En maraude dans le monde d’après

Chroniques enfermées (mais à l'air libre), jour 8. Depuis samedi dernier, avec le Secours Populaire et Emmaüs Roya, nous faisons des maraudes, livrant des dons alimentaires aux SDF, aux personnes replacées et à celles en difficulté. Au front, entre angoisses et dénuement, confrontés sur le terrain à la gestion très hasardeuse de cette crise par les pouvoirs publics. Mais toujours solidaires.

Samedi 21, 13h30. Dans un Vieux-Nice désert où résonne même le tic-tac des pattes des pigeons, à quelques mètre d’un front de mer désormais fermé, Mahault et moi attendons l’ami Jules et son camion, avec lequel, depuis le début du confinement, il tourne pour livrer de la nourriture et des kits d’hygiène aux toxicos de la ville. Mais il ne vient pas nous faire une distribution (je ne suis accro qu’au café, au tabac et à la bière, et j’en ai en stocks suffisants à la maison) : nous nous rendons au local du Secours Populaire, rue Vernier, afin de participer aux maraudes qui viennent de commencer.

Comme il va beaucoup apparaître dans cette chronique, il va sans doute être nécessaire que je vous brosse un petit portrait de Jules. Grand, toujours élégant, avec sa longue barbe, son béret et ses lunettes de soleil, il ressemble à un hipster, mais il a une excuse : il était déjà habillé comme ça avant que le mot « hipster » existe –et avant que la barbe ne soit un signe de radicalisation. C’est mon ami, et un camarade de toutes les luttes, que ce soit dans Mouais, notre journal, avec Télé Chez Moi, Pilule Rouge, ou avec son groupe de musique, Juga, toujours disponible pour les concerts de soutien –et dont les activités continuent sur son balcon. Il fait également partie depuis le début d’Emmaüs-Roya-DTC (l’asso de Cédric Herrou), et c’est à ce titre que nous le retrouvons aujourd’hui.

Parce que l’ami Jules, je me foutais de lui, avant le confinement. Mais il a tout vu venir. Et comme il a l’habitude, avec son travail d’éducateur, de venir en aide à ceux qui en ont besoin, il est aussitôt parti en tournée de distribution, malgré ses angoisses, malgré le gel hydro qui lui ronge les mains, malgré sa fille qui l’attends à la maison. Pour rester auprès de ses potes de la rue. Dans la pure tradition de l’abbé Pierre.

Le camion –qui sert habituellement à ses activités de caviste en vins naturels- se gare devant nous. Jules nous salue, le visage masqué. Un masque que Marine, sa compagne, mon amie, a dû coudre elle-même : les associatifs, pourtant parmi les premiers sur le front du Covid-19, en manquent cruellement, ne possédant que quelques poignées de ffp1, qui ne protègent de rien du tout. Dans son vide-poche, du gel hydroalcoolique fait-maison par son père : là non plus, pas le moindre petit stock ne nous a été réservé.

Sur le trajet vers le local du Secours Pop, nous discutons. Jules grogne, comme il sait si bien le faire. Contre la nullité des pouvoirs publics. Contre les personnes qu’il croise ici et là, qui discutent, se promènent, se serrent les pognes et se claquent la bise comme si de rien n’était. Contre les flics aussi, qui vont et viennent sans masques, ne respectant pas les distances de sécurité. Et qui refoulent les toxs et les sans-abris des grands boulevards : qu’ils aillent crever plus loin.

Nous arrivons au local, où nous retrouvons nos potes Océane et Edwin. C’est le bordel. Les bénévoles s’affairent à répartir les donations de la banque alimentaire dans des sacs. L’endroit est exigu. Il y a des gants, mais ils ne servent pas à grand-chose : il faudrait les jeter et les changer à chaque usage. Pas de gel hydro. Il n’y a pas assez de masques, nous explique-t-on : seuls ceux qui vont sur le terrain peuvent donc en avoir un. Comme c’est notre cas, on nous en donne deux. Des ffp1. Ils seront totalement inefficaces dans trois heures : ils nous serviront deux jours.

Je papote avec la jeune et pétulante Janis (entre nous, nous l’appelons Joplin, mais chut), qui chapeaute tout ça avec Jean, le président du Secours Populaire 06. Elle me dit que le gouvernement, s’étant opportunément rappelé que cela faisait partie des promesses de campagne de Macron-le-bolcho, et que dormir dehors en contexte de pandémie peut créer de très très vilains rhumes, a décidé d’un objectif : zéro personnes à la rue. Des hôtels ont été massivement réquisitionnés. Mais bien sûr, tout ceci a été fait dans l’urgence, à la va-vite, et pour certaines familles, se retrouver soudainement enfermés entre quatre murs, entassés dans de petites chambres, n’a rien de facile. D’autant que souvent, rien ne leur est expliqué. Alors certaines craquent, et s’en vont.    

Vers 14h30, la liste des hôtels réquisitionnés où nous devons faire nos livraisons auprès des personnes placées arrive, envoyée par la préfecture. Janis nous la remet. Y sont indiqués les adresses, et les noms des familles, et leur nombre. La tournée sera longue. Nous nous occuperons de Cannes.

