Le jaune est une couleur chaude

ou les (brèves) mémoires d’un Gilets Jaune, écolo & libertaire. Demain, 21 septembre, c’est la rentrée «officielle» des Gilets Jaunes, entre autres, sous la bannière de l’écologie sociale. L’occasion de revenir sur les moments que j’ai passés au sein de ce mouvement, et sur nos luttes-passées, présentes et à venir. «Fin du monde, fin du mois, même combat» : on s'y tient, et on va plus loin.

Tout a commencé, donc, en novembre. Un appel est lancé, sur les réseaux sociaux, à manifester contre l’augmentation du prix du carburant, le 17 novembre. Il est fortement relayé et, de bouche en bouche, dans les bars, les parcs, les cafés, les salons, tout le monde s’interroge : qu’est-ce que ça va donner ? « Tu mettras un gilet, samedi ? » : la question, parmi mes amis, circule ici et là, souvent sur le ton de la blague. Je réponds simplement que je n’ai pas mon permis, et je hausse les épaules. Ce mouvement, je n’y crois pas. « Le monde brûle, et voilà qu’ils gueulent pour pouvoir continuer à mettre de l’énergie fossile dans leur bagnole… » C’est ce que je me dis alors. 

Les premiers samedi d’action semblent confirmer mes doutes. Il y a des blessés, voire des morts –des automobilistes ayant chargé sur les barrages. Quelque part en France, une petite poignée de gilets jaunes dénoncent des migrants ; d’autres s’en prennent à une femme voilée. Des binettes antipathiques viennent se pavaner en gilet canari, cui-cui (ce qu’ils se mordront ensuite les doigts d’avoir fait) : Waucquiez, Dupont-Aignan –et, par chez nous, le très droitier Eric Ciotti, et Philippe Vardon, figure faf-identitaire locale.  

Sans compter cette espèce de fascination condescendante, sur le ton du regardez-comme-ils-sont-chous, avec laquelle les médias leurs tendaient le micro, et qui ne pouvait me paraître que suspecte. Quand les médias maintream aiment quelque chose, c’est comme quand BHL vous dit qu’il aime bien vos idées : c’est forcément mauvais signe. Et les éditorialistes étaient là, attendris devant ces ronds-points comme jamais ils ne l’avaient été devant les manifs de gauchistes pouilleux qui selon eux avaient ignoblement paralysé le pays durant la Loi Travail. Devant nous, quoi. Comment ne pas être un peu jaloux ?

Parce qu’il y avait ça aussi : les Gilets Jaunes, c’était des gens que nous, urbains plus ou moins éduqués, nous avions perdu de vue. La France des clos résidentiels disgracieux posés au milieu de rien, des sculptures moches à la sortie des autoroutes, des petits villages paumés où la dernière MJC a fermé il y a dix ans, en même temps que le dernier bureau de la Poste. La France des beaufs.

Une France que je connais assez bien, puisque j’ai grandi dans l’arrière-pays varois. Mais que je me suis retrouvé à juger. « C’est quoi ces mimiles qui viennent faire les gusses au péages ? Ils étaient où pendant qu’on manifestait ? Calés devant BFMTV, ils nous crachaient à la gueule, avant d’aller voter FN ». Du pur mépris de classe. Et c’est là que j’ai compris qu’il y avait un problème, et que ce problème ne venait pas des hommes et femmes en jaunes : il venait de moi. 

Donc, j’y suis allé. D’abord indirectement, en suivant les manifestations des lycéen.ne.s –rapidement réprimées. Puis, un jour, début décembre, j’étais de passage à Paris. C’était l’acte IV. Une semaine auparavant, les Champs Elysée avaient brûlé, et l’Arc de Triomphe avait passé un mauvais quart d’heure. Et là, j’ai passé un très bon moment, malgré le froid et la pluie. Une journée de fuite et de blocages à travers la ville, coursés par les CRS et par la BAC au milieu des lacrymos. Les charges, les grenades de désencerclement. Les grilles des magasins qui se ferment à notre passage. Et la solidarité qui émerge, rapidement, dans les rangs, entre militants anars et antifas, streets-médics, manifestants de toutes les couleurs et de toute origine, « provinciaux » comme moi venus spécialement pour l’occasion, et simples passants. Des gens, politisés ou pas, unis dans le simple fait que ça suffit comme ça. 

La répression, hallucinante, sans commune mesure, du mouvement, principalement composé, faut-il le rappeler, de civils pacifiques et désarmés, sera l’un des ciments de cette union. Selon David Dufresnes, on compte aujourd’hui entre 2.000 et 3.000 blessés, dont 82 graves, 152 blessés à la tête, 17 éborgnés et quatre mains arrachées. Des gens, jeunes femmes, vieillards, passés à tabac. Traqués dans les lieux où ils étaient venus se réfugier. Des milliers d’arrestations, de gardes à vue, et de lourdes peines de prison. Une morte : Zineb Redouane, dame âgée qui ne manifestait même pas, tuée dans son appartement de Marseille. Et dans les cortèges, la femme voilée, mère célibataire, côtoie le chômeur votant FN, et ielles subissent ensemble les assauts des forces de l’ordre. A Maintes-la-Jolie, 148 minots des banlieues sont agenouillés et menottés des heures durant, les mains sur la tête, et tout le pays s’émeut. « Voilà une classe qui se tient sage », s’esclaffe un flic. Et non. Ce pays en a marre d’être sage. Il se préfère passage.    

