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Billet de blog 25 nov. 2020

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Balancer et les vieilles soupes, et les vieilles marmites

À gauche, une seule expression convient pour résumer la séquence actuelle, du procès des « islamo-gauchistes » à la loi Sécurité globale en passant par la nuit de cristal contre les réfugiés à Paris : ouïlle. La pensée sécuritaire l’emporte, et la gauche bourgeoise Hidalgo-Jadot en rajoute une couche. Il est crucial de resserrer les rangs. Encore faut-il savoir autour de quoi…

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En guise de préambule, une chose : la « nuit des longues matraques » que nous venons de vivre, avec cette violence aveugle inimaginable contre des demandeurs d’asile, des associations et des journalistes, violence qui fait suite à un projet de loin insensé d’inspiration fascisante, représente un des nombreux points de non-retour déjà traversés, avec bruit de bottes, gaz et matraque, par le régime en place, qui ne se rattache à la démocratie que par les maigres bouts de contre-pouvoir faméliques qui subsistent encore -et souvent au sein de chambres conservatrices comme le Sénat. Tout est à reconstruire. Nous sommes dans la nuit, et les loupiottes vacillent.

Il est donc crucial pour nous, forces d'opposition diverses et variées, de resserrer les rangs. Je ne cherche pas même à parler en priorité (même si j’en parlerai quand même plus loin) de 2022, tant il nous faut enfin appendre à vivre hors du calendrier inepte d’une république qui ne consiste qu’à décider tous les cinq ans quel sous-doué on enverra nous emmerder à la tête d’un État « démocratique » qui ressemble désormais, je l’ai dit, autant à la démocratie que moi à Stéphane Bern.

C’est précisément cette fixation sur ces échéances, ces grandes fêtes à la saucisse reposant sur le culte du chef, qui nous détourne de notre vrai problème. Et le cœur de ce problème, c’est bien ce que ce bon Gramsci appelait l’hