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Billet de blog 23 août 2022

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Ils nous regardent mourir

Ceci est un SOS, à dire dans toutes les langues : They watch us dying. Nos miran morir. Il s’adresse à vous, frères et sœurs ravagées par le changement climatique, mais aussi aux pollueurs et profiteurs qui s’enjaillent pendant qu’on crève. Nous ne défendons pas la nature : nous sommes la nature qui se défend. Et qui ne se laissera pas mourir. Le mot d’ordre : autodéfense et sabotage.

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Cher Manu-la-gagne, j’espère que tu as bien profité de tes vacances nourri et blanchi par nos impôts dans le fort financé par nous-mêmes de Brégançon, que le château était correctement climatisé, et que l’armée de domestiques que nous te payons t’a bien hydraté quotidiennement en Cacolac frais. Je suis bien content de savoir que, selon le Canard enchaîné, le fait de voir ton ministre de la justice et ta première ministre accuser les députés de gauche d’antisémitisme sans le moindre début d’argument t’a «ravi», c’est la marque des grands hommes d’État de se réjouir de voir le débat public sombrer au niveau de la fosse septique pendant que le monde s’effondre. Il y a une séquence, dans le film Le Bon, la brute et le truand, dans laquelle Tuco –le truand- laisse mourir Blondin –le « bon » - de soif et d’épuisement dans le désert, tandis que lui-même le suit, juché pépouze sur une mule, protégé par une jolie ombrelle et équipé d’une solide réserve de gourdes pleines d’eau. Tes vacances, et l’affligeant mépris pour nous qui en est ressorti, Manu, me font tristement penser à ça.

Car oui, en raison de ton je-m’en-foutisme climatique dont on se demande si il est dû à ta bêtise ou à ton incompétence, sans doute les deux, et aux ravages des assassins du CAC 40 que tu t’obstines à soutenir, cet été aura eu pour nous, très loin de ton monde dégueulant d’un pognon qui met à l’abri des affres du changement climatique tout en y contribuant, un délicat fumet de « wallah je vais crever » -et autant te dire que la simple idée de mourir avant Michel Sardou m’est absolument insupportable.

Il y a quelques temps de cela, j’étais à Chambéry, en Savoie donc, une région normalement plus connue pour ses alpages verdoyants que pour ses garrigues. Et figure-toi que je m’y suis retrouvé confronté, terrifié, à quelque chose que je ne m’attendais pas à voir : un paysage d’automne. En plein mois d’aout. Les chênes, le buis, les bosquets –tout avait séché. Et la beauté de ces couleurs jaunes, rouges et ocres peinaient à me faire oublier que je déambulais en plein cœur d’un désastre.

L’automne au mois d’aout. Photo prise par moi-même dans les alentours proches de Chambéry.

D’autant qu’une poignée de jours plus tard, un certain mardi 16 aout, alors qu’avec les potes de la fanfare Locomotive en tournée nous nous faisions malmener, dans une maison champêtre perdue sur les hauteurs d’Annecy, par un orage de pluie et grêle, nous avons réalisé que nous n’étions pas les seuls à déguster : dans tout le pays, après les longs jours arides, c’était le temps des tempêtes. A Paris, où vivent la plupart des fanfareux, des vidéos nous montraient des toits emportés, et le métro inondé. Nous nous sommes alors dit qu’entre grandes sécheresses et inondations bibliques, le futur proche s’annonçait rugueux. La prochaine étape, c’est les fleuves de sang et les nuées de sauterelles.

