Je suis un « émeutier »...

…et, en tant que tel, j’ai pu bénéficier hier, à Nice, du forfait à 135 euros « garde à vue pour outrage et participation armée [sic] à un mouvement interdit organisé dans le but de détruire » incluant une arrestation arbitraire + stockage dans un terrain vague + menottage à une chaise + des heures à 8 dans 9m2 sans toilettes + fichage ADN. Récit de ce 23 mars.

10h30

J’arrive, un peu en retard, encore un peu dans le pâté, au rassemblement prévu sur la place Garibaldi, à Nice. Il fait grand soleil, et l’ambiance est déjà au beau fixe : il y a deux fois plus de policiers que de gilets jaunes. Dans une nasse, une vingtaine de manifestants (dont bon nombre de mes amis) sont entourés par une trentaine de flics. Une certaine tension est palpable, du côté de la police. Les premières charges surviennent très rapidement, malgré l’attitude tout à fait pacifique des manifestants.   

11h35

Tandis que je m’éloigne, un groupe de policiers (menés par un haut-gradé, apprendrai-je plus tard) se précipite sur moi : « C’est toi qui a crié : dictature ? » Je dis que non, ce qui est vrai. On me fouille, on m’attache les mains dans le dos, et on m’annonce que je vais être embarqué pour outrage. J’ai un couteau suisse sur moi, dont je me sers pour mes pique-niques sur les chantiers (et qui fait aussi tire-bouchon, très pratique), circonstance aggravante -je sais, c'est idiot de ma part de l'avoir oublié dans ma poche... Le flic note sur son papier (je cite de mémoire) : « Motif de l’arrestation : outrage, et participation armée [sic] à un regroupement interdit organisé dans le but de commettre des violences », ou quelque chose d’approchant. Avec quelques autres, dont un type que je connais et qui était juste venu boire un café sur la place avec ses deux filles de 17 ans, nous sommes chargés dans le panier à salade. Celui-ci étant plein, on nous assoit sur le sol du camion. 

Direction : commissariat de Auvarre. On me dira plus tard que, durant l’évacuation finale de la place, Geneviève, militante d’ATTAC06 de 73 ans, connue et appréciée de tous, qui arborait au matin un grand drapeau arc-en-ciel, a été poussée et piétinée par les CRS.

Un peu après midi.

On nous enfile des menottes (nous sommes parvenus à enlever nos liens durant le trajet, dans la plus pure tradition Houdini), et on nous aligne contre un mur. Après nous avoir pris en photo, on nous parque dans un terrain vague jonché d’ordure, en plein soleil. Juste en face, c’est le local de détention des demandeurs d’asile déboutés, qui attendent leur reconduite par avion dans une atmosphère festive : « ça va, les gilets ? » nous disent-ils, derrière leurs barreaux.

La foule des interpellés est hétéroclite. Un Russe avec une pancarte anti-Poutine, des passants piochés au hasard… Je signale à nos gardes que franchement, tout ce qu’ils ont embarqué ne ressemble pas vraiment à un black Bloc : « Regardez ce type ! Il est en sandale, avec une chemise et un short à fleur ! » L’homme en question, qui ressemble en effet plus à Carlos qu’à un antifa, s’était juste arrêté pour regarder ce qu’il se passait sur la place. Il bougonne : « Bordel, ça fait chier, je suis en conditionnelle… »

De la part des policiers, bien entendu, le tutoiement est systématique et l’agressivité verbale, de rigueur. Nous sommes entre gens de bonne compagnie, et il n’est pas question pour eux d’être trop tendre avec les « émeutiers » que nous sommes.

Vers 13 heures

Deux policiers viennent me chercher. Ils plaisantent : « toi aussi, c’est une erreur judiciaire ? », en me faisant bien comprendre que je n’ai pas été embarqué par hasard. Ils m’emmènent dans leur bureau, et me menottent à la chaise. Sur les murs, il y a un jeu de fléchette, une affiche (très moche, je trouve) du premier film Harry Potter, et un poster d'Astérix. 

C’est le début de l’interrogatoire. Mon compte est bon : la fouille a permis de trouver sur moi divers tracts permettant de me rattacher à la mouvance de l’ultra-gauche. Ces documents compromettant sont donc mis sous scellés. On me confirme qu’il m’est reproché d’être venu « armé » à un regroupement interdit. Je proteste : « Non mais attendez, quand on lit le PV on a l’impression que je suis fait chopper avec une kalachnikov sur une barricade en feu… » L’un des flics : « Non mais je sais, mais t’inquiètes, c’est pour la forme… » Bon. De toute façon, « l’arme » incriminée (un couteau suisse, donc), confisquée lors de mon interpellation, a disparu entretemps. 

