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Billet de blog 20 avr. 2020

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Justice nulle part. Emeutes partout.

Jour 35. Suite à un accident impliquant la police, des émeutes ont secoué Villeuneuve-la-Garenne. Mais aussi Aulnay-sous-Bois, Gennevilliers, Grigny, Amiens, Toulouse. Des Centre de Rétention Administratives (CRA) et des prisons s'embrasent également. « On dit d’un fleuve en crue emportant tout qu’il est violent. Mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent » (Brecht).

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Au lendemain d’un accident qui a vu un jeune motard grièvement blessé par un véhicule banalisé de la police, la révolte s’est enflammée à VLG. « Pendant deux heures, rapporte le Bondy Blog, Villeneuve-la-Garenne vit au rythme des mortiers, des poubelles incendiées et des charges policières. Il y a quelques moments de répit mais ils ne durent jamais très longtemps.  Aux fenêtres, les habitants sont là. On entend une maman tancer les CRS qui nous chargent sans raison ». Les journalistes présents sur place ont également fait l’objet de menaces de la part de la police –dont Taha Bouhafs, pour changer, qui a été brièvement interpellé. Ces évènements nous rappellent bien sûr à 2005, d’autant que, nous précise l’article, « les réseaux sociaux nous informent que d’autres quartiers connaissent les mêmes révoltes, à Aulnay-sous-Bois, Gennevilliers, Grigny et même Amiens et Toulouse ».

Pendant ce temps-là, à Nice, Christian Estrosi, jugeant manifestement insuffisantes les mesures contraignantes déjà prises par la préfecture, décide d’ajouter un petit peu d’huile sur le feu, en décrétant des mesures de couvre-feu renforcée pour les quartiers suivants : Trachel, Jean-Vigo, Notre-Dame, Saint-Charles, Bon-Voyage, Maurice-Maccario, Pasteur, Las Planas et les Moulins. Qui sont tous, comme tout niçois le sait bien, et comme l’a souligné la Ligue des Droits de l’Homme des Alpes-Maritimes, qui conteste l’arrêté municipal, des quartiers populaires, à des degrés divers.

Le pays entier est quadrillé de drones et caméras parlants, répétant en boucle : « rentrez chez vous ». Les témoignages de violence et d’abus de pouvoir des forces de l’ordre chargées de maintenir tout ce petit monde cloîtré chez lui en silence sont quotidiens. Comme le rapporte Bastamag, « Trois semaines après le début du confinement, plus de 8,2 millions personnes ont été contrôlées par les 100 000 agents des forces de l’ordre déployées. Plus de 10 % de la population française ! Un demi-million ont reçu une contravention, a annoncé le Ministre de l’Intérieur qui avait traité d’« imbéciles » ceux qui dérogeaient au confinement. Quelques jours plus tôt, son gouvernement enjoignait les électeurs à se déplacer pour voter... » Mais cette répression, comme l’indique par exemple l’aimable bienveillance accordée par Didier Lallement lui-même aux bourgeois catholiques réfractaires de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, semble étrangement –ou pas- perpétuer la lutte des classes…

Pour beaucoup, entassés dans des barres d’immeubles insalubres, dans des camps, dans des cellules, ce confinement commence à ressembler à un véritable enfer. Et un peu partout, les prolétaires et crève-la-faim, piqués à vif par l’autoritarisme de l’exécutif, commencent donc à montrer des signes d’impatience.

Il y a peu de temps, une émeute a ainsi éclaté dans le CRA du Mesnil-Amelot. Comme le rapport cette fois-ci le site Mr. Mondialisation, cette révolte fait suite, « selon un communiqué transmis par les détenus, aux violences policières et au gazage que l’un d’entre eux a subi pour avoir, poussé par la faim, conservé du pain sur lui à la sortie du réfectoire. Une étincelle qui a mis le feu aux poudres dans le plus grand centre de rétention de France où les personnes sans-papiers vivent quotidiennement leur confinement entre peur de la maladie et du jugement expéditif ». Les autres CRA semblent aussi montrer des signes de fortes tension.

Dans les prisons, toujours engorgées malgré les demandes répétées de mise en liberté des détenus présumés innocents en détention provisoire –demandes qui ont reçu des fins de non-recevoir de la ministre en charge-, la situation sanitaire, dramatique, et venue dégrader des conditions de vie déjà bien souvent atroces, est aussi en train de mettre le feu au poudre. France 3 région rapporte ainsi une émeute ayant eu lieu dans la prison d’Uzerche, en Corrèze : « Il était aux environs de 16h30 quand quelques détenus ont refusé de rentrer après la promenade. [témoignage d’un surveillant :] « Ils ont très vite arraché une poutre dans la cour pour se servir de bélier et défoncer les portes des deux bâtiments C et D du centre de détention. Ils ont mis le feu, détruit les couloirs, nos bureaux, le bureau du directeur, tous les dossiers des détenus ont brûlé, la partie informatique a explosé... ces deux bâtiments sont totalement aujourd'hui détruits. » Comme cet article le rappelle en conclusion, la suppression des parloirs, notamment, a entraîné un vaste mouvement de contestation parfois violente, à Limoges, Maubeuge, Longuenesse, Meaux, Nantes, Carcassonne, Moulin, Rennes, Saint-Malo, Nice, Fleury-Merogis….

