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Billet de blog 24 avr. 2020

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Faire dissidence à leur monde

Jour 39. « Dissidence : n. f. : Action ou état de quelqu'un ou d'un groupe qui ne reconnaît plus l'autorité d'une puissance politique à laquelle il se soumettait jusqu'alors ; groupe de dissidents : Un mouvement de dissidence ». Leur monde s’effondre, laissons-les couler. Il n’y a que le premier pas qui coûte. Les alternatives sont déjà là, nous les pratiquons depuis longtemps. Faisons sédition.

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On les avait prévenus.

Nous, les réfractaires, les marginaux, les parasites, les pouilleux gorgés de rage contre le système, les ronchons, les gueulards, les riens, nous les avions alertés. Nous les avions prévenus que leurs aéroports à la con rendait ce monde toujours plus pollué et plus dangereux pour nos écosystèmes. Que quand on dézingue une forêt au tractopelle, d’étranges et préoccupantes choses se passent, les animaux fuient, les biotopes s’entremêlent, de douteux cocktails viraux se créent. Nous leur avions dit, que faire aller et venir des milliers de cargos, de supertankers, d’avions, de poids lourds et de jets farcis de traders cocaïnés, c’était pas super bon pour le transit intestinal de mère nature. Nous leur avions dit, que leur Etat capitaliste centralisé, en plus de n’être même pas foutu de gérer un peu correctement nos collectivités, était une menace quotidienne contre le vivant et contre tout ce qui le compose.

Tant de luttes pour alerter sur tout ça : dans les ZAD, les quartiers périphériques autogérés car délaissés par l’Etat, dans les milieux associatifs, dans les cortèges, dans toutes les bulles de résistance à leur monde dysfonctionnel et puant, du Chiapas au Rojava en passant par les hauteurs de la Roya et les ruelles du Vieux-Nice.

Socialisme ou barbarie. Ecologie sociale, démocratie directe, autogestion. On leur avait dit, merde. Qu’est-ce qu’ils n’ont pas compris ? Il aurait fallu qu’on leur fasse un putain de PowerPoint ?

Je plaisante. Ils comprenaient très bien. Mais ils s’en foutaient. Et, avec un haussement d’épaule, ils ont fait signe à leurs domestiques de nous arrêter, de nous placer en garde à vue, de prendre nos empreintes, notre ADN, de nous expulser.

Et voilà. Maintenant, tout leur merdier se casse la gueule. Ça craque de tous les côtés, comme le visage refait d’une star hollywoodienne saisi d’un éclat de rire. Le rire de Bolsonaro, tiens. Ou celui de Trump. Des rires qui ressemblent comme deux gouttes de poison au visage impassible, grave et orange de Macron à la télévision. Leur pétrole ne vaut plus rien. Leurs titres ne valent plus rien. LEUR MONDE ne vaut plus rien. Totalement démonétisé par ses propres contradictions.

Les prisonniers dont nous disons depuis des décennies qu’il faudrait voir à les surveiller-et-punir autrement foutent le feu à leurs cages. Les demandeurs d’asile que nous essayons depuis des années d’accueillir dignement menacent de faire péter leurs Centres de Rétention. Les habitants des banlieues, dont nous relayons depuis des lustres la rage, le désespoir devant la violence et l’injustice, font exploser leur colère, et de magnifiques feux d’artifices, en s’en prenant aux flics qui depuis toujours les tabassent et les tuent en toute impunité, très loin de la main bienveillante d’un Etat protecteur qui ne protège plus depuis longtemps que ceux qui n’ont pas besoin d’être protégés.

A cause de leurs conneries, nos lendemains ne sont qu’un conglomérat de points noirs en suspension dans le vide. Les potes artistes, intermittents du spectacle, tout le milieu de la culture, au sens large, attend le couperet. Bulles de solitude impuissante. Sans nos rues bien-aimées pour déambuler, sans nos places pour se rencontrer, sans nos cafés, nos bars, nos lieux associatifs pour parler, pour rire, et pour fomenter nos complots séditieux contre leur monde de zombies criminels, qu’ils s’obstinent à vouloir sauver.

Parce que, oui, messieurs des services de sécurité, petits larbins satisfaits du Grand Ennui Planifié et des bâtisseurs de châteaux dans l’abîme : nous fomentons, nous avons toujours fomenté, et nous continuerons à fomenter contre vous, quelles que soient les puces que vous tenterez de nous mettre : on les arrachera, avec les ongles, avec les dents, comme les chats et chiens fous que nous sommes.

