L’an 0, c’est maintenant : ne laissons pas le pire advenir

France, 23 mars 2019 : à l'occasion de la visite du dictateur Chinois, le pays cesse d'être une démocratie. Nous avons peur, et c’est normal. Des banlieues jusqu’aux montagnes, nous devrons pourtant sortir dans les rues. En paix. Avec un seul mot d’ordre : laissez-nous vivre. Rendez les clefs, et laissez-nous créer la société solidaire dans laquelle nous voulons que nos enfants grandissent.

L'armée, avec les militaires de la mission antiterroriste Sentinelle, mobilisée de manière « renforcée », interdiction des manifestations de gilets jaunes « à chaque fois qu’il le faudra », policiers et gendarmes fondés à interpeller arbitrairement toute personne présente sur les lieux visés par une interdiction, drones de surveillance, retour en force des LBD, peinture marquante destinée à traquer les « émeutiers », incitation faite aux forces de l’ordre à « aller au contact » (il est vrai que, jusqu’à présent, elles avaient eu la main un peu légère)...

France, 23 mars 2019 : à l'occasion de la visite très symbolique du dictateur Chinois, le pays cesse officiellement d'être une démocratie.

Comme le note Libé dans un article récent, la prochaine étape, c'est l'article 16 : pleins pouvoirs pour le président. Vous avez peur ? Vous avez sans doute raison.

Et c’est à Nice, où je réside, que se jouera ce sinistre scénario de mise à mort programmée des instituions démocratique de notre pays. La carte des lieux d’interdiction de manifester vient d’être rendue publique aujourd’hui même : c’est toute la ville qui va être bouclée, à partir de samedi, et pour trois jours. Comme beaucoup d’autres habitants de ce pays, nous serons désormais les citoyens d’un État d’exception.  

Denis Carreaux, directeur des rédactions du groupe Nice-Matin, s’est, dans la parution de ce jeudi 21 mars, fendu d’un édito où il nous fait part de ses hantises, qui sont désormais celle de toute une caste de clowns qui jadis se complaisaient, pour asseoir leur domination et lui donner une assise légitime, dans des poses de héros de la démocratie républicaine, mais aujourd’hui fin prêts à se muer en Pinochistes en puissance : « Voir la promenade des Anglais ravagée, à l’image des Champs-Élysées ? Livrer le Negresco aux flammes comme samedi le Fouquet’s à Paris ? Piller les commerces de l’avenue Jean-Médecin ? ».

Et telle énumération serait susceptible, plutôt que l’horreur, de susciter une certaine fringale et une abondante eau à la bouche chez beaucoup dans une société portée au rouge, après des mois de mobilisations, par la violence d’un pouvoir politique, économique et médiatique bunkérisé et résolu à en venir jusqu’à la dernière extrémité (cette extrémité si chère à ceux qui sont au bon bout de la cordée, et qui n’apprécient guère que celle-ci commence à tirer) afin de maintenir un semblant d’équilibre aux ruines dans lesquelles il s’est muré en hurlant que le cap est bon et qu’il faut continuer les réformes.  

« Dès les premiers appels à la mobilisation, nous rassure heureusement sieur Carreaux, sur les réseaux sociaux mardi, les autorités locales ont d’emblée pris leurs responsabilités. Le maire de Nice, Christian Estrosi, a immédiatement exigé du Premier ministre et du ministre de l’Intérieur l’interdiction de la manifestation. Le préfet, Georges-François Leclerc, a répondu favorablement à cette demande. Le député Éric Ciotti a vigoureusement interpellé Édouard Philippe et Christophe Castaner mercredi après-midi à l’Assemblée ». Ouf ! On respire, ce n’est donc pas encore aujourd’hui qu’un Gilet Jaune pourra aller se manger un caviar flambé sauce fumigène au Negresco.  

