Plus rien n’a de sens

Chères générations futures, si vous lisez ce message, c’est que vous l’avez trouvé à côté de mon corps, enterré très profond, le plus loin possible de mes contemporains (tout particulièrement de Pascal Praud) afin que vos archéologues ne pensent pas que j’étais en rapport avec eux. Et si je vous écris, c’est pour vous expliquer comment nous sommes tous devenus fous.

Parce qu’à vous, générations futures, qui peut-être, j’espère, vivez dans une société moins dysfonctionnelle, dans un monde plus beau, plus libre et plus juste, ça a dû vous faire bizarre, de tomber sur nos restes. « Mais qu’est-ce qu’ils ont foutu, au début du XXIème siècle ? », avez-vous sans doute murmuré, consternés, en exhumant d’une couche d’ordures diverses, de masques usagés et de tracts « Eric Zemmour 2022 » les débris d’un monde ayant sombré dans les excès les plus consternants du délire.

Depuis un an maintenant, en effet, n’importe quelle personne encore douée d’un soupçon de sens commun ne peut qu’avoir l’impression de vivre dans une sorte de Kamoulox géant, à base de Jamiroquai néonazi arborant fièrement ses cornes de bison en plein cœur du Capitole et d’Isabelle Balkany chroniqueuse chez Hanouna. Chaque jour, une digue saute et les bornes du raisonnable s’effritent, comme un vieux journal oublié sous la pluie. Chères générations futures, je vous le dis : plus rien n’a de sens, je ne comprends plus rien, ce monde est fou, je suis fou, et j’avoue ne pas vraiment savoir comment on en est arrivés là.

Oui, comment en est-on arrivés là ? A cette nation de fantôme prostrés, déprimés, maintenus en détention forcée dans l’ennui par une clique de clowns pas drôles masquant difficilement leur incompétence par des agitations frénétiques et un déluge verbal navrant qui, de « république » à « laïcité », retire à chaque mot la moindre signification ?

Sauver les hôpitaux en supprimant des lits, garantir la liberté de culte en fermant des mosquées, assurer « l’ordre » en interpellant des manifestants avant même qu’ils n’aient manifesté, défendre la culture en maintenant les musées, les facs et les petites salles de spectacle fermés pendant que les Galeries Lafayette restent évidemment ouvertes pour les soldes, dire tout et son contraire sur tous les sujets, sur les masques, il en faut, il en faut pas, on en a, on n’en a pas, sur les vaccins, bientôt on aura vacciné 70 millions de personne (ce qui est un exploit dans un pays de 67 millions d’habitants), ah non, pardon 30 millions, ou moins, ou on verra bien, sur le couvre-feu, dire tout et n’importe quoi, en boucle, à la télé, à la radio et voir si ça passe…

Et après, s’étonner que les discours complotistes prospèrent comme des orties dans une maison à l’abandon. Autour de moi, chères générations futures, tout y passe, et des gens que je connais bien, et qui auparavant parvenaient à percevoir le monde avec un certain esprit critique, sont aujourd’hui devenus adeptes enthousiastes d’une thèse voulant qu’il existe une cabale mondiale de pédophiles adorateurs de Satan qui contrôlent les politiciens, les médias et Hollywood, et ont pour principal adversaire le Sauveur du monde, un monsieur orange, milliardaire adepte du golf, ex-star de la télé et ex-président des Etats-Unis, tandis que, de son côté, le maléfique Bill Gates construit tranquillement des virus et leurs vaccins en mélangeant des nanoparticules et des petits bouts de SIDA.

Comment en est-on arrivés là ? Les spectacles sont interdits. Pour nos évènements revendicatifs, nous sommes obligés de promettre à la préfecture et aux flics qu’il n’y aura pas de concert, ni de théâtre, ni de danse, ni quoi que ce soit qui pourrait ressembler à de la culture vivante, parce que la culture vivante, pour ce gouvernement, c’est ça, le vrai virus, qu’il faut mater et annihiler.

Les étudiantes et étudiants crèvent de faim et de tristesse, et tout ce que Macron trouve à faire, c’est un « défi » à MacFly et Carlito afin d’aller se ridiculiser sur Youbube pendant que ces deux crétins feront du beurre à leurs sponsors, et le tout au profit d’un syndicat étudiant de droite, la FAGE, dont l’antenne niçoise, la FACE, se caractérise par son clientélisme et ses liens étroits avec la mairie, son fondateur, Pierre Barone, ayant par exemple figuré en bonne place sur la liste de Christian Estrosi lors des dernières municipales.