« Voilà qu’on se retrouve livreurs Deliveroo, dis-je. Mais en réussissant l’exploit d’être encore moins bien payés qu’eux ! » Humour, bien sûr : de toute façon, dans l’équipe Emmaüs, on s’en fout, nous sommes tous anarchistes –spécificité locale.

Nos laisser-passer imprimés, le camion chargé, les mains lavées, nous partons. Nous devons commencer par deux petites livraisons sur Nice.

La première est une dame que j’ai eue au téléphone. Elle toussait, et avait du mal à parler. « Laissez le colis sur le pas de la porte, je suis malade ». J’entre dans l’immeuble, et arrive devant son palier. La porte est entrouverte. Je pose le cageot, rempli de légumes frais, de salades et de fruit –surmontés d’un bouquet de tulipes- sur son paillasson. Elle me remercie, la voix essoufflée, et referme la porte.

Puis nous nous dirigeons vers un hôtel. Devant le bâtiment, trois types masqués sont occupés à réparer un scooter. J’entre avec le panier. Le gérant de l’hôtel vient me parler. « Venez voir », me dit-il. Il me guide dans une pièce annexe, où se trouve un petit frigo. Il est déjà rempli. « Il n’y a rien pour cuisiner ici. Nous n’avons qu’un micro-onde. Si ça continue, ce que vous amenez, nous allons devoir le jeter. Il n’y a même pas de couverts… » Je retourne au camion, et sélectionne dans notre cargaison des plats déjà tout prêts. Des salades, des boîtes de raviolis. De la bouffe de bunker. Promets de revenir avec des couverts. Mais pour ce qui est du matériel de cuisine…   

Lavage de main. Départ. L’autoroute est vide. Les chantiers abandonnés, les zones industrielles comme en friche donnent l’impression de traverser un no man’s land de fin du monde. Pas une apocalypse à la Mad Max : les paysages que nous traversons, masqués dans notre camion, évoquent plus une espèce d’endormissement généralisé. Même si le mal rode.

Cannes. Qu’il est bon de voir cette ville, que je déteste cordialement, totalement à l’arrêt. Aucune star en goguette. Ici et là, des promeneurs inconscients (que Jules insulte dans sa barbe et sous son masque, bien entendu), quelques vieilles à caniches, et des cars de CRS, eux aussi en maraude.  

Dans le premier hôtel, personne à la réception –elle est fermée. A aucun étage, qui que ce soit ne répond. Nous errons quelques minutes dans les couloirs vides, avant de nous résoudre à laisser les dons à l’entrée. Il semble que certains hôtels réquisitionnés ne jouent pas le jeu, et laissent les personnes placées livrées à elle-même, sans personnel d’accueil.

Le constat se confirme à l’hôtel suivant. « Nous étions à Nice. On nous a emmenés là sans rien nous expliquer, nous explique Ange, placé là avec sa femme et son adorable petite fille. Il n’y a personne à l’accueil. On ne sait pas ce qu’il se passe ». Les relogés, ici, sont nombreux, et d’origine diverses : d’Afrique sub-saharienne, de Tchétchénie… je profite de pouvoir pratiquer un peu mon espagnol avec un couple de colombiens venant tout juste d’arriver dans l’hôtel. La femme est enceinte. La famille la plus nombreuse, ici, compte neuf membres : sept enfants, et leurs deux parents. Entassés dans une chambre. A priori, aucun agent de l’Etat n’est pour le moment venu les voir pour étudier leurs conditions sanitaires.

Zéro personnes dans la rue. On reloge, on entasse, et on verra bien après. Chaque chose en son temps, n’est-ce pas ? Quitte à créer ici et là, dans les hôtels réquisitionnés, de nouveau foyers d’infections pour personnes déjà fragilisées.

Lavage de main, départ. Nous livrons encore deux hôtels, où les conditions d’accueil ont l’air plus satisfaisantes (pensez donc : il y a des réceptionnistes !), et nous repartons sur Nice, dans les alentours de 17h. Le temps de repasser au Secours Pop et d’accepter une dernière mission, consistant à aller livrer un squat dans un quartier à l’Ouest de la ville, squat que jamais nous ne trouverons, et nous voici chez nous, vers 20h. Une douche. Tous nos vêtements, possiblement infectés, fourrés dans un sac. Une bière. Et demain, on y retourne.

Les maraudes suivantes se passent à l’avenant. Notre amie Emma nous a cousu des masques en tissu –on dirait des petites culottes : de quoi réveiller pas mal de fantasmes. Jules conduit, Mahault et moi faisons les livraisons. Il fait bon de retrouver les mêmes visages, les mêmes familles, et de se serrer les coudes (car les mains, c’est pour demain) malgré la diversité de nos conditions, de nos origines, de nos vies. Comme avant, mais un peu plus encore, sans doute.