A un moment, je vois passer un street-médic dans les couloirs du comico. Puis un autre. Je m’exclame : « Mais, bordel, vous avez raflé les médics ? » Mon flic confirme : « Oui, je comprends pas pourquoi… »

Mes deux policiers sont plutôt sympathiques. Des bonnes pâtes. L’un d’eux est un ancien prof. Si l’on exclut le fait que je suis menotté à la chaise, l’ambiance est assez détendue, nous parlons un petit peu de tout : ce que ça veut dire être « d’extrême-gauche », être « antifa », la question des migrants… Nous parlons de leur situation à eux aussi. Je leur dis qu’ils sont des prolos comme nous, que eux aussi, ils bossent comme des cons pour des salaires de merde. Que nous sommes tous dans le même bateau, finalement. Ils me disent que ce week-end, ils devaient être en congé, mais que tous les effectifs ont été rappelés. Que eux, normalement, dans la PJ, ils sont sur le terrain, mais qu’ils vont passer la journée à faire des papiers et des auditions pour rien. Bref : eux aussi, ils en ont marre.

Comme j’ai bon fond, je tâche d’être gentils avec eux, et ils me confirment qu’ils me trouvent plutôt sympa. Visiblement, d’autres n’ont pas cette chance. Un flic qui passe dans leur bureau se plaint : « Moi j’ai la danseuse, le gilet jaune en tutu, il me rend fou putain ! »

Heure indéterminée

Une fois la paperasse terminée, ne reste qu’à me placer en détention, en attendant mon audition (qui, spoiler, n’aura jamais lieu). On me menotte donc à nouveau les mains dans le dos, et on m’emmène au local des gardes à vue. Et c’est là que ça se complique. Le bâtiment est pourri. La matonne de l’accueil, une métisse aux cheveux courts, me hurle dessus à peine arrivé, son visage collé au mien : « Bouge-toi ! on a pas que ça à faire ! ». Je n’arrive pas à enlever ma boucle d’oreille : elle s’empare d’une pince en criant : « Tu vas voir, je vais te la virer, moi ! » Heureusement, je finis par y parvenir. Je retire ma ceinture et mes chaussures, et on me fout dans une sorte de cagibi de 9 ou 10 m2, éclairé au néon. Je retrouve quelques camarades d’interpellation, et assez rapidement, nous sommes huit, entassés dans cette petite pièce aux murs infects (quelque chose y est écrit avec ce qui ressemble à du sang ou a de la merde, ou les deux).  

Il y a là, en plus de deux de mes compagnons de fourgon : un prof de science aux allures de métalleux (et, le monde étant petit, pote d’une ex), un jeune type de 23 ans qui passait par là par hasard et qui n’a fait que mal répondre à un flic qui lui demandait de dégager, un médic' dans la cinquantaine, hospitalier et pompier volontaire, père de famille, un jeune artisan plombier (qui connais déjà les locaux : il y a quelques semaines il s’y est fait, dit-il, casser la gueule en garde à vue après avoir été arrêté suite à un accident de voiture), un autre cinquantenaire, propre sur lui, un jeune homme barbu accusé de posséder des "armes par destination" (des gants)… tous raflés au petit bonheur la chance.

Le médic' raconte son interpellation : « C’est hallucinant ! C’est les gendarmes qui nous ont demandé de rester là pour s’occuper des éventuels blessés. Et d’un coup, le type avec une écharpe tricolore [un commissaire très connu à Nice dans le milieu militant pour être une sorte de Benalla local, et déjà l'origine de maintes exactions] a pété un plomb, et il a hurlé qu’il fallait tous nous arrêter. Et ils l’ont fait. Même les gendarmes n’ont pas compris ! » (Thierry, c'est son nom, a eu droit ensuite à un article dans Nice-Matin, voir le lien en fin de billet).

Quel beau pays, celui où des citoyens volontaires pour donner bénévolement de leur temps libre pour aider les manifestants (et la police, bien contente d’avoir des infirmiers sous la main pour soigner ses dégâts) sont arrêtés et placés en garde à vue sans aucun autre motif que celui du délire d’un haut gradé… 

Plus tard (en détention, la notion de temps perd un peu de son sens…)

On ne sait plus depuis combien de temps on est là. Dans les autres cellules, des détenus chantent des slogans gilets jaunes, ou hurlent qu’ils ont soif, qu’ils ont faim. Une femme s’égosille. Il faut dire que nous avons été arrêtés le matin, et que depuis des heures nous n’avons ni bu ni mangé. Demander à pouvoir utiliser les toilettes relève du parcours du combattant. Cela fait deux heures que le médic a demandé à y aller, et toujours rien. Un : « Ta gueule ! » laconique accueille la plupart des demandes.