Dans ces défilés dans lesquels un peuple trop longtemps invisible et muet a retrouvé l’image et la parole, nous avons éprouvé un sentiment oublié : la fierté. Fierté du « Gitan de Massy » qui cogne ses bourreaux. Fierté de l’humilié qui dresse enfin sa tête vers l’agresseur, fierté du dominé trouvant finalement le courage de mordre la main du dominant. Fierté qui, amalgamant les déceptions, les fatigues et les espoirs, fait masse et nous rappelle à cette notion que l’on croyait enterrée : la conscience de classe.

Paris aura été le début de mon aventure en jaune. A partir de là, à Nice, mais aussi à Toulouse, j’ai continué à venir tous les samedis, à faire des rencontres, à discuter avec des gens avec lesquels j’étais d’accord presque sur tout, et d’autres presque sur rien, ce qui ne m’empêchait pas de les trouver sympathiques. Bien sûr, il fallait rester vigilants : les fachos étaient à l’affut. Mais c’est, à mes yeux, le fond libertaire et ouvert du mouvement qui l’a emporté, comme l’ont prouvé les assemblées des assemblées des gilets jaunes. Et, plus que l'immigration (malgré les pathétiques tentatives du gouvernement de centrer les débats là-dessus), ce sont plutôt les thématiques écologistes et sociales qui se sont imposées dans les rangs.

Des jours, des semaines, des mois, à y croire, à crier, à rire, à danser, à parler –et à fuir, aussi, à fuir, parce que plus ça allait, plus nous sentions que le pouvoir voulait nous briser. Pas seulement nous invisibiliser (ça, les médias, revenus de leur fascination initiale, s’en chargeaient très bien tout seul, sans que Collomb, puis Castaner, n’aient besoin de le demander) : nous briser. Car nous tenir pour des factieux fachistes-ultra-gauchistes-racistes-antisémites n’était pas suffisant. Il fallait nous faire rendre gorge.

Celles et ceux qui n’ont jamais mis un pied à un samedi jaune ne peuvent sans doute pas s’imaginer ce que cette volonté de nous annihiler signifiait pour nous. Ils n’ont pas connu cette peur, cette peur réelle et physique, d’aller braver les grenades, les LBD et les matraques dans les rues, la boule au ventre –et le courage que cela impliquait, notamment chez des gens, parfois âgés, et qui n’avaient jamais fait de manifestations.

Pour nous, à Nice, il y a eu le 23 mars. La veille, Griveaux avait annoncé la mobilisation du dispositif militaire anti-terroriste Sentinelle afin de « sécuriser les points fixes et statiques ». Et nos édiles locaux, Ciotti et Estrosi, avaient tenus à interdire les manifs tout le week-end durant –pas question de perturber la venue du dictateur chinois. J’ai écopé d’une garde à vue. Prise d’empreinte, d’ADN, photos. Et, au moment même où je me faisais arrêter, Geneviève tombait au sol, le crâne triplement fracturé par la police.

Elle n’est pas morte, heureusement. Elle est là, toujours vaillante, toujours bienveillante, toujours lucide et drôle –je peux personnellement en témoigner. Elle était, avec 15 000 autres camarades, à Hendaye, pour le contre-G7, où la répression, à nouveau, aura été impressionnante. Des observateurs de la Ligue des Droits de l’homme ont été arrêtés. De nombreuses personnes, brutalisées. Une flic infiltrée, démasquée –elle poussait depuis des mois à des actions violentes. Et trois jeunes Allemands, sur la route des vacances, ont été condamnés à trois mois de prison et aussitôt incarcérés pour « possession de littérature gauchiste » -sans doute le livre Révolution, d’un certain Emmanuel M.

Rien à voir avec E. Macron, qui a déclaré quant à lui « qu’aucune violence irréparable » n’avait été commise par la police. Geneviève n’est pas morte, après tout. Steve et Zineb, oui, mais selon l’IGPN, c’est juste pas de bol. Le karma. Et les mains arrachées, c’est comme les yeux crevés : ça repousse.  

Le mouvement a donc continué pendant les vacances. Ceux qui s'étonnent, voire se moquent, de la "faible" mobilisation, devraient prendre en considérations les violences que nous avons eu, et que nous avons encore, à affronter. Mais rien ne nous fera plier. Depuis la rentrée, encore toute fraîche, du jaune a déjà commencé à refleurir, ici et là. Le samedi semi-officiel de retrouvaille se fera le 21 septembre. Il se fera, bien entendu, sur des thématiques écologistes et sociales : « fin du monde, fin du mois, même combat », ce slogan demeure, plus que jamais, d’actualité.

Autour des gilets jaunes, et en partie grâce à eux (et beaucoup de groupes écolos, les XR notamment, feraient bien de ne pas l'oublier), un monde a pris fin, et un autre nous est apparu. Un monde réellement libertaire, égalitaire, frater- et soriternel, où respect et entraide avec nos frères et sœurs humains rime avec bienveillance pour le vivant qui nous entoure, et envie de vivre et de nous épanouir dans un monde où nos enfants pourraient grandir en paix avec les animaux et les fleurs, sans plus avoir à subir les violences du pouvoir.

Une utopie, vous dites ? Certes. Mais il est des moments où les utopies paraissent étonnement concrètes, et où leur réalité nous frappe avec une douceur qui nous fait oublier, l’espace d’un instant, le choc des matraques –un choc qui, lui, malgré tout, ne pourra jamais faire taire l’appel du désir, de la liberté et du rêve.  

A demain,

Salut & sororité,

M.D.

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