Laver les chiottes

Ou : nettoyage des waters et lutte des classes. Aujourd'hui, les aides à domicile manifestent. Leur boulot est dur, mal payé, mais tout le monde s’en fout car « laver les chiottes », et autres tâches ingrates, c’est un sujet politique impur. On n’en parlera pas dans les débats pour 2022, alors même qu'il est grand temps que ceux qui n'ont jamais manié une brosse à toilettes quittent le pouvoir.

Un quelconque soir d’ennui dans mon travail de larbin de nuit, je feuillette négligemment un livre scolaire, dans lequel je tombe sur un extrait de Stupeur et tremblement, de l’adulée (pas par moi, je déteste les gens qui en font des caisses pour jouer les bizarres) Amélie Nothomb. Dans ce livre, dont certains disent que c’est son plus réussi, cette fille de diplomate, issue de la noblesse belge, narre ses mésaventures dans une entreprise japonaise où elle peine à s’adapter, se faisant muter à des postes de moins en moins valorisants.

Et je lis, donc, ceci : « Il n’y avait pas de frein à ma foudroyante chute sociale. Je fus donc mutée à un poste de rien du tout. Malheureusement –j’aurai dû m’en douter- rien du tout, c’était encore trop bien pour moi. Et ce fut alors que je reçu mon affectation ultime : nettoyeuse de chiottes ». Elle ajoute un peu plus loin : « L’avantage, quand on récure les cuvettes souillées, c’est que l’on ne doit plus craindre de tomber plus bas ».

Je lis ça, et je me questionne. C’est donc si dégradant de ça, de laver des cabinets ? C’est le degré le plus bas que l’on puisse atteindre dans son existence ?

Laver les lieux d'aisance, je l’ai fait. Je veux dire, au-delà de le faire à la maison, parce que personne n’aime poser ses fesses (oui, je fais pipi assis à cause du féminisme) sur une « cuvette souillée », comme le dit élégamment la bourgeoise, je l’ai fait dans quelques tafs, par exemple quand j’étais commis dans les restauration, et que ça faisait partie de mes tâches. Et dans ma famille, dans mes proches, mes potes, il y en a dont c’était, dont c’est encore, le boulot, parce qu’elles (et "ils" aussi, mais moins quand même, comme c’est étrange) sont femmes de ménage, aides à domiciles, ou autres.

Où je veux en venir ? Je veux en venir au fait que le bouquin de Nothomb, paru en 1999, a été un carton éditorial, mainte fois primé, adapté au cinéma (avec la chouette Sylvie Testud), et personne ne semble s’être dit à l’époque que ça revenait à traiter toutes les femmes (et hommes aussi, mais moins quand même, comme c’est étrange derechef) de ménage du monde de lie de l’humanité, puisque, répétons-le, « quand on récure les cuvettes souillées, […] on ne doit plus craindre de tomber plus bas ».

Au moment où j’écris ces lignes, les aides à domicile manifestent partout en France. Leur boulot est compliqué, mal payé, mal ou pas considéré, avec des horaires de dingue. Mais tout le monde s’en fout, parce « laver les chiottes », et autres tâches ingrates, c’est un sujet politique impur.

Le lavage de chiottes, ce n’est pas un sujet qui a été abordé pendant la primaire EELV. Pascal Praud, qui se la joue beauf prolo mais n’est qu’un bourgeois comme un autre et qui a sans doute quelqu’un qui lui fait son ménage, n’en parle pas non plus. Je subodore que la dernière fois que Zemmour a manié une brosse à toilette, il avait encore des cheveux et une dignité (c’est dire si on parle d’un temps préhistorique). On n’évoque pas le sujet à la matinale d’Inter, et quand Finkielkraut, Salamé et Demorand se retrouvent pour discuter devant leurs micros en postillonnant des morceaux de croissant, ce n’est pas pour causer de l’hygiène des sanitaires. Quant à Macron, il est tellement perché qu’il pense sans doute que ses crottes disparaissent dans un pays magique quand il fait caca, et Brigitte n’a pas osé lui révéler la vérité.