La question se pose : pisser dans la cellule ? Dans la mesure où nous devrons peut-être y passer la nuit, nous hésitons un peu.

Donc nous hurlons, nous aussi. Nous donnons des coups de pied sur les vitres renforcées qui nous séparent de l’extérieur. La matonne au cheveux court (l’un de mes codétenus l’appelle « la méchante sorcière Karaba ») débarque, escortée par un autre maton tatoué de partout, avec une tête de Skinhead : « c’est quoi ce bordel !? » L’un de nous, le plombier, s’énerve : « ça fait une heure qu’on demande pour les toilettes ! Regardez-le, il va se pisser dessus » « Tu vas te calmer, toi ! » Notre ami se fait entrainer dehors. Il revient heureusement quelques minutes plus tard, après s’être fait un peu bousculer.   

Nous sommes enfin autorisés à aller pisser. Et l’attente se poursuit, ponctuée par quelques brimades de nos geôliers (qui nous voient sur les caméras de surveillance) et par nos discussions : morceaux de vie, colères, espoirs, chacun se raconte et rêve de la bière qu’il boira une fois dehors…

De mon côté, ça fait des heures que je n’ai pas fumé, et je commence à me sentir nerveux, d’autant que, sur la porte, un panneau nous annonce très ironiquement « interdit de fumer » (de toute façon, comment serait-il possible de le faire dans la mesure où tout nous est confisqué avant d’entrer ?) En outre, ayant été mis en détention en débardeur, j’ai froid. Je me couvre donc de la couverture proposée en cellule, dont l’odeur me parait correcte, et qui contient peut-être la gale, mais bon.

Heureusement, à défaut d’audition –nous ne savons toujours pas quand celle-ci aura lieu, dans deux heures ou demain-, on nous a prévu une activité ludique : nous sommes convoqués les uns après les autres pour le fichage.

Je passe en avant-dernier. On me conduit dans un bureau où, dos au mur, on me prend en photo, comme dans les films, avec un petit panneau avec mon nom. On photographie également mes tatouages. On prend mes empreintes. Et, suprême ignominie, on me prélève mon ADN chéri. A tout hasard, je demande si je peux refuser. Réponse : « Oui, mais c’est un délit, puni d’un an de prison et d’une lourde amende ». Je me laisse donc enfoncer la tige de coton dans la bouche, et racler les gencives avec. Puis on me raccompagne en cellule, après m’avoir laissé enfin boire un peu d’eau. Je constate que le bâtiment est rempli de gilets jaunes qui, enfermés, chantent : « Emmanuel macron, oh tête de con, on vient te chercher chez toi ! » « On est là, on est là, même si Manu le veut pas nous on est là ! » On me dira plus tard que nous étions 69 parqués là.   

Vers 18 heures

Divine surprise : une policière vient nous demander si tout va bien. Elle est bienveillante envers nous, et nous parle avec respect (si par un hasard miraculeux elle lit ces lignes, je la salue donc cordialement). Elle nous dit que le risque existe que nous passions la nuit là, mais que normalement nous serons libérés avant –notamment pour des raisons de manque de place.

Je tourne en rond dans la cellule : ça fait des heures que nous sommes là, je veux fumer une clope, je n’en peux plus. Heureusement, l’ambiance entre nous reste bonne, et nous continuons à rire, à nous faire des blagues. Assez rapidement, par la petite fenêtre donnant sur l’extérieur, nous constatons qu’il fait nuit.

Plus tard

On vient chercher l’un d’entre nous. Puis un autre. Puis moi : on me sort de cellule, et on m’annonce que je vais être libéré de GAV. Mon Dieu. C’est merveilleux.

Je récupère mes affaires, et on me ramène vers les bureaux. Je retrouve mes deux flics, qui me disent : « T’as de la chance, toi ! Tu t’en tires juste avec l’amende ». 135 euros, donc. Ouille. Ne reste qu’une autre montagne de papiers à remplir : celui de fin de garde à vue, celui nécessaire à la destruction des scellés… « On passe notre vie à ça, se plaignent-ils. Des papiers, toujours des papiers ». Eux aussi ont l’air d’avoir passé une bonne journée de merde, les pauvres. J’apprends que l’un de mes camarades de cellule, le prof, va quant à lui rester en détention, pour une raison qui nous dépasse.

