Mačko Dràgàn
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Billet de blog 22 nov. 2021

Ce sera pas facile, Nina, mais on y arrivera. Lettre à ma nièce

Voilà, tu es née, Nina, et moi, ton tonton, je t’aime déjà de toutes mes fibres émues de punk à chat. T’es loin, et on ne se verra pas avant des mois, alors je t’écris une lettre, pour te souhaiter bienvenue dans ce monde complètement fou –et te promettre de tout faire pour te le rendre vivable (avec l'aide de Herrou, Meurice et de bien d'autres tatas et tontons), même si ça va pas être facile...

Mačko Dràgàn
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ça y est. Ce jeudi 11 novembre, date de la fin d’une guerre idiote qui a tué des millions de prolétaires et de paysans qui n’avaient rien demandé pour servir les intérêts de gens qu’ils ne connaissaient pas, tu es née, dans l’après-midi, ou le matin, je ne sais plus, comme tu es à Montréal, je m’y perds un peu. Tu nous as fait peur, tu arrivais dans le mauvais sens (signe déjà d’une personnalité à contre-courant ?), tu manquais un peu de gras et il a fallu faire une césarienne, mais tu es arrivée parmi nous, petite crevette aux yeux tout noirs, hurlant ton premier souffle de vie loin, très, trop loin de moi. Et ce jour restera donc pour moi celui du merveilleux miracle de toi, plutôt que celui de la fin d’une guerre idiote qui a tué des millions de prolétaires et de paysans qui n’avaient rien demandé pour servir les intérêts de gens qu’ils ne connaissaient pas.

C’est alors que j’ai appris comment tu t’appelais : Nina. Ta maman, ma chère grande sœur, avec qui j’ai partagé durant mon enfance notre lit superposé, ou parfois le même lit, quand il y avait de l’orage au-dehors et qu’elle avait peur, ta maman, donc, ne voulait pas que l’on sache ton nom avant ta naissance –et, tu auras le temps de t’en rendre compte, quand elle décide de quelque chose, elle s’y tient, la frangine.

Nina, quel joli nom. Comme la grande Nina Simone. Comme Nina Dotti. Comme ce doux parfum. Et comme la fille de deux de mes meilleurs potes, une des gamines les plus vives et alertes que je connaisse, du haut de ses 5 ans et demi, avec ses grands yeux bleus qui brillent, et avec laquelle, c’est marrant, j’avais joué une partie de la soirée qui a précédé ta naissance, comme pour me préparer à ton arrivée, ma petite Nina, comme pour me préparer à devenir pour toi le meilleur des tontons punks, le plus attentionné des oncles un peu à la ramasse.

Pour se voir, il faudra attendre, je te l’ai dit, puisque heureusement pour toi, et malheureusement moi, tu vas grandir dans ce pays où il fait si froid l’hiver et si beau l’été, où les gens où un si bel accent (enfin, c’est nous ici qui disons qu’ils ont un accent), et où il y a des grandes forêts enneigées pleines de caribous, ces forêt où nous irons courir tous les deux, quand j’aurai assez d’argent (l’argent, tu verras, c’est un truc carré de papier qui fait chier les adultes), -mais je promets de faire au plus vite.

Donc, voilà. Il est tard, et j’ai probablement déjà bu quelques bières de trop, comme souvent, je m’en excuse, mais je voulais t’écrire, et te prévenir, avec ton mon amour, toute ma tendresse, mais aussi toute mon angoisse : ça va pas être facile, Nina.

