Plutôt à poil qu'en costard: de la nudité en politique

Depuis quelques jours, le sujet de la nudité en politique est revenu sur la table. Avec un constat évident : il semblerait que nos corps dérangent. Nos chairs prolétaires, imparfaites, usées, épuisées parfois, mais surtout, provocatrices, n’ont donc pas leur place dans l’espace démocratique. Ce qui doit nous questionner sur l’ordre moral conservateur qui revient en force parmi nos dirigeants.

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Durant la dernière cérémonie des Césars (dont on est libre de penser ce qu'on veut, elles étaient manifestement ratées mais ce n’est pas le sujet), l'actrice Corinne Masiero, tout le monde l'aura noté et commenté, s'est présentée le corps ensanglanté, en costume de peau d'âne, puis nue, révélant les mots : « No culture, no future » sur le ventre et « rends-nous l'art, Jean » sur le dos.

Une façon de dénoncer à sa façon la crise traversée par le monde de la culture, à l'agonie en raison de l'incompétence du pouvoir, et la nécessité, toujours à défendre, de libérer le corps féminin de l'oppression machiste. Et c'était bien son droit. D'autant que c'est beau, une chair, un corps. Surtout quand il lutte. Ça bouscule, ça interroge. Ça questionne.

Photographie de soutien à Masiero prise dans le Théâtre National de Nice occupé -censurée par Facebook Photographie de soutien à Masiero prise dans le Théâtre National de Nice occupé -censurée par Facebook
Que n'avait-elle fait ! Roselyne Bachelot, doctoresse ès bon goût (elle a été chroniqueuse chez Hanouna et aux Grosses Têtes, et elle vient de décorer Sardou, c'est dire), s'est lamentée : « c'est navrant de voir des artistes piétiner leur outil de travail », a-t-elle déclaré, bien qu'il semble qu'elle ne maîtrise pas trois des mots qu'elle emploie dans cette phrase : "artistes" "outil" et "travail" -bon, "piétiner" et "navrant", ça, elle connaît.

Eric Ciotti, qu'on ne présente plus, a regretté le monde d'antan où les femmes étaient à la cuisine et pas seins nus à clamer des revendications. Et dix élus LR du groupe "Oser la France", donc des élus qui osent tout, et c'est bien à ça qu'on les reconnaît, ont adressé une lettre au procureur de la République de Paris afin de menacer l’actrice : « au-delà des considérations artistiques et politiques, il existe certaines dispositions du Code pénal notamment s'agissant de l'exhibition sexuelle imposée à la vue de tous ».

Quant à Facebook, la multinationale si cool et branchée de la Silicon Valley, et qui a en fait la même vision du monde qu’un vieux curé pétainiste, elle s’est faite en cette circonstance l’alliée des conservateurs coincés de tout bord, en laissant son algorithme censeur faire disparaitre de la toile les photographie de soutien à Masiero apparues un peu partout dans le pays. J’en ai moi-même, pour avoir posé avec des amies et voulu publier cette photographie, fait les frais, et suis actuellement bloqué pour 24h.

« Je pensais faire des chroniques subversives, mais je ne choquerai jamais autant la France que le corps d’une femme de plus de cinquante ans » (Waly Dia, France inter). On en est là. Car en l’occurrence, qu’on ne s’y trompe pas : si ça avait été un homme (comme cela avait été fait lors des Molières en 2017) ou une jeune et magnifique actrice apte à exciter les corps caverneux des gardiens de l’ordre moral, la vague de stupeur effarée à laquelle nous avons assisté n’aurait pas eu lieu, et nous aurions pu nous concentrer sur plus intéressant : la crise du monde de la culture, la loi Sécurité Globale ou la réforme de l’assurance-chômage, par exemple.

D’autant que, cerise pourrie sur le gâteau périmé, tout ceci s’est accompagné d’un déluge de remarques racistes visant l’acteur Jean-Pascal Zadi, récompensé pour son film « tout simplement Noir ».

Nous sommes actuellement en pleine régression sociale. Plus nos acquis sont atomisés, plus les classes populaires sont soumises à la répression quotidienne des esprits et des corps, plus les dominants semblent vouloir aussi nous imposer le retour à une morale où chacun était à sa place, chacun sa caste, chacun sa classe, les femmes de cinquante ans à la cuisine, de vingt ans dénudées dans les publicités, et les gens à la peau trop colorée bien silencieux dans leurs quartiers loin-là-bas et leurs boulots invisibles.

Alors qu’ils n’ont plus de mots assez durs contre un « islamo-gauchisme » imaginaire, ceux qui nous dirigent assument « en même temps » de se faire les tenants autoritaires d’une vision du monde traditionaliste que plus grand-chose ne distingue du « travail-famille-patrie », où les corps prolétaires en lutte, des gilets jaunes aux banlieues, sont matraqués, éborgnés, brutalisés, censurés, et où toute parole contraire est vouée à la menace de poursuites judiciaires.

Il faut croire que la nudité de nos chairs, nos chairs qui s’opposent à leur monde, les dérange. Que tous ces gens-là, ces gentils bourgeois aux vies confortables bien loin de toutes oppressions, de toute contrainte, voir quelqu'un sortir des clous qu'ils s'efforcent d'enfoncer autour de nos vies, qui ressemblent de plus en plus à des cercueils, cela les incommode.

Parce que nous sommes « vulgaires » : vulgaires, donc, du peuple. Et le peuple, ils n’aiment pas ça. Il ne se passe plus un jour sans qu’un scandale sexuel –rappelons l’affaire Duhamel, et que notre ministre de l’intérieur est toujours accusé de viol- ou une remarque de type « pognon de dingue », suante de mépris, ne viennent révéler la crasse obscénité des apôtres de la bonne tenue et du bon goût qui trônent dans leurs bureaux aux moquettes impeccables -mais c'est nous les indécents.

Ils mentent, ils brutalisent, ils précarisent, le cul bordé de nouilles et la raie bien sur le côté. Et ils osent venir ensuite nous donner des leçons.  

Dommage pour eux : nos luttes n'ont que faire de leur mépris. Nous sommes belles et beaux, et ils sont aussi laids que le monde qu'ils prétendent nous imposer. 

Nous continuerons donc à faire comme bon nous semble et à combattre, à poil s'il le faut, les tenant encravatés d'une société malade où tout ce qui n'a pas l'heur de leur obéir au doigt et à l’œil ne mérite qu'un rappel sévère à la loi et à l'ordre.

« Indécents », nous ? Notre cul, c'est du poulet. S'ils cherchent de l'indécence, qu'ils aillent s’acheter un miroir.

« La vulgarité ne dit jamais "fils de pute"
"Enculé d'ta race" ou "va niquer ta mère"
La vraie vulgarité ne tient pas ce vocabulaire
Elle se cache derrière de belles familles, de belles carrières
[...]Dégueulasse, elle a ce mépris de classe qui fait mal
Elle est vicieuse, elle est sournoise
La vraie vulgarité, elle est bourgeoise »

La Canaille, Monsieur Madame

Mačko Dràgàn

(et les occupant.es du Théâtre National de Nice)

Pour mesurer le niveau des anti-Masiero, cette excellente chronique de l'ami Meurice : https://www.youtube.com/watch?v=nQdCoIQFfCA

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