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Billet de blog 23 oct. 2020

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Dans mon bar, on s'autogère

Ça y est, couvre-feu. Mon bar va fermer à 20h30. Et peut-être même qu’il va fermer tout court, si ça continue. Et c’est triste, parce que mon bar, si vous saviez… c’est vraiment un lieu où l’expression « faire société » prend tout son sens. Je dirais même qu’avec notre bar, c’est un peu de la démocratie qui s’en va. Ce n’est pas un lieu « inutile ». Un bar qui ferme, c'est une agora qui meurt.

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« Outre l'instauration du couvre-feu à partir de ce vendredi soir - samedi à 0h00 -, les bars devront également fermer totalement pendant six semaines » (Nice-Matin)

Dans mon bar, le « bar à potes » du Vieux-Nice (ici on dit le Babazouk), tout le monde est bienvenu et on aime joindre les tables des inconnu.e.s pour faire se frotter les univers autour d’un verre, en déblatérant jusqu’au bout de la nuit sur les sujets les plus divers. Dans mon bar, on est quelque chose comme une agora, même si « agora », ici, il y en a beaucoup qui ne savent pas ce que ça veut dire.

Dans mon bar, il y a les enfants de la patronne qui courent un peu partout, et des chiens, et des fauteuils, et des jouets, et des peintures, et des livres, et des crayons, et des pinceaux, et des instruments qui trainent, parce que ce bar, c’est un peu notre salon à tous.

Dans mon bar, il y a une voisine un peu zinzin qui nous jette des yaourts et des œufs dessus quand on est heureux un peu trop fort, et il y a des flics qui passent pour emmerder nos potes musiciens de rue venus tâter le violon et la guitare, on leur dit alors que notre joie n’est pas du bruit, sans les convaincre, et quand ils sont partis on fait tourner le chapeau pour payer l’amende et on continue la fête, parce que c’est tout ce qu’on sait faire.  

Dans mon bar, il y a des fous qui de temps en temps font un petit ou long détour à l’hôpital Sainte-Marie et dont à chaque fois on fête le retour, en attendant le prochain séjour. Il y a des anciens alcoolos convertis à la menthe à l’eau, des alcoolos actuels qui promettent d’y aller mollo. Il y a des gens un peu blessés par la vie, des épaves sur le retour, des gens pour qui la réalité est un peu rugueuse à étreindre, mais qui ne peuvent s’empêcher tout de même de rire et chanter parce que quoi d’autre ?

Dans mon bar, il y a des RSAiste et des chômeurs, et des ouvriers, des artisans, des étudiantes, des brancardiers, des caissiers, des serveuses, des employés d’agence de voyage, des tatoueurs, des assistances sociales, mais quand même surtout des RSAiste et des chômeurs, surtout depuis quelques temps.

Dans mon bar, il y a un livre d’or en grumeau, trempé de bière et de café, où on peut lire, au milieu de dessins en cadavre exquis et de centaines de mots d’amour : « il parait qu’on y passe de bonnes soirées… mais à chaque fois je m’en souviens pas », « seuls les fêlés laissent passer la lumière », « une vie sans fête ne mérite pas d’être vécue, alors fêtons la vie, méou !, vive la zik, l’amour et le rire », « tout ce que tu ne peux pas donner te possède », « il était une fois dans le Vieux-Nice, un vieil  anar qui cherchait (à vous pour la suite) », « aujourd’hui j’ai été plaquée par un mec après deux ans de relation grâce à votre Spritz préparé avec amour ça va mieux je vous aime plus que mon ex »…

Dans mon bar, il y en a qu’on sait très bien ce qu’ils pensent des migrants même si quand ils viennent ils jouent aux fléchettes avec Momo en riant, et il y en a qu’on sait très bien qu’ils sont anarchistes no borders, et ces gens-là sont capables de se causer sans se taper dessus, et même de s’aimer. Dans mon bar, venus de partout, chti, nissarts, latino ou sénégalais, on parle pas vraiment de politique mais en fait on en parle tout le temps, même mieux, on la pratique, la politique, on la vit, on la fait vivre, dans nos engueulades, dans nos rires, dans nos accords et désaccords, dans nos ivresses et nos utopies de minuit et demi au clair de lune.

Dans mon bar, on se retrouve après les manifs, après les mariages, après les procès, après les gardes à vue, après les enterrements, pour boire en versant toujours avant une rasade sur le sol pour les partis-trop-tôt. Dans mon bar, on se câline, on se câline jusqu’à l’os, quand les larmes viennent aux yeux de trop de douleur ou de trop de joie ou de trop de tout ou quand on a juste trop picolé.

Dans mon bar, on est une sorte de modèle de la société de demain, à notre façon, foutraques, marginaux et irrécupérables certes, mais convaincus que l’entraide, la solidarité et la fête sont le seul chemin.

Dans mon bar,

on tangue là

sous des milliers de lunes

tous copains tous frères comme siamois

et si la bombe explose là

c'est pas grave car

on aura pu dire à machin là

qu'on lui pardonne

et à machine là

qu'elle fut la première et la dernière

et au monde qu'on ira

jusqu'au terminus

[…] regarde ça

ils sont là les soûlards, pas vaincus

là sur la brèche

et le pied sur la mèche de la bombe [...]

et ils tanguent, là

ils tanguent

se foutent d'être des chiures au milieu du grand rien

 et ils vous emmerdent

et ils vous emmerdent

et ils vous emmerdent

et ils vous emmerdent.

Bref. Dans mon bar, on s’autogère. Et quand tout ça sera terminé, on ira demander des comptes aux incompétents qui ont fait fermer notre bar. Ce n’est pas un lieu « inutile ». C'est un endroit nécessaire à la vie en société. Plus que les bureaux. 

Salutations libertaires,

Plein de bises à Diane, la patronne et mon amie, et à Yaya, Loïc, Jérome, Edwige, et tous les autres

Venez nous voir rue St-Vincent,

 M.D.

Dans mon bar on vend Mouais, le mensuel dubitatif où j’écris, mais vous pouvez aussi vous abonner pour à peine 22 petits euros par an et recevoir chaque 24 pages couleur dasn votre boite aux lettres : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Les paroles à la fin sont celles, écrite par moi-même, de la chanson « Terminus », de La petite dernière, groupe de chanson française expérimentale enregistrée dans un salon. Sax, chant et scat : François aka Guaca. Accordéon et chant : Romain. Chant, paroles et guitare : Philémon aka Macko Dràgàn aka Manouche. https://soundcloud.com/philemon-dragan-crete/07-terminus

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