Nous fomentons. Notre objectif : la dissidence. Rien que ça. Dissidence du pire que vous continuez très tranquillement à faire mijoter dans vos éprouvettes de savants cinglés, tant il est vrai, comme l’a écrit Frédéric Lordon, que « le forcené retranché à l’Élysée est en train de fabriquer un monstre Frankenstein en cousant des bouts de bidoche avec du fil de fer : CNR + austérité + code du travail atomisé + surveillance à la chinoise, avec morceaux de cadavres recyclés ».

Plus que jamais, nous sommes bien déterminés à faire dissidence de tout ça. Ça vous fait rire ? Vous ne devriez pas.

Je fais régulièrement des maraudes, ce qui me donne régulièrement l’occasion de faire une visite du monde confiné. Et ce monde est déjà massivement en train d’apprendre, sur le tas, mais avec rapidité, à se passer de vous et des tombereaux d’ordures polluantes que votre société consumériste leur présentait comme nécessaires.

Ici et là, le tissu associatif est présent pour venir en aide à celles et ceux qui en ont besoin tandis, que, partout, « ceux-qui-ne-sont-rien », les mal-payés, ceux dont les tafs, dit : « de merde », sont les moins bien considérés, tiennent le pays à bout de bras –dans le même temps, la cohorte des inutiles, en haut de l’échelle salariale, avec leurs bullshit-tafs aux ronflants noms anglo-saxons, joue au sudoku dans leurs grands jardins, un rosé à la main, en se demandant si ça ne va pas finir pas se voir qu’ils ne servent strictement à rien.

Dans certains des lieux où je passe faire des livraisons alimentaires, beaucoup de personnes placées, dont bon nombre de familles nombreuses, des gens qui ne se connaissaient pas avant, vivent désormais en colocation solidaires. Ils s’entraident, s’écoutent, font remonter les besoins des uns et des autres. Et une fois de retour dans mon quartier, le soir, je vois des voisins discuter longuement de fenêtre à fenêtre, je croise des amis qui prennent soin les uns des autres, je salue mon pote Léo, musicien latino, qui chaque jour fait à manger pour l’ami Jojo, vieil immigré Espagnol, et à 20h, les casseroles et les chants tonnent pour signaler que vraiment, vraiment, on n’en peut plus de vous.

Et que nous voulons construire, re-construire, ce monde solidaire que vous avez sciemment bousillé au profit de la lutte de tous contre tous.

Bande de cons : vous avez tout détruit. Avant, avec vos grosses usines, vos multinationales, vos terres agricoles dévastées, vos réunions du G20, vos lobbies, vos promoteurs immobiliers et autoroutiers, vos plans d’austérité, vos labos pharmaceutiques, vos SUV avec chaque boulon construit dans un pays différent, vos forages pétroliers, vos copains bolloriens rendus millionnaires par les médias complices, la françafrique et l’huile de palme, et maintenant vous voulez continuer à nous détruire.

Allez manger vos morts –qui sont toujours les nôtres, puisque c’est toujours les mêmes qui crèvent. Sautez dans le trou si ça vous chante, mais nous, nous ne vous suivrons pas. Et si nous n’étions jusque-là, c’est vrai, qu’une petite minorité, peut-être que l’évidence de votre nullité criminelle en aidera beaucoup à sauter le pas.

Dissidence.

Alors, pour se sortir de cette crise civilisationnelle sans précédents, on ne va pas attendre que l’Etat se sorte les doigts. On peut certes rêver : imaginer qu’il instaure un salaire à vie, mette en place un impôt confiscatoire pour des grandes fortunes, revoie de fond en comble tout notre tissu politique, économique et social sur des bases écologiques et libertaires. Mais ça n’est bien entendu pas pour demain. Ces gens ne comprennent pas vite : foutus dans une casserole à ébullition, ils en sont encore à s’écharper sur qui va vendre à qui et à quel prix le gaz qui leur carbonise le cul.

A court terme, nous pouvons juste espérer qu’ils ne coupent pas tous les minimas sociaux dont, dans le cadre de cette société, nous avons hélas un besoin vital. Et qu'ils ne ruinent pas plus encore NOS services publics.

Et nous allons faire ce que nous avons toujours fait : dissidence.

Une fois dehors, nous allons réinvestir les petites salles. Les MJC, les bars. Relancer la scène locale, les petits concerts, les petits festivals. Créer une galaxie de petits lieux associatifs qui seront autant d’îlots de résistance, de proposition, de déconstruction et de reconstruction, hébergeant conférences, AMAP, repas partagés, projections, bibliothèques autogérées, ateliers artistiques. Partout : en campagne, en centre-ville, dans les quartiers. Des lieux où règneront partage, bienveillance et solidarité, et où la logique du bénévolat ne viendrait jamais empiéter sur celle de la nécessaire rétribution de celles et ceux qui en ont besoin pour vivre. Des lieux voués à s'étendre. Une contre-société fonctionnelle, sobre, mais prospère.