Comme le veut cette fameuse formule de Brecht : « On dit d’un fleuve en crue emportant tout qu’il est violent. Mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent ».

« Votre texte transpire la détestation et le souhait d'une « révolution sociale » violente. La rage est mauvaise conseillère », m’a écrit il y a peu quelqu’un par courriel, à propos de mon papier sur le refus d’un « retour à la normale ».

Et c’est vrai, la rage est bien souvent mauvaise conseillère. La question se pose donc : que penser de ces émeutes ?

Les réseaux sociaux, les médias mainstream, comme ils l’ont toujours fait, sont déjà en train de transpirer leur haine contre ces « zouaves » (au sens étymologique atrocement méprisant et raciste de ce terme) indisciplinés ; ces taulards qui, pour avoir fauté, ne méritent que le droit d’endurer leur misère en silence ; ces demandeurs d’asile à qui on n’a pas demandé de venir, et que nous sommes encore trop bons d’accueillir dans des camps.

Parce que nous sommes en guerre, merde.

Partout, nous allons entendre les « bons citoyens », même pas forcément d’extrême-droite d’ailleurs, et parfois tout ce qu’il y a de plus propres et bien-pensants, se lamenter sur la bêtise de ces sauvages sous-éduqués même pas foutus de comprendre le bien-fondé du confinement, et qui viennent égoïstement mettre en péril la santé collective. Sans prendre en compte une seule seconde que les revirements et les errances de la politique sanitaire gouvernementale, et la désinformation massive que nous devons endurer, n’aide pas une partie des classes pop’ à se construire un point de vue éclairé sur la situation.

L’Etat, quant à lui, plutôt que de se pencher sur ces révoltes légitimes, et sur les graves dysfonctionnements sociaux qu’elles signalent, va faire ce qu’il sait hélas le mieux faire : de la stigmatisation, de la discrimination et de la répression.

Et même dans mon milieu de prolos-gauchos, je vois passer ces interrogations : nous les soutenons, d’accord, ces émeutiers qui n’en peuvent plus mais… est-ce bien le moment ?

La seule réponse valable à cette question est, je pense : quand vraiment on n’en peut plus, c’est toujours le moment.

Oui, ce qui se passe actuellement est assez inquiétant. Et personne ne peut réellement se réjouir d'une massive poussée de violence dans tout le pays. Surtout dans un contexte d'urgence sanitaire.

Mais vouloir s'en prendre aujourd'hui à l'Etat répressif et à ses miliciens, c'est bien compréhensible. Il faut ne pas vivre dans les lieux concernés, ou ne pas connaître celles et ceux qui y vivent, pour ouvrir de grands yeux étonnés devant ce qui se passe.

A nouveau, nous n’avons malheureusement pas grand-chose, voire pire, à attendre de ce gouvernement -à part qu'ils s'en aillent tous. La solution miracle n’existe pas face à une situation aussi explosive, face à un tel degré de colère contre un monde qui, décidemment, ne va plus, mais alors plus du tout, et n’offre rigoureusement aucune perspective d’avenir pour tout un vaste continent de déclassés, de mal-classés ou de pas-classés-du-tout.

Le seul espoir réside donc dans la façon dont nous, la collectivité, le « peuple », allons entendre, écouter et accompagner cette rage de nos frères et sœurs, père et mères, potes ou inconnus, la caste des « invisibles », pour qui la violence est aujourd’hui, hélas (et je dis bien : hélas) la seule échappatoire au merdier ambiant.

Ce qui ne revient pas à appeler à la guerre civile, autant le préciser. ce serait totalement irresponsable. Mais si la Salamé vient nous demander, le ton hautain et outré, si « nous nous désolidarisons de ces violences », la seule réponse ne pourra qu’être :

« évidemment pas ».

« La banlieue s’embrase, l’histoire se répète, l’explosion n’est vraiment pas loin cette fois, trop d’injustices accumulées. Les prochains jours vont être décisifs. Avis aux journalistes, ne refaites pas les mêmes erreurs qu’en 2005, vous avez une responsabilité particulière », a écrit Taha sur son compte Twitter.

Nous ne sommes pas en guerre, nous sommes en lutte des classes. A chacun, citoyens, journaliste, militant, associatif, politique, de bien choisir le rôle qu’il va jouer là-dedans. Sans « appeler au calme » -ni mettre de l’huile sur le feu.

Salutations confinées,

M.D.

Sources :

https://www.bastamag.net/attestation-controle-deplacement-PV-amendes-violences-policieres-confinement-covid

https://www.bondyblog.fr/societe/nuit-de-revolte-a-villeneuve-la-garenne/

https://mrmondialisation.org/emeutes-au-cra-de-mesnil-amelot-la-faim-la-peur-et-le-manque-dhygiene-a-lorigine-de-la-colere/

https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/correze/uzerche/confinement-bilan-violente-mutinerie-prison-uzerche-1804936.html

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