Contre l'administration du vivant, pour relier les interstices

Sauvez un arbre, mangez un bureaucrate. Ou : comment les administrations, publiques et privées, colonisent nos vies. Nous sommes actuellement en train de vivre une sixième extinction de masse : chaque jour, des animaux, des insectes et des plantes disparaissent, à un rythme alarmant. Mais, pour l’heure, il est une espèce vivante (quoique) qui n’est pas concernée par ce processus.

Il s’agit du bureaucrate (par ailleurs directement responsable d’une extinction de l'humain qui, spoiler, n’est pas due au Coronavirus).

Il s’agit d’une espèce connue, mais vivant souvent cachée, dans le calme feutré d’un bureau -comme son nom l'indique. On le reconnait à ses vêtements austères. Le bureaucrate est de deux sortes : le bureaucratus publicus, qui prospère dans les administrations publiques, végétant par exemple dans les ministères, et le bureaucraus privatus, qui s’épanouit plutôt dans les grandes entreprises, de Orange à la Silicon Valley. Dans l’espace naturel macronien, ces deux espèces sont désormais plus ou moins indifférenciées, certains spécimens, tel celui dénommé le-premier-ministre-Edouard-Philippe, menant ainsi des parcours depuis l’ENA jusqu’à à Matignon en passant par Véolia.

Leur société, très hiérarchisée, comporte une poignée de grands chefs, généralement des mâles blancs à cravate chatoyantes (qu’ils arborent en signe de rut), disséminés dans diverses instances décisionnaires (Elysée, CA de multinationales…), et une myriade de sous-chefs, sous-sous-chefs, etc., jusqu’à Jocelyne, de la CAF du Finistère, qui répercute autour d’elle, par voie postale ou téléphonique, toutes les demandes de ses supérieurs. 

De quoi se nourrit le bureaucrate ? De notre intime. De notre vie même.

Car pour vivre, tel une tique douillettement nichée sur le dos d’un chat (noir en l’occurrence), le bureaucrate a besoin de tout savoir de nous. Afin de nous contrôler et de pouvoir transformer le moindre de nos actes, le plus infime espace de quotidien, en revenus à plusieurs zéros transférés sur un compte numéroté aux Baléares, le bureaucrate doit ainsi accumuler des informations. Beaucoup d’informations.

Nos noms et prénoms. Notre profession. Nos hobbies. Notre cadre amical et sentimental. Nos orientations sexuelles. Nos opinions politiques. Nos goûts (thé ou café ? String ou caleçon ?). Nos passions secrètes, nos rêves enfouis, nos espoirs et nos déceptions, la moindre de nos activités, le bureaucrate veut savoir. Il DOIT savoir.

Parce que le bureaucratus privatus doit nous vendre des choses. Et pour ça, il doit nous connaitre sur le bout des doigts, afin de nous proposer une gamme de produit qui, de la brosse à dent jusqu’au joint d’étanchéité du conduit d’évacuation du climatiseur, correspondra parfaitement à nos attentes. Tenez : pourquoi croyez-vous qu’Engie vienne chez vous vous obliger à poser des compteurs Linkie même si vous n’en voulez pas ? Mais parce que ces compteurs permettent de connaitre précisément nos comportements, nos heures de présence, notre consommation. Et ça, miam, quel délice pour le bureaucrate. Il s’en repait donc, et stocke tout ça dans un gros datacenter, datacenter étant le nom donné aux principaux garde-manger des bureaucrates.

Le bureaucratus publicus n’a pas grand-chose à nous vendre, à part lui-même, il laisse ses congénères du privé s’occuper de cette activité nécessaire à leur espèce. Le bureaucrate du public, lui, doit nous administrer. A chaque seconde, il doit donc savoir où nous sommes. Pour ça, il y a les caméras, les écoutes, les balises GPS. Et pour nous protéger de nous-mêmes, il doit aussi savoir ce que nous pensons.

Alors, le bureaucrate fait des fiches.

BEAUCOUP de fiches. Des tonnes et des tonnes de papier, des gigas et des gigas de données informatique à propos de vous. Moi, par exemple, je sais que quelque part dans un bureau, il y a noté tout ce que les bureaucrates souhaitent savoir de moi. Il faut dire que j’ai commencé à militer à 16 ans, et le militantisme, le bureaucrate n’aime pas ça, pas ça du tout. Cela risquerait de perturber sa petite société bien hiérarchisée, de mettre le bordel dans les fiches, et de perturber les ventes. Pas bon du tout.

Très récemment, un magnifique et très joliment titré « Décret n° 2020-151 du 20 février 2020 portant autorisation d'un traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé « application mobile de prise de notes » (GendNotes) », tout un programme, a permis l’enregistrement de « l’origine raciale ou ethnique, [les] opinions politiques, philosophiques ou religieuses, l’appartenance syndicale, la santé, la vie sexuelle ou l’orientation sexuelle ». Et la couleur des chaussettes, on s’en fout ?

Bien sûr, le régime si-vous-trouvez-que-c’est-autoritaire-ben-allez-en-dictature-et-vous-verrez de notre sémillant monarque promet ces infos informations ne seront conservées qu'un an maximum, et que seuls les militaires de la gendarmerie nationale et les autorités judiciaires pourront y avoir accès, ainsi que le préfet et le sous-préfet. Et c’est Castaner qui est chargé de l’application du décret, c’est dire si on peut avoir confiance, et puis comme ça les flics pourront connaître la couleur des yeux qu’ils mutilent (vert-marron en ce qui me concerne, et non pas « marron » comme indiqué sur mon passeport, faite ça bien, merde).

Alors, que faire pour que notre intime ne finisse pas entièrement dans le ventre d’un bureaucrate ?

Je vais le dire très simplement, ce papier est déjà trop long : pour échapper à l’emprise des bureaucrates sur nos espaces quotidiens, sur nos vies, redéployons-nous dans les interstices. Soyons nuages, mirages, courants d’air, rivière, abeilles silencieuses –ou pas. Brouillons les cartes. Prenons les chemins de traverse.

« Tout est près. Les pires conditions matérielles sont excellentes. Les bois sont blancs ou noirs. On ne dormira jamais. » André Breton, Manifeste du surréalisme.

TAZ (Zones d’autonomie temporaires) partout.

Ce qu'on revendique, avec Pilule Rouge et nos autres collectifs, c'est toujours la même chose : qu'on nous laisse relier les interstices des espaces communs dans lesquels poussent encore les pissenlits, jouent les enfants, s'aiment les tourterelles, mais aussi pissent les chiens et les chats (noirs), débattent et s'ébattent les punks, et s'épanouit encore un peu de hasard. C'est clair et simple non ? Alors, qu'est-ce qu'on fait ?

On fonce dans le tas, et on accélère

Et très bientôt, ce sont nous qui mangeront sur le dos des bureaucrates.

Salutations libertaires,

M.D.

 

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