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Billet de blog 23 sept. 2022

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Je m’en fous (?)

Elle est pas top, cette rentrée. Et l’hiver sous pénurie ne s’annonce pas radieux non plus. Mais je ne sais pas, je dois être en dépression, parce que je m’en fous. Je m’en fous de tout. Des polémiques, des grands cris, des médias aux ordres, de Macron. J’ai juste envie de me barrer. D’aller hiverner avec les marmottes. A moins que…

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Dans un entretien que j’ai réalisé cet été avec la très sympathique Corinne Morel Darleux, celle-ci, toujours affûtée, déclare : « j’adorerais qu’on soit en période pré-insurrectionnelle, avec des gens « vénères » de tous côtés en train de s’organiser collectivement. Mais ce n’est pas la réalité. Majoritairement, rien ne change, sauf une détresse croissante - et avec l’été qu’on vient de passer ça ne va pas s’arranger. […] je ne vois pas de sursaut révolutionnaire, pas de mouvements sociaux d’ampleur, peu de collectifs organisés pour politiser et canaliser cette colère. La plupart des gens ne savent pas quoi faire de ces envies de tout péter, de ces emportements légitimes, ni comment se prémunir des pénuries qui se profilent » ; et de conclure : « faute de débouchés, le risque est fort de se tromper d’ennemi et de se dresser les uns contre les autres ».

J’ai envie de dire : elle a eu le nez creux. Rarement j’aurai vu une période de rentrée, normalement propice à la mobilisation générale, se prêter à la foire d’empoigne plutôt qu’au sursaut social. Et moi-même, je dois avouer que je suis cérébralement bien plus dans un état intra-dépressif que pré-révolutionnaire. Cotonneux, il semble que mon esprit se prépare pour l’hibernation -à thermostat 19 comme il se doit, le ventre rempli de riz au beurre sans beurre et cuit dans l’eau de ma douche pour faire des économies, avec le chat comme seule bouillotte. Mes fonctions cognitives se déconnectent, et je m’en fous de tout.

Mon ex-youtubeur et désormais streamer préféré, Antoine Daniel, s’est ramassé un déluge de reproches des boomers des réseaux sociaux et médias macronistes pour, suite à une tentative du monarque pollueur de récupération de l’événement caritatif Zevent 2022 au profit de la LPO, de Sea Shepherd, The SeaCleaners et WWF, s’en être pris à lui en ces termes : « Tous les ans son putain de tweet de merde à ce bâtard, tous les ans, j’en ai ras le cul qu’il fasse sa promo sur notre putain de dos. Enfin, le mot c’est plutôt propagande. C’est à cause de lui entre autres qu’on fait ces événements-là, donc va te faire foutre » ? Je m’en fous. Je me dis juste que, étant de la même génération que ce cher Antoine, la « y », comme on dit, comme « y en a assez » ou « y z’en ont pas marre de se foutre de notre gueule ? », moi aussi, je fatigue un peu, et moi aussi, j’ai envie de dire à ce gouvernement qui n’a que le mot « jeunesse » à la bouche mais fait tout pour que celle-ci n’ait strictement aucun avenir d’aller se faire foutre.

La presse hexagonale ne cesse et selon toute vraisemblance ne cessera jamais de faire preuve d’une adulation proprement scientologienne du président susnommé, à un tel point que même Ceausescu aurait trouvé ça too much, Quotidien, sous couvert d’humour, présentant un montage soviétique du prez’ masculiniste titré « Ses gestes, son énergie, son attitude… Emmanuel Macron à New-York c’est mieux qu’une pub Gillette » et France Info déclarant que « le discours d'Emmanuel Macron à l'ONU a été « l'un des plus fermes d'un président de la République française », selon un géopoliticien » ? Je m’en fous. Je leur conseille néanmoins de ne pas hésiter à aller encore plus loin dans la brosse à reluire, quitte à faire, et d’y mettre un peu plus du leur, en écrivant par exemple, je ne sais pas, que ce fut « "le discours le plus gueudin qu'un homme ait jamais prononcé OMG JPP" selon un quadruple doctorant en incroyablologie ».