Mais vous, les dominants, n’en avez visiblement pas grand-chose à foutre de ces petits désagréments de type c’est-la-fin-du-monde-bordel. Vous êtes comme cette jeune influenceuse Portugaise qui a très légitimement choqué son monde en publiant sur Tik-Tok une vidéo d’elle en train de danser d’un air guilleret devant l’un des incendies qui ont ravagé son pays, excellente et pathétique métaphore de là où on en est rendus. Vous

Illustration du concept d'indécence, année 2022.

nous offrez le même spectacle de crasse indécence. Tout cet été, en pleine pénurie d’eau et alors qu’il nous était interdit d’arroser les courges de nos potagers, vous avez chouiné pour que l’on continue à pouvoir balancer de l’eau potable sur les pelouses de vos golfs de merde. Et comme l’a rapporté Mickaël Correia dans un article au titre éclairant, Face au chaos climatique, le séparatisme des riches, « fin juillet, pour marquer la fin des premiers incendies en Gironde, des centaines de bateaux de plaisance aux moteurs rutilants se sont rassemblés et ont longuement tourné en cercle au large de la dune du Pilat. En somme, pour fêter l’extinction des mégafeux liés au changement climatique, les plus riches de la région ont choisi, comme « geste de solidarité », de brûler du pétrole. » Ils n’auraient pas pu être plus clairs.

Ils nous regardent crever, et ils chantent, et ils dansent. Ils survolent nos charniers le cul posé dans leurs jets climatisés, coupe de champagne à la main. Ils misent sur nos pénuries, ils fructifient nos douleurs, ils financiarisent nos morts. Le pays brûle et nous dedans, mais le projet de leur président-kéké en jet-ski pour la rentrée c’est de conditionner le RSA à des travaux forcés, de relancer la réforme des retraites, de saborder l’assurance maladie, bref, toujours plus de souffrances pour nous et toujours plus d’argent pour eux. «Responsabilité et sobriété collective», a-t-il exigé lors de son entretien du 14 juillet avec deux teckels à poil long et carte de presse dans ses jardins royaux. Il va sans dire que cette responsabilité et cette sobriété ne s’appliqueront pas à ses amis Bernard Arnault, Vincent Bolloré et autres qui pourront continuer OKLM à faire tout et n’importe quoi du moment que ça leur fait plaisir, pendant que nous on devra sans doute bientôt aller bosser gratuitement pendant 20 heures dans un local Amazon pour mériter 100 grammes de nouilles et une douche.

La nature se meurt. Et la nature, c’est nous. Comme l’a rapporté Contre-Attaque, ces vingt dernières années, la surface détruite par les incendies a été multipliée par 2. Depuis janvier, 660 000 hectares ont cramé en Europe, dont 60 000 en France. Les forêts boréales, celles du grand Nord, ont été dévastées par les flammes, rejetant des quantités phénoménales de C02 –dans la seule Russie, c’est presque la superficie de la France qui a disparu depuis 2001. Selon des chercheurs de l’université de Stockholm, les gouttes d’eau de pluie sont tellement sursaturées de saloperies chimiques nommées PFAS –des produits industriels utilisés dans les emballages et les shampoings de BHL- qu’on ne peut plus boire ce qui tombe du ciel. Et pendant ce temps-là, la banquise continue à se réchauffer façon court-bouillon, quatre fois plus rapidement que le reste de la planète. En un mot comme en cent : c’est la hass.

Face à ces urgences absolues –du genre : ne pas mourir, et que nos gosses puissent connaitre un jour les joies de l’apéro, tout ça- que fait notre cher gouvernement, entre deux conflits d’intérêts et une déclaration raciste et/ou homophobe ? Eh bien, il a été condamné deux fois pour « inaction climatique », et même le Haut Conseil pour le climat, pourtant pas composé de khmers verts, a dit que le bilan était « pas ouf », je cite de mémoire. Il faut dire que notre nouveau ministre de la transition écologique, dont le nom et la tête m’échappent tellement son charisme égale celui d’une endive braisée au jambon non cuite et sans jambon, a l’air d’avoir autant d’appétence et de compétence pour ce poste que moi pour un boulot de responsable-photocopieuse dans un open-space du service compta de la COGIP.