Nous aimons tous et toutes profiter de vespasiennes (et je crois que j’aurai bientôt fait le tour des synonymes de « chiottes ») immaculées, sans taches repoussantes et sans odeurs incommodantes, et prendre soin des Water Closet est une activité quotidienne au moins aussi essentielle que préparer à manger et se laver. Mais nous sommes dirigés par des gens qui ne lavent pas eux-mêmes leurs chiottes, et jugent avec mépris les personnes, ô combien utile à la collectivité, dont c’est la tâche. Au gouvernement, à l’Élysée, dans les bureaux des PDG, on pense, comme Nothomb, que « quand on récure les cuvettes souillées, […] on ne doit plus craindre de tomber plus bas ».

les travailleuses de l'hôtel Ibis Batignolles. Photo  Louise Rocabert pour Bastamag © Louise Rocabert les travailleuses de l'hôtel Ibis Batignolles. Photo Louise Rocabert pour Bastamag © Louise Rocabert
Je me rappelle une rencontre, il y a quelques temps déjà, avec les travailleuses de l’hôtel Ibis des Batignolles, dans les locaux de la Compagnie Jolie Môme, qui organisait un concert de soutien à l’initiative de la CGT-HPE (pour "hôtels de prestige"). C’était merveilleux, puissant, étourdissant. Elles étaient toutes fières, gouailleuses, drôles, belles, réjouissant le public de leurs sourires et de leurs blagues, narrant leurs vies difficiles et leur lutte avec une bonne humeur communicative. Bref : elles étaient tout sauf « tombées au plus bas ».

Quelques temps plus tard, après une grève acharnée, elles ont obtenu une victoire historique contre une des plus grandes multinationales de l’hôtellerie, qui compte près de 300 000 employées dans le monde. Ce faisant, ces vaillantes « laveuses de chiottes » ont donné espoir aux exploitées du monde entier.

J’aimerai bien qu’il y ait plus de personnes comme elles à l’assemblée, au gouvernement, dans les mairies, partout où des décisions qui vont impacter nos vies sont prises. Elles, plutôt que tous ces gens en costume et qui n’ont jamais lavé les chiottes. Et j’aimerai aussi qu’une partie de la gauche intellectuelle retrouve racine aux côté des laveuses et des laveurs de chiottes (et je pense que le mot « chiotte » aura rarement apparu autant de fois dans un texte).

Attention : ce que je dis ici n’est pas de l’anti-intellectualisme (ni une apologie de Canard WC). Il y a quelques jours, un certain M. Corcuff m’a aimablement désigné comme « prétendu "libertaire" qui s'imagine facilement procureur et pour qui la haine des universitaires fait office de Légion d'honneur » ; c’est évidemment faux. Ce qui est vrai, c’est que je pense que toute cette frange intellectualisante de la gauche, qui s’est pincé le nez devant les Gilets Jaunes et continue à faire de même devant le mouvement anti-passe, a une lourde responsabilité dans l’effondrement des forces liées à l’émancipation.

Je digresse sans doute un peu, mais les débats actuels à gauche, ou ce qu’on veut bien désigner comme tel, le montrent tristement : une grande partie de celles et ceux qui prétendent porter la parole des dominées ont perdu l’habitude de mettre les mains dans la crasse, et pensent aussi, en leur for intérieur, comme au gouvernement, comme à l’Elysée, comme dans les bureaux des PDG, comme chez Nothomb l’aristo, que « quand on récure les cuvettes souillées, […] on ne doit plus craindre de tomber plus bas ».

Alors même que c’est l’inverse : c’est précisément quand on ne nettoie plus soi-même ses toilettes, qu’on est tombé au plus bas.

Question de classe sociale ? Tout à fait, et c’est là où je voulais en venir. Il est grand temps que les bourgeois réapprennent eux aussi l’usage de la brosse à toilettes, où qu’ils cèdent la place à celles et ceux qui ne rougissent pas de s’en servir, parce qu’elles et ils savent qu’aucune tâche n’est ingrate tant qu’elle est faite pour le bien de la collectivité.

En 2022, votez pour les travailleuses de l'hôtel Ibis des Batignolles,

Mačko Dràgàn

Journaliste à Mouais (les abonnements c’est par ici c’est pas cher et on en a grand besoin) : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

A propos de la lutte des travailleuses de l’hôtel Ibis des Batignolles, quelques articles :

https://rapportsdeforce.fr/classes-en-lutte/hotel-ibis-batignolles-les-clefs-dune-victoire-historique-pour-les-femmes-de-chambre-052610400

https://www.bastamag.net/greve-hotel-Ibis-femmes-de-chambre-CGT-HPE-discriminations

 

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