Les capitaines de certains pays présents lors du Mondial de la honte, organisé par une dictature réactionnaire, porteront en signe de « on-va-envoyer-un-message-fort-non-mais-oh » des... brassards « love » aux couleurs de l’arc-en-ciel, authentique, tandis qu’ils joueront sur les charniers des esclaves morts pour construire des stades climatisés en plein désert ? Je m’en fous. Je me demande simplement si, en visite amicale dans un camp de concentration, ces abrutis porteraient un badge licorne pour marquer leur désaccord avec ce qui s’y passe.

Toute la droite et l’extrême-droite, et avec elles les médias aux ordres, se repaissent avec délice de l’affaire (évidemment réelle, quoique provoquant à mes yeux  des remugles disproportionné) Quatennens -Adrien et Céline, cette dernière ayant manifesté son désir que rien de tout ça ne s’ébruite dans la presse mais qu’est-ce que ça peut faire, on ne lui demande pas son avis-, se prêtant à un étalage intime écœurant sous prétexte de «féminisme»-quand-ça-nous-arrange, et oubliant au passage que les cellules de vigilance de LREM, LR et RN ont autant d’existence que la notion de consentement chez Darmanin, Abad et Simian et la plupart des testicules-cravatés qui prétendent nous représenter ? Je m’en fous. Par contre je me dis que nom de nom, vivement la relève. De préférence une relève constituée de personnes n’ayant pas sur chaque œil une couille qui les empêche de voir le monde. Car comme l’a dit Marie Coquille-Chambel, « le problème c'est pas la gauche, c'est les hommes politiques qui agressent. »

Bon, en fait, je m’en rends bien compte, et vous devez sans doute vous en être rendu compte aussi, il y a encore des choses dont je ne me fous pas. L’instrumentalisation de nos luttes et de nos principes, par exemple, qui atteint, tout ce qui précède le montre, des proportions affolantes en cette piteuse rentrée. La plus infamante illustration de ça étant bien entendu l’instrumentalisation de la merveilleuse révolte des femmes en Iran suite à la mort de Masha Amini, jeune femme de 22 ans arrêtée et violentée pour « port de vêtements inappropriés » ; révolte émeutière qui voit des chevelures exhibées et des hijabs brûlés aux cris de « Justice, liberté, non au hijab obligatoire » (le mot « obligatoire » est important). Et toute la droite zemmouro-lepenienne, tous les machos frustrés qui n’auraient pas été les derniers à mettre des taloches aux femmes en leur demandant de rester à la cuisine s’ils étaient nés en Iran, de ne rien trouver de mieux à faire que d’en profiter pour dégueuler leurs obsessions racistes paranoïaques, un certain Jean-Paul Brighelli, dont le cerveau sera autopsié après sa mort pour percer le nébuleux mystère d’une connerie aussi cristalline, se permettant ainsi de déclarer, à propos de nos écoles : «C’est absolument honteux et répugnant [sic] de voir des jeunes filles qui s’affichent avec des tenues au nom de leur liberté culturelle». Alors même que c’est précisément ce pour quoi les femmes se battent en Iran : leur liberté de s’habiller, comme elles veulent, quand elles veulent, où elle veulent, n’en déplaise aux connard dans son genre, qui sont les mêmes en Iran que sur les plateaux de Cnews.

Mais passons. Ma torpeur s’évapore, tiens. A mesure que mon admiration pour ces femmes en lutte vient irriguer les doigts qui pianotent sur les touches de mon clavier, je sens que je reprends du poil de la bête. Corinne a raison, « le risque est fort de se tromper d’ennemi et de se dresser les uns contre les autres » ; à nouveau, cette rentrée sous le signe de l’engueulade généralisée le prouve. Et c’est pourquoi je pense que nous allons devoir urgemment apprendre à nous gérer des pas de côtés ; trouver un juste milieu entre nos « emportements légitimes » et une indifférence tout aussi légitime à toutes ces choses qui n’en valent vraiment pas la peine.