Nous ici, en France, tous les journaux parlent sans discontinuer d’un petit monsieur très bête, très moche et très raciste (le racisme, tu apprendras bien assez tôt ce que c’est, donc je ne te divulgâcherais pas le concept), pour le plus grand plaisir d’une poignée d’autres messieurs plein d’argent, et d’autres poignées d’autres messieurs tout grincheux et tout rasés, et qui ont des armes, et qui aimeraient bien en finir avec les gens qui ont des têtes de pas-d’ici comme ton tonton. Et puis on a un président (un président c’est un monsieur riche avec un costume et qui ne sert à rien, à part nous faire du mal) complètement fou, tout aussi fou que tous les autres présidents du monde, qui se sont rassemblés il y a pas longtemps, dans un truc qui s’appelait la COP 26, pour nous dire que certes la planète brûle, les forêts disparaissent et l’air devient irrespirable, et ça à cause d’eux, et de leurs potes plein d’argent, mais qu’est-ce qu’on y peut, donc ils ont décidé de ne rien faire, et ils étaient contents. Très contents d’enterrer ton avenir, ma petite Nina.

Parce que comme l’a écrit Edgar Hilsenrath dans son terrifiant chef-d’œuvre sur le génocide arménien, le Conte de la dernière pensée, que je viens de finir (mais toi, tu auras tout le temps de savoir qui est Hilsenrath et ce qu’est le génocide arménien, rien ne presse), « quand les puissants de cette terre n’ont pas envie de se bouger le cul [pardon : je voulais dire les fesses], ou quand le fait de bouger cette partie du corps va à l’encontre de certains intérêts, alors les fesses restent bien sagement au repos, on se les bougera plus tard, et la conscience, quelque part au-dessus des fesses, on la tranquillise avec ces mots : plus tard ! »

Parce que ces gens-là, ils font partie d’un camp, Nina (c'est pas moi qui l'ai dit, c'est un autre monsieur bête et moche, avec un grand chapeau, et qui travaille comme préfet à Paris), le camp des gens qui s’en foutent de détruire le monde dans lequel tu viens d’apparaître. Mais rassures-toi, il y a un autre camp, celui dont je fais partie, celui de celles et ceux qui vont tout faire, tout, pour que tu puisses grandir et jouer au milieu des potagers, avec des abeilles, des fleurs et des chats, surtout des chats, et ta maman et ton papa, et ta grand-mère, ma maman, et toute une bande de tatas et de tontons assis là dans l’herbe, à te regarder être heureuse, sans recevoir d'ordres de personne.

Vraiment, n’ai pas peur : si la petite bande des destructeurs parle si fort, c’est qu’ils sont cons, et qu’ils ont tort.

Tu ne connaîtras pas mon papa, ton grand-père, enfin, pas vraiment, tu verras, notre famille, c’est un beau bordel, bref, tu ne le connaîtras pas, mais moi non plus, je l’ai pas connu, quand il est mort, j’étais bien trop petit, j’avais trois ans. Lui aussi, il faisait partie du camp de celles et ceux qui aiment les arbres et le rire, et à son époque, et à sa façon, il s’est battu pour ça, et nous, cinquante ans après, on se bat toujours pour ça, et je dois te dire qu’on a pas gagné grand-chose, mais une chose est sûre, ma nièce, ma petite Nina : il y aura toujours des gens qui ne renonceront pas, quitte à tout perdre, même la vie, même le moindre espoir, même la raison, mais qui resteront là à faire en sorte, toujours, de génération en génération, que la génération suivante puisse au moins vivre en croquant la peau d’un vrai fruit, et enseigner à ses enfants la joie qu’il y a à poser sa joue contre la fraicheur de l’écorce d’un chêne en plein été, dans les champs de coquelicots. 

Je suis désolé, Nina, je deviens guimauve, c’est toujours comme ça, quand j’ai un peu bu. Je dois dire que tu n’es pas tombée sur le plus beau lot, dans la foire aux tontons. J’ai à peine trente ans mais je suis déjà fatigué, ma nièce. Ton tonton il mène pas la grande vie, il est un peu fou, il a la gueule un peu cassée, des balafres de partout, une sévère tendance à la dépression, et la sale manie de boire des verres de trop en fumant clope sur clope, pourquoi, eh bien, déjà, parce que la vie, la vie, ça pique, tu verras, mais aussi parce que la société (la société, c’est l’ensemble des personnes avec lesquelles on est obligés de vivre, selon les règles décidées par l’autre camp) n’est pas tendre avec les gens de notre bord, elle les fout sur le côté, elle nous blesse, elle nous insulte, et nous, des fois, on n’en peut plus.