Sur la route, nous parlons encore et encore de cette époque opaque, encore difficile à croire malgré que nous soyons en plein dedans. Jamais le futur n’aura paru plus incertain. Tout se révèle : la lâcheté de beaucoup, le courage de bien d’autres encore. Dont mon pote Jules (que ce compliment ne l’empêche pas de livrer à temps son papier pour Mouais). Le mot héros n’a pas de sens. Et il n’en est bien sûr pas un. Mais c’est un putain d’humain qui chaque soir, en rentrant chez lui auprès de sa fille et de sa compagne, asthmatique, met toutes ses fringues, ses chaussures, son sac à laver, qui se bousille les mains au gel hydro artisanal, et qui fait ce que nous, les associatifs, avons toujours fait : le boulot de l’Etat, envers et contre tout, même s’il vient lui-même nous mettre des bâtons dans les roues.

Parce que, oui : il y a toujours un moment où l’Etat vient mettre son petit grain de sel –souvent après un soudain éclair de lucidité quant à sa propre inactivité.

Et donc, le dimanche au soir, Jules nous envoie ce message : « Janis m'a dit que demain c'était la dernière distribution car ils débloquent la cuisine centrale de la maire. Mais en même temps, je ne vois pas en quoi ça arrête les distributions ?! Je vais l’avoir au tel demain à midi, je vous tiens au jus »

Le lendemain après-midi, nous nous retrouvons pour notre tournée habituelle. Jules a plus d’infos à nous donner, mais c’est encore trop peu. Parce que nous ne comprenons… strictement rien à ce que veulent faire la mairie et la préfecture. Ils veulent, à partir de jeudi, et jusqu’au lundi suivant, distribuer des tickets services auprès des personnes fragiles : mais comment iront-elles récupérer leurs repas ? D’autant que les mesures de confinements vont être durcies, et les transports en communs, drastiquement réduits ? Les potes travailleuses et travailleuses sociales se résolvent déjà à devoir faire le taxi pour les personnes qu’elles suivent…

Toujours la même chose. Constatant qu’il n’a rien fait, et que les associatifs font son boulot à sa place (et je ne dis pas que ce travail est parfait), l’Etat débarque, avec ses gros sabots, en criant : « on reprend les choses en main, laissez-nous faire ! » C’est que ça fera joli, sur leur curriculum, pour les élections à venir, une fois que nous serons dé-confinés. Et puis, une semaine, comme temps de réaction, après le début officiel du stade 3 d’une pandémie, peut mieux faire, mais c’est toujours mieux que rien, je suppose ?

Et après ça, ils pourront continuer comme avant, avant tout ça, avant le confinement, avant qu’ils aient besoin de nous, à nouveau, comme à chaque fois que quelque chose part en sucette. Ils diront qu’ils ont tous fait comme il fallait, pourront se féliciter eux-mêmes d’avoir mis en place les structures nécessaire, Estrosi remerciera le préfet, pas pour lui avoir refilé le virus, mais pour avoir « pris la mesure des évènements, bla bla », et ils pourront très tranquillement continuer à nous regarder de haut.

Mais on s’en fout. Qu’ils gardent les lauriers s’ils en veulent, ça leur fera une daube. Jules n’est pas un héros, je l’ai dit (il aime la corrida !), ni aucun de nos bénévoles. Nous ne sommes que des putains d’humains. Et il n’est pas impossible qu’après cette crise, ceux qui l’ont causée et prétendent aujourd’hui la gérer soient enfin balayés, et que les putains d’humains prennent le pouvoir.

Dès lundi prochain, d’après ce que nous avons compris, nous reprendrons notre travail de distribution, en livrant les plats préparés par la cuisine centrale. Avec Emmaüs-Roya, nous avons déjà mis au point nos plannings, rassemblés nos bénévoles. Nous restons au front, humains, amis et solidaires.

Et nous allons continuer très tranquillement à construire le monde de demain, celui qui remplacera le leur quand il se sera effondré.

Martine Orange, dans Médiapart : « C’est dans ce contexte d’extrême vulnérabilité financière que frappe l’épidémie de coronavirus, provoquant l’arrêt instantané de pans entiers de l’économie mondiale, poussant tous les acteurs à obtenir de l’argent liquide au plus vite, coûte que coûte. Tandis qu’ils liquident tout ce qu’ils peuvent sur les marchés, les grands groupes et les banques rapatrient aussi tous leurs avoirs de l’étranger. Ces trois dernières semaines, le mouvement des capitaux a pris des proportions considérables. »

Je sens que bientôt, les livraisons de colis alimentaires ne suffiront plus…

Le changement, c’est maintenant, comme dirait l’autre.

Salutations confinées,

Macko Dràgàn

Merci à tous les bénévoles sur Secours Pop bien sûr, et à toustes les coupaines, d'Emmaüs comme d'ailleurs : Loïc, Céline, Océane, Edwin, Emma, Cinzia, Alban, et toustes celles et ceux qui se sont portés volontaires pour les semaines à venir. C'est beau tout ça.

Viva la Love Army !

Et puisqu'on parle d'amour, retrouvez Jules, Marine, Océane, Edwin et bien d'autres dans notre film docu, Amour libreS :

Amour libreS - Télé Chez Moi & Pilule Rouge © Tele Chez Moi

 

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