Comme l’a écrit mon ami David M., associatif niçois, dans un texte savoureux posté sur Facebook à propos de cet édito délirant : « Parfait Dédé, chacun a bien fait son boulot ! Le maire exige, le préfet acquiesce, le député interpelle vigoureusement. « Non, les scènes apocalyptiques du week-end dernier ne peuvent pas se répéter samedi à Nice » (Éric Ciotti). « Non, les scènes apocalyptiques du week-end dernier ne peuvent pas se répéter samedi à Nice » répètes-tu à l'instar du p'tit chauve […] Puis tu nous dis tranquillement que la liberté de manifester ça va bien cinq minutes, que «ce n’est rien d’autre que la liberté de casser (…) le gouvernement a eu raison de serrer la vis ». Ah ! Voilà enfin la métaphore de quincaillerie ! T'as eu l'idée en allant à Castorama en famille dimanche ? Serrer la vis c'est interdire, réprimer, envoyer l'armée ? Mutiler et éborgner ? Et la suite Dédé ? Que doit faire un CRS pour serrer la vis ? Que doit faire un militaire armé d'un FAMAS ou d'un HK 416 F ? Si les citoyens décident malgré tout de manifester, quel serrage de vis préconises-tu ? »

La question est évidemment rhétorique : ce que ce monsieur préconise, et avec lui, d’éditos rageurs en plateaux télé riches en séquences qui auront sans aucun doute une place de choix dans les archives futures de l’abomination, une masse bêlante d’éditocrates apeurés, répétant en boucle les éléments de langage (si tant est qu’on puisse encore parler de « langage » à propos d’assemblages de mots aussi vides de sens) c’est de détruire. A défaut de pouvoir détruire la colère d’un peuple, détruire le peuple lui-même. Le traquer, le gazer, le mutiler, l’éborgner, le contraindre, l’enfermer jusqu’à ce qu’enfin sa parole cesse, jusqu’à ce qu’enfin il fasse silence, jusqu’à ce qu’enfin ces chairs vives, ces corps toujours incontrôlables, s’effondrent à terre, dans un bruit mat. Retour à l’ordre –et les vainqueurs verseront un sac de chaux sur les charniers, avant de passer à autre chose.  

Mais ça n’arrivera pas. Je suis gilet jaune. Et, comme tous les autres camarades, j’ai peur. Peur de ce qui va arriver demain. Peur de ce qui pourra arriver à des amis, à des inconnus, à de simples passants. Et si le pire survient, ça ne sera pas la faute des Black Block. Comme l’a judicieusement souligné François Bonnet à propos de ces derniers : « leur démonstration est faite. Leur stratégie de toujours est de démontrer, en organisant l'affrontement systématique avec les forces de l'ordre, que la nature profonde de tout État capitaliste est autoritaire ou dictatoriale. Nous y sommes, l'État mobilise la troupe pour endiguer et mieux réprimer un mouvement social désormais considéré comme « un ennemi intérieur »  

J’ai peur, mais, avec tous les autres, j’irai. Et je demande au plus grand nombre de faire de même : la rue nous appartient, et ce qui se jouera demain va au-delà du fait d’être d’accord ou non avec nos revendications. Ce qui se jouera demain, c’est l’avenir de notre société démocratique lui-même. Socialisme, ou barbarie, disait Rosa Luxembourg. On y est. Société égalitaire et solidaire, ou glissement irréversible vers l’ordo-libéralisme ultra-autoritaire (pour ne pas dire « fascisme »).   

Nous avons tous peur, et c’est bien normal. Quelque chose de grave est en train d’advenir, ici et maintenant, et tout dépendra de notre capacité à répondre avec intelligence, amour et courage à cette situation inédite.

Des banlieues jusqu’aux montagnes, nous devrons donc, tel le peuple Algérien en lutte, sortir dans les rues, pacifiquement. Avec un seul mot d’ordre : laissez-nous vivre. Rendez les clefs de la bâtisse croulante de votre vieux monde, et laissez-nous créer la société solidaire dans laquelle nous souhaitons prospérer, dans laquelle nous voulons que nos enfants grandissent.

Frédéric Lordon : « M. Macron, voyez-vous la minceur de l’écart qui vous tient encore séparé du Gorafi ? Vous êtes la gorafisation du monde en personne. Sauf que, normalement, le Gorafi, c’est pour rire. En réalité, personne ne veut vivre dans un monde gorafisé. Si donc le macronisme est un gorafisme mais pour de vrai, vous comprendrez qu’il va nous falloir ajuster nos moyens en conséquence. Et s’il est impossible de vous ramener à la raison, il faudra bien vous ramener à la maison ».

Demain, contre le gorafisme, nous marcherons en peuple libre. J’espère que des élus trouveront enfin une utilité à leur écharpe tricolore : qu’ils l’arborent en tête de cortège, afin d’honorer pour une fois la promesse qu’il nous ont faite de nous représenter.

A demain.

Salut & fraternité,

M.D.

 

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