L'armée française, sans doute après que ses généraux aient trop regardé la saga des Avengers, s’est dotée d'une « Red Team défense », soit une équipe d’auteurs de science-fiction, seront-il ou non en slip, on ne le sait pas, qui concocteront les scénarios des conflits de demain pour aider les kakis à y faire face. Sachant que la France est le troisième exportateur mondial d’armement et livre pour moitié son stock à des dictatures sanglantes, dans des conditions d’opacité absolue, on espère que nos écrivains imagineront un récit ou l’armée française et ses chefs se découvrent une éthique et une dignité.

Darmanin, le ministre de l’intérieur accusé de viol, est en face à face à une heure de grande audience avec Marine le Pen, fille de son père, à la tête d’un parti xénophobe néo-fascisant, et ils sont d’accord sur tout, et même plus, il la trouve trop « molle », ce qui revient à avouer qu’il est plus xénophobe et néo-fasciste qu’elle.

D’ailleurs, une grande partie du débat public est actuellement occupée par un concept imaginaire, « l’islamogauchisme », qui rejoint le féminazisme, le grand remplacement et les ravages du racisme anti-blanc dans les rangs des trucs à la con qui n’existent pas mais qui sont bien pratiques pour détourner l’attention du fait que celles et ceux qui prétendent nous diriger ne connaissent rien du pays qu’ils malmènent, et qu’ils ont l’agilité intellectuelle d’un ragondin mort broyé par les hélices d’une péniche.

Il faut une attestation pour tout, les flics arpentent sans cesse nos rues, manifester est un danger pour sa santé, nous n’avons plus de libertés nulle part, mais par contre, enfermés chez nous après 18h, nous pouvons aujourd’hui manger un yaourt nommé Liberté (https://www.legoutliberte.fr/) –et j’imagine d’ici les lignes émouvantes qu’aurait pu écrire Eluard sur ce délicat produit laitier.

Sarah El Haïry, humoriste et artiste contemporaine spécialisée dans le happening malaisant, exerce une fonction au sein du gouvernement, un fait déjà en soi suffisamment incroyable pour qu’il ne soit nécessaire d’en rajouter sur le sujet.

Plus rien n’a de sens. Je pourrais continuer ce décompte macabre des aberrations contemporaine pendant des pages et des pages, revenir sur chaque énormité proférée quotidiennement sur CNews ou ailleurs, en des plateaux où, je sais, chères générations futures, c’est étonnant, mais c’est ainsi, au début du XXIème siècle, très longtemps après le siècle des Lumières, on peut tranquillement minimiser le viol, l’inceste, toutes les violences racistes et sexistes, et se comporter comme une ordure réactionnaire sans que personne ne bronche ni, parmi les encravatés présents, n’y trouve à redire.

Non, plus rien n’a de sens. Il s’est même trouvé ici-bas une personne assez tarée pour suggérer le nom de Zineb El Rhazoui pour… le prix Nobel de la paix. Ceci n’est hélas pas un gag. « Grands sont les déserts, et tout est désert » (Alvaro de Campos).

Vous qui me lisez dans le futur, j’ai travaillé avec vous, alors que vous étiez jeunes -ou était-ce vos parents, vos grand-parents, vos arrières-grands-parents... Mettons que c'était vous. J’étais surveillant dans un lycée technique. Jour après jour, semaine après semaine, à partir de ces tristes années 2020 et 2021, je vous ai vu vous racornir, vous éteindre, vos yeux se teinter d’une lueur de lassitude, vos épaules s’affaisser sous le poids de l’ennui. Masqués toute la journée, perdues entre le « présentiel » et le «distantiel», interdits de soirées, de bisous (j’ai en effet ci-dessus oublié de mentionner que dans un établissement scolaire non loin de Nice, un élève a été exclu une journée pour avoir embrassé sa copine dans la cour), interdits d’avenir, d’espoir, avec pour seul horizon une société de chômage de masse, de crise économique, d’autoritarisme violent, de capitalisme destructeur et vorace et de couvre-feu permanent.

