez-vous autre chose. Lâchez le point Godwin. Prouvez-nous au moins que vous êtes encore capables d’élaborer une pensée construite qui ne se vive pas uniquement sur le mode de l’invective avilissante, avec pour seul argument l’évocation, à propos de n’importe quel sujet, des « heures les plus sombres de notre histoire ». Gérard Filoche avait déjà été expulsé du champs politique sur la base du même procédé. Corcuff et d'autres avaient tenté, sans grand succès fort heureusement, de prouver qu’il existait des liens entre la pensée de Frédéric Lordon et le régime de Vichy.

Qu’est-ce que tout ça apporte à la pensée collective ? A la démocratie ? Au débat public ? Rien du tout. Pas plus que ça n’apporte quoi que ce fut à la lutte contre l’extrême-droite qui, au contraire, se voit gratifiée du bien étrange mérite du monopole de la réflexion (et on connait le niveau stratosphérique atteint par cette réflexion) sur des sujets pourtant aussi cruciaux que l’Europe, la monnaie unique, la Constitution, la critique des élites et des médias… »

 

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