Ces lieux, ces collectifs, ces associations, existent déjà dans tout le pays. Notre guide, Pilule Rouge, en référence plus d’une centaine à Nice (pourtant pas la mieux dotée dans le domaine) et dans nos vallées.

Et avec mes potes, mes camarades de lutte que j’aime, ma famille de cœur et de sang, nous n’avons pas attendu ni l’aide de l’Etat, ni le Covid, pour inventer le monde de demain. Notre dissidence a commencé il y a longtemps.

Avec Pilule Rouge, base avancée de la Love Army, nous éditons un guide, donc, de ces alternatives. Avec Mouais, nous menons le travail d’une presse locale libre. Avec Rue Libre Nice, nous luttons pour que les espaces publics deviennent des lieux de rencontre, de proposition, de création. Avec Télé Chez Moi, nous créons des films documentaires donnant la parole à celles et ceux qu’on n’entend jamais. Avec Ti Pantaï, nous organisons un « festival » autogéré et auto-financé. Avec Concert Chez Moi, nous menons à bien des concerts, dont le prix d’entrée revient intégralement aux artistes, dans des appartements, des jardins… Avec Punk et Paillettes, nous inventons une lutte féministe et LGBTQI+ festive et revendicatrice. Avec le collectif Mangouste des Tropiques, nous tentons de redonner vie à la culture alternative dans le monde étudiant. Avec Emmaüs-Roya, première communauté agricole Emmaüs, nous défendons les demandeurs d’asile et un modèle de production écologique et solidaire, basé sur le circuit-court. Avec les potes de la Zonmé, nous tissons des liens, à travers des concerts, des AMAP, des expositions… Avec le Diane’s, bar à pote, nous découvrons que l’amitié est la plus solide des richesses.

Et nous n’avons pas besoin de leur vieux monde puant pour mener ça à bien. Bien au contraire : leurs logiques nous freinent.

Dissidence. Nous allons continuer à créer cette culture de la dissidence. Et à créer des lieux variés pour qu’elle puisse s’exprimer.

La culture. Vous vous rappelez ce que c’est, là-haut ?

Parce que la culture, c’est aussi important que le reste. C’est aussi important que le boire, le manger, le baiser. La culture, c’est tout ce que vous nous avez volé. C’est le droit, la possibilité même, de penser un autre monde, de nourrir d’autres imaginaires que votre sordide accumulation d’envies suicidaires quotidiennes, de renoncements à la joie, de votre pâté Xanax-glyphosate tartiné sur de la viande morte. La culture, c’est notre droit d’inventaire, c’est nous permettre de dire : « vous avez manqué votre coup », à nous d’essayer. C’est ce qui bouillonne dans des têtes des jeunes des banlieues dont les raps inventifs dessinent un monde plus poétique ; dans les dessins d’enfants qui s’ennuient dans vos écoles ; dans les chants mélancoliques de cette femme de ménage au dos détruit par la tâche ; dans cette lueur qui brille dans les yeux du prolo fourbu qui, après une journée d’usine, caresse ses mains calleuses en pensant à la mer.

On vous a prévenus. Vous n’avez rien écouté. Tant pis pour vous : on se casse, et c’est bel et bien vous qui êtes perdants dans l’histoire.

L’anarchie nous tend les bras. Elle seule nous permet de penser correctement les défis et les enjeux du monde de demain. Mais l’anarchie, vous êtes trop bêtes pour pouvoir la penser un jour : elle s’instaurera donc sans vous. En dissidence.

Et en dissidence, nous allons inventer une société libre, solidaire, écologique, où les virus, les chauve-souris et les pangolins feraient partie de la vie, plutôt que d’être vecteurs de mort. Une société de paix et d’échange, centrée sur la nature et non sur le seul et pathétique petit humain, fragile et troublante créature.

Espérons que très bientôt, nous serons moins seuls à entrer en dissidence.

Parce que le monde de demain, c’est nous.

Nous, ou le chaos.

Salutations confinées, lisez Bookchin,

M.D.

Article de Lordon : https://blog.mondediplo.net/patience

Pour en savoir plus sur Pilule Rouge et sur la culture dite "alternative", vous pouvez regarder ce doc qui nous est consacré

Et enfin, ajout de dernière minute pour décrire le fond de ce billet :

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