« Il y a sur cette terre ce qui mérite vie », comme le dit le grand Darwich dans un poème que je cite souvent. Comme ces policières et policiers qui, dans la Roya et alentours, se refusent à faire la chasse au migrants et que, moi pourtant anar’ un rien ACABisant, j’ai rencontré dans mon dernier article pour Streetpress (qui a eu les honneurs de m’sieur Edwy, qui l’a trouvé « formidable », et de la revue de presse de Claude Askolovictch sur Inter, j'en fus tout joie) ; le reportage s’ouvre sur cette anecdote : « Un soir du mois d’août, dans un bar de Breil-sur-Roya. Cédric Herrou, paysan et militant bien connu des droits des exilés, raconte une histoire de flics, mais pas celle qu’on pourrait imaginer. En 2017, il doit se rendre au tribunal de Nice mais, problème : une exilée adolescente se trouve au camp, paniquée. Il ne souhaite pas la laisser seule. « Je me suis décidé à descendre avec elle pour la mettre à l’abri sur Nice. Au péage de la Turbie, la police me contrôle et me demande d’ouvrir le coffre. La gamine était derrière, cachée avec des couvertures. » Moment de panique : « Dans le rétro intérieur, je vois ce qui se passe à l’arrière. Le flic ouvre le coffre, et il la voit. Il reste quelques secondes à la regarder. Il referme la porte, je me dis que c’est foutu. Mais il vient vers moi, et me dit : “C’est bon, vous pouvez y aller…” »

Oui, « Il y a sur cette terre ce qui mérite vie », au-delà des dramas à deux balles dont le dernier en date étant celui qui concerne Mélenchon et Quotidien (et là, oui, réellement, je m’en fous, tout comme de la blague de Usul sur Collomb, qui personnellement m'a fait rire). Tenez, toujours dans la Roya, il y a quelqu’un qui s’appelle Rémy Masseglia, un documentariste qui a réalisé le très chouette « Naïs au pays du loup », dans lequel, accompagné de sa très jeune fille, il est allé sur la piste du loup, cet animal si craintif. Comme il est reparti en tournage pour son prochain doc’, il y a quelques temps de ça, je l’ai accompagné dans ces montagnes qu’il connaît par cœur (le sachiez-tu ? La loutre vit encore la vallée, une espèce endémique, et c’est lui qui s’en est rendu compte), identifiant chaque plante, chaque marque au sol, chaque cri, et déambulant silencieusement dans le(s) territoire(s) du loup donc, mais aussi du cerf -nous avons entendu les premiers brames-, de l’aigle royal, de la chouette chevechette, du blaireau, du renard, du pic noir ou épeiche, du chamois…

« Il y a sur cette terre ce qui mérite vie », et il y a ce qui mérite qu’on s’en foute. Pour préserver ma santé mentale et éviter de sombrer corps et bien dans la dépression, je vais donc faire le tri -et j’encourage tout le monde à le faire. Et finalement non, c’est décidé, je n’irai pas hiberner avec les marmottes. L’été prend fin, une saison nouvelle va s’ouvrir. Comme l’a écrit Corinne, mais cette fois-ci aujourd’hui même dans son billet de rentrée pour Reporterre, « l’automne devrait être la saison du ralentissement et de la préparation à l’hiver, une période où l’on se fait plus discrète et casanière, où le rougeoiement des feuilles redevient beau et le feu chaleureux. Mais qui sait de quoi celui-ci sera fait ? »

Oui, qui sait. Peut-être de choses qui mériteront mieux que notre indifférence, de choses faisant partie de ce qui, sur cette terre, mérite vie.

Salutations libertaires,

Journaliste punk-à-chat ponctuellement à Streetpress et toute l’année à Mouais, mensuel papier de qualité, reportages, enquêtes, critique sociale, soutenez-nous abonnez-vous les temps sont durs pour la presse libre : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Photo de moi le cul posé sur un rocher où vient se percher l'aigle royal, prise par Remy Masseglia

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