Un peu après 20 heures

L’un des deux flics me reconduit à la sortie. Je lui dis au-revoir, parce qu’il était tout de même sympathique. Il me dit : « Salut ! Et bonne chance. Par contre, demain, fais pas le con hein, si on te choppe tu pars direct en comparution immédiate, et ils vont pas te faire de cadeau… » Je réponds que je compte bien rester chez moi. Je sors. Le plein air, enfin. Des gilets jaunes sont là pour accueillir les libérés de garde à vue. J’allume aussitôt l’une des cigarettes les plus savoureuses que j’ai fumées de ma vie. On m’offre un sandwich, un verre de coca, et on me raconte la journée : les charges, les arrestations, les nassages… Il y eu a des blessés, me dit-on. Notamment Geneviève, donc, dont l'état aujourd’hui est stable et vers laquelle vont toutes mes pensées.

Et je m’en vais retrouver mes amis pour danser, chanter et boire des bières. Je parle de mon expérience avec les amis du réseau pro-migrant, qui connaissent bien les cellules de garde à vue de Auvarre. On rit. On savoure la liberté. Et nous prenons acte de la fin de la démocratie française, et de notre entrée officielle en résistance.   

Ce qu’il s’est passé hier est grave. Des milliers de manifestants pacifiques ont eu à subir une répression systématique indigne et injuste. Le gouvernement n’est plus dans une « dérive » autoritaire : il est en plein dedans. Il est donc grand temps pour les autres citoyens de ce pays de se réveiller : la lutte qui commence aujourd’hui n’est pas celle des « gilets jaunes », elle doit être celle de tous, avec ou sans gilet. C’est la démocratie elle-même, celle d’une république sociale et solidaire, qu’il s’agit de reconstruire.

Et je laisserai le dernier mot au toujours juste monsieur Lordon : « M. Macron (…), en embastillant un jeune homme qui joue du tambour, en laissant votre police écraser à coups de botte les lunettes d’un interpellé, ou violenter des Gilets Jaunes en fauteuil roulant – en fauteuil roulant ! –, vous fabriquez des images pour l’histoire, et vous appelez vous-même le grand vent de l’histoire. Vous et vos semblables, qui vous en croyez la pointe avancée, il se pourrait que vous finissiez balayés par elle. C’est ainsi en effet que finissent les démolisseurs en général. Or c’est ce que vous êtes : des démolisseurs (…). Si vous, vous n’avez plus aucune légitimité, le peuple, lui, a entièrement celle de résister à sa propre démolition – craignez même que dans l’élan de sa fureur il ne lui vienne le désir de démolir ses démolisseurs. Comme en arriver là n’est souhaitable pour personne, il reste une solution simple, logique, et qui préserve l’intégrité de tous : M. Macron, il faut partir. M. Macron, rendez les clés ».

Enfin, si besoin est, je tiens à préciser que je suis un être profondément pacifiste, et souhaite le demeurer, mais que, parmi tous ceux qui ont été embarqués hier, certains n'auront sans doute pas autant de patience...  

Salut & fraternité,

M.D.

P.S. : toutes mes pensées également, bien entendu, pour mes camardes de cellule, pour tous les autres, dont Tommy, de Télé Chez moi, le "mec le plus pacifique de la terre" selon ses proches, dont la situation a fait dire à son avocate, Rosanna Lendom, sur Facebook : " J'ai vécu dans des pays en guerre civile, occupés par des armées étrangères, et dans des pays de dictature. J'ai de plus en plus de difficultés à percevoir ce qui nous distingue en France. Je peux vous dire que vu la manière dont magistrats, policiers, et donneurs d'ordre se sont affranchis des dispositions du code de procédure pénale dans le cadre de la répression des manifestants à Nice, nous sommes clairement sortis de l'état de droit. Nous en sommes au fichage des citoyens. Nous ne sommes plus à un point de bascule. Nous avons basculé. Je n'en ai pas dormi de la nuit. Ce matin, j'en ai pleuré ". L'EXCELLENTE, et je pèse mes mots, vidéo de mes amis de Télé Chez Moi sur les évènements de samedi est à découvrir ici : https://www.youtube.com/watch?v=GKg2HeQa4Ag&fbclid=IwAR2IYkx_OVJXeVMuPxbX2FhvKq_rrQpG1sVbMHdGuTZPUgstmfzDPxT9VN0

L'article de Nice-Matin sur Thierry : https://www.nicematin.com/faits-divers/un-commissaire-nicois-a-t-il-empeche-les-street-medics-de-porter-secours-a-genevieve-blessee-lors-de-la-manif-a-nice-308507?t=NTBjZjA5ZjZiYTA4YzdhNDRhYjU2YmQ1MTAwODIzMzFfMTU1MzQ0Mjk5NjMxOV8zMDg1MDc%3D&tp=viewpay&fbclid=IwAR2tbnlOMHbn-c4Vt2aJ640nrvN8eSlbU9YxB4fNUbaeW_-9dC0mLBT-ZiU

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