Mais si c’est la condition pour que des petites merveilles comme toi puissent profiter de la beauté d’un ciel bleu, on va continuer. Je ne suis qu’un petit anar’ parmi pas beaucoup, loin s’en faut, et un prolo paumé parmi tant d’autres, mais je ne suis pas seul, nous se sommes pas seuls à aimer les arbres et le rire.

Il y a toute une bande de tatas et de tontons incroyables, que j’imagine maintenant tous et toutes penchées sur ton berceau, toute une assemblée de joyeux drilles à la dégaine bonne à faire vomir le premier Zemmour venu, et c’est tout ce qu’on lui souhaite, toute une agora de copaines qui chaque jour, de concert d’accordéon punk en maraude à la frontière de Vintimille, les mains tatouées dans la terre du potager de quartier, au milieu des bottes de foin des collines de Nice et d’ailleurs, sur les chantiers participatifs, ou en chantant désespérément dans les rues, un verre de rouge à la main, et aussi bien d'autres moins galériens pour moins brusquer ma chère sœur, toutes ces personnes qui construisent pour toi, et pour tous les autres pitchoun, une société dans la société, un petit cocon dans lequel tu seras bien, ma Nina, en attendant que ce cocon, ça soit notre planète entière, je sais, dit comme ça, ça a l'air impossible, mais je te jure, on y arrivera, on y arrivera un jour.

Mais allez, il est tard, et j’ai bien trop parlé, -tu verras, c’est un de mes innombrables défauts, même si c’est sans doute pas le pire. Et demain, je me lève tôt, je dois aller voir tata Mahault, tonton Cédric et tonton Guigui à Ménilmontant, pour boire des coups avec les tatas et les tontons du Monte-en-l’air, pour la sortie du bouquin de tonton Allan Barte sur le président fou ; je t’enverrai la photo : avec une bande de fées comme ça pour t’accompagner, un Emmaüs-Royen, une étudiante gilet jaune, un paysan délinquant, un guignol de la radio, un dessinateur cinglant et un roumano-punk-à-chat, sûr que tu ne peux partir dans cette vie que du bon pied. 

La belle bande des tatas et des tontons te salue ! Le doigt d’honneur ne t’est bien entendu pas destiné ma Nina, il est pour ceux qui s’obstinent à bousiller ton monde.

Ah, et d’ailleurs, tonton Meurice m’a dit de te faire passer ce message, qu’il m’a envoyé le lendemain de cette soirée où ton tonton punk a encore trop bu : « Bienvenue Nina dans ce monde de folie douce, de folie dure, de folie pure !! »

J’ai hâte de te connaître. Je pense à toi, ma Nina. Promis, je prendrai soin de toi, et de ce monde qui est tien ; et plus tard, comme l’a écrit mon seul maître, Alberto Caiero, le gardeur de troupeau,

« Quand je mourrai,

que ce soit moi, l'enfant, le plus petit.

Et toi, prends-moi dans tes bras

et emmène-moi au-dedans de chez toi.

Déshabille mon être humain et fatigué

et couche-moi dans un lit.

Et raconte-moi des histoires, au cas où je me réveillerais,

pour que je puisse me rendormir.

Et donne-moi des rêves à toi pour que j'en joue

jusqu'à ce que naisse un jour

de toi seul connu. »

Je t’embrasse,

Ton tonton Philémon Mačko Dràgàn

Lettre envoyée ce jour par la poste, tu la recevras bientôt ! Et tu la liras quand tu seras assez grande.

Quelqu’un nait, quelqu’un meurt. Pensée pour Hubert Jourdan, qui a dédié sa vie à aider les gens dans la merde qu’on appelle « réfugiés », et qui nous a quitté dans son sommeil, sans un bruit, la semaine dernière.

Et vous qui n’êtes pas ma chère nièce mais qui venez de lire cette lettre, retrouvez bien d’autres de mes écrits sur http://mouais.org/

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