Et pour ça, j’aimerai vous demander pardon. Même si ce n’est pas vraiment à moi de le faire : mais les vrais coupables de tout ça ne vous demanderont jamais aucun pardon, ils s’en foutent, vous êtes pour eux, dans cette inepte « guerre au Covid » qui se mène non par pour mais contre nous, la même chair à canon que la génération sacrifiée de toutes les guerres passées, que toutes les générations sacrifiées de toutes les époques, par les mêmes dirigeants qui ont rendu le monde semblable à leur propre délire.

Comment en est-on arrivés là ? Je vous ai écrit plus haut que je ne le savais pas vraiment. Mais je dois néanmoins dire que j’ai des pistes. Probablement n’avons-nous pas lutté assez fort pour faire tomber le monde capitalo-consumériste qui nous a mené au désastre pandémique. Sans doute n’avons-nous pas été assez unis dans ces combats légitimes et nécessaires, et dans cette construction d’une autre société plus respectueuse du vivant, horizontale, libre, libertaire, tendre, écologique.

Cette société, peut-être que vous y vivez. Peut-être que vous avez su la faire, vous, cette belle révolution à laquelle nous ne sommes mêmes plus capables de rêver.

Peut-être que ça y est, vous vivez en paix et en égalité, dans des villes emplies de fontaines et de potagers, où les oiseaux chantent et où les chats, innombrables, ont la gentillesse de ne pas trop les manger, où les concerts et la danse sont quotidiens, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, où la vie est douce et gratuite, où l’entraide est la norme, où la police et les politiciens n’existent plus, où le voyage est un partage, où toutes les statues des anciens maitres ont été mises à bas, où la lecture, notamment des nouvelles de Julio Cortázar et de Jorge-Luis Borges, est une des activités les plus prisées, et où l’amour libre se pratique tout le temps, partout, dans toutes les positions.

Comme je vous envie…

Allez, chères générations futures, c’est promis : aujourd’hui, plus rien n’a de sens, mais à partir de maintenant, nous ferons tout pour la faire advenir, cette société. Avec vous, qui aujourd’hui êtes jeunes, et qui, quoiqu’en pensent les vieux grincheux, me stupéfiez chaque jour par la conscience que vous avez que les choses doivent changer.

Une dame d’il y a longtemps pour vous, madame Polony, s’est lamentée en son temps de voir un « sondage choc » vous présenter toujours plus préoccupé.es par le sexisme, le racisme, les violences policières, les inégalités, l’écologie, preuve selon elle de la « radicalité de [vos] opinions », vous triste jeunesse jamais contente alors que pour les gens friqués comme Natacha, tout allait plutôt bien dans le moins pire des mondes possibles.

Cette « radicalité », j’espère que vous avez su la conserver. Parce qu’il n’y a qu’elle qui pourra nous aider à retrouver un petit peu de sens. Et cette radicalité, puissions-nous la voir apparaître aussi dans les cœurs dans ces millions de petits enfants qui grandissent entourés de flics au-devant de leurs écoles, sans voir de visages humains, et qui seront sans aucun doute, je veux y croire, les germes de l’anarchie de demain.

A ce sujet, je vous quitte sur des mots de mon seul maître, Alberto Caeiro, le Gardeur de troupeaux :

« Si je meurs très jeune, écoutez ceci :

je ne fus jamais qu’un enfant qui jouait.

je fus idolâtre comme le soleil et l’eau d’une religion ignorée des seuls humains.

Je fus heureux parce que je ne demandai rien.

non plus que je ne me livrai à aucune recherche ;

de plus je ne trouvai qu’il y eût d’autre explication que le fait pour le mot explication d’être privé de tout sens.

Je ne désirai que rester au soleil et à la pluie - au soleil quand il faisait soleil et à la pluie quand il pleuvait

(mais jamais l’inverse), sentir la chaleur et le froid et le vent,

et ne pas aller plus outre. »

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

PS : si le mensuel Mouais, où j’écrivais à l’époque, existe encore, n’hésitez pas à vous abonner: https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

PSPS : je crois que la blague dans le chapô de ma lettre, celle sur le fait de se faire enterrer très profond sous terre, vient de Pierre-Emmanuel Barré, un des mecs les plus drôles de mon époque.

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