Et pourtant, des solutions existent, applicables avant même de se torcher ou de se chauffer, au choix, avec des billets de banque devenus inutiles suite à la mise à bas du capitalisme. Inscrire dans la Constitution l’interdiction de prélever davantage à la Pacha-mama que ce qu’elle est en état de reconstituer (ce qu’on appelle la « règle verte »), lancer une isolation massive des logements, relocaliser les productions, aider au redéveloppement de la petite agriculture paysanne, privilégier les circuits courts, notamment via les AMAP, lutter contre le gaspillage alimentaire et énergétiques (adieu les magasins allumés la nuit et les pubs lumineuses agressives et énergivores qui dégueulassent les rues de nos villes), rattraper notre retard en termes d’énergies réellement renouvelables, rendre le train gratuit comme en Espagne, mettre fin à l’horreur de l’élevage intensif, abonder nos cantines scolaires et ouvrières en nourriture bio et locale, et enfin envoyer tous les responsables de crime d’écocide devant un tout nouveau tout beau tribunal international de justice climatique qui les condamnera à une peine d’incarcération à perpétuité sur l’île de Koh-Lanta en compagnie d’Eric Ciotti, ou à la prison de Fresnes, puisque visiblement ils considèrent qu’on y vit un peu trop bien.  

Et nous, de notre côté, « en bas à gauche », comme disent les zapatistes, on va vraiment commencer à ne pas se laisser faire. « Nous ne défendons pas la nature : nous sommes la nature qui se défend », disait-on à l’époque dans les luttes de Notre-Dame des Landes. Il va donc falloir sérieusement lancer les festivités et les hostilités. Autodéfense et sabotage. Ici et là, cet été, quelques initiatives ont déjà émergé, représentatives, quoiqu’on en pense, d’une nouvelle lutte des classes. Lors d’une nuit de la fin du moins de juillet, à Gérardmer (sans doute la ville où Depardieu vient faire ses bains de pieds), une localité alors privée d’eau potable comme une centaine d’autres dans le pays, les jacuzzis de cinq habitations ont été éventrés, les propriétaires y retrouvant ce mot qui y avait été déposé, et qui est frappé du bon sens : « L’eau, c’est fait pour boire. » Près de Toulouse, des golfs ont été sabotés, voyant leurs trous bouchés avec du ciment. En Vendée, des « bassines » qui puisent dans les nappes phréatiques au bénéfice de l'agriculture industrielle ont été attaquées par des activistes qui souhaitaient dénoncer le « privatisation de l’eau ». La nature se défend. Puisse-t-elle le faire toujours plus efficacement. Golfs, jets et yachts n’ont qu’à bien se tenir. Ainsi que les pollueurs-profiteurs qui se tiennent dedans. Nous ne les laisserons pas nous regarder mourir sans réagir.

Quant à moi, ça y est, mes vacances sont bel et bien terminées. Et de la plus magnifique des façons : en fanfare. Avec le collectif musical de la Locomotive, où les gens sont de toutes les couleurs et de toutes les nationalités, entassés dans nos vans partagés (car le covoiturage c’est important), nous sommes donc partis de Haute-Savoie, pour une tournée triomphale. Dans les ruelles du vieil Annecy, nous avons ébaudi le chaland jusque tard, avant d’aller déguster une tartiflette maison. Dans une ferme des Hautes-Alpes, à l’invitation de sa mère, nous avons joué pour une jeune fille polyhandicapée et sourde, qui venait placer sa main dans les écoutilles des instruments –un moment émouvant. Dans un village des Alpes-de-Haute-Provence, non loin du Verdon, nous avons joué sous le déluge devant un parterre d’habitants ayant osé sortir affronter les flots. Dans les ruelles de mon cher Vieux-Nice, nous avons donné un concert grandiose devant les potes du Diane’s. Puis nous sommes montés dans la vallée pour une journée de chantier à la ferme d’Emmaüs-Roya, avant de fêter jusqu’au matin la crémaillère d’un merveilleux et beau couple de potes, sur la terrasse de leur maison de bois. Autant de moments qui font se dire, comme Loïc Lantoine, que « la vie, je suis pour ».

Moralité : privilégiez les mobilités douces, les instruments à vent à faible émission de C02, et n’oubliez pas d’être heureux. Quand je vois des gens me traiter « d’envieux » car je critique le train de vie des ultra-riches, j’ai très doucement envie de rire –et je me demande bien ce que j’ai à leur envier.

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

PS : Un gigantesque merci à Thierry Jacquot.

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