Pardon d'écrire ce billet

Trop de mots partout. J’ai beaucoup hésité avant d’écrire, d'où le titre. Peut-être que nous devrions réapprendre l’art subtil du recueillement. Et du silence qui l’accompagne toujours, au moins pendant quelques temps, dans l’attente de pouvoir mettre des mots justes sur notre impuissance, notre douleur, et sur la souffrance d’une famille éplorée. Apprendre à se taire...

Un cas psychiatrique désocialisé et déserté par la moindre once d’empathie a tué un homme, dans des conditions horribles. Il l’a fait au nom de l’islam. La victime, un professeur, avait montré des caricatures du prophète dans son cours. Alors, forcément, on parle. On parle. Le silence attendra.

On parle, on parle, on parle. Pour les musulmans, contre les musulmans, contre l’amalgame, pour le blasphème, pour les services publics, pour ou contre plus de flics et de surveillance, on parle, on parle, sans discontinuer, ça n’en finit pas, jusqu’à la folie, jusqu’à la nausée, jusqu’à l’indécence.

Ça m’a pété une crise d’angoisse, m’a mis en rogne, en pas-bien, en malaise. Je me suis dit qu’on aurait pu faire autrement. S’abstenir de commenter, envoyer toutes nos tendres pensées aux proches de la victime, et nous dire qu’il y a parfois des moments où la sidération et l’horreur imposent le recueillement.

Mais ça ne s’est évidemment pas passé comme ça. Et c’est normal. Il a fallu parler, et moi aussi je le fais, comme un con. Parler, parler, écrire, écrire, écrire, donner son ressenti, son analyse, et surtout, identifier le problème : c’est quoi le problème ? Qu’est-ce qui a rendu ce crime possible ? Les conditions de travail des professeurs ? Le blasphème ? La liberté d’expression ? Qu’est-ce qu’on doit faire ? Qui doit-on accabler ? Qui sont les complices ? Au-delà du cinglé, qui sont les coupables ?  

Mais nous faisons fausse route, je pense. Ces problèmes existent, mais ne riment à rien ici. Enfin, ils sont liés, bien sûr, mais en l’espèce les convoquer ne sert à rien. Le problème, dans cette attaque immonde, n’est pas celui des musulmans. Il n’est pas celui du blasphème. Il n’est pas celui de la liberté, de nos valeurs, de notre république, de ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Rien de tout ça n’est le vrai problème.

Le problème, il est atrocement simple, et c’est que chacun.e de nous peut devenir à tout moment la victime innocente du monde absurde que nous avons créé. De cette société violente, démente. Et que nous ne pouvons rien y faire.

On ne pourra jamais empêcher, malgré tous les flics, malgré toutes nos tribunes, malgré toutes nos réflexions sur ci, sur ça, nos appels, leurs récupérations abjectes, nos analyses plus ou moins subtiles, malgré tout ça, on ne pourra jamais empêcher un psychopathe aux neurones cramés de commettre une horreur, et ce quelle que soit l’idéologie débile qu’il choisira pour justifier son acte.   

Elle est horrible, cette impuissance. Et c’est sans doute elle qui nous pousse à crier aussi fort, à vouloir écrire et parler absolument, même si ces appels, parfois sincères, souvent émouvants, à mes yeux, n’ont aucun sens. « Rester soudés », « solidaires », « ne pas se laisser faire », mais comment ? A part continuer à vivre, nous ne pouvons rien faire face à ces atroces faits-divers. Rien. L’impuissance.

Ainsi, pour moi, toutes ces paroles qui s’agglutinent depuis samedi, et j’ai bien conscience que je serai sans doute mal compris en écrivant ça, sont à côté de la plaque, et n’apportent rien sinon de l’eau au moulin de crétins fanatisés qui, s’ils souhaitaient être au centre de l’attention pour créer encore plus de haine, encore plus de débats stériles, encore plus de tensions dans une société déjà portée au rouge (et soumise à un couvre-feu dans l'indifférence générale), ont parfaitement réussi leur coup.

Sur certains sujets, on peut ne pas réagir. On ne connaissait pas la victime, on peut donc se dire qu’on n’est pas les plus légitimes pour parler. On peut ne pas se positionner ici ou là, sachant que dans ce genre de cas de figure, à moins d’avoir de lourds problèmes mentaux et éthiques, le positionnement est sensé aller de soi. On peut n’avoir aucune réaction autre que celle, bien naturelle, d’être écœuré et fatigué.

En conclusion, je ne propose rien. Je crois que nous devrions peut-être réapprendre l’art subtil du deuil. Et du silence qui l’accompagne toujours, au moins pendant quelques temps, dans l’attente de pouvoir mettre des mots justes sur notre impuissance, notre douleur, et sur la souffrance d’une famille éplorée.

J’ai peur des temps à venir. Ce n’est jamais le bon moment pour l’horreur, mais le moins que l’on puisse dire est que cet attentat ignoble arrive à point nommé pour tous nous faire basculer dans l’abîme. Et nous ne pouvons rien y faire.

A part nous taire, peut-être. Faire place au deuil.

Silence.

En attendant de vivre dans un monde sans armes et sans guerres.

Et sans nous au milieu, tétanisés par cette folie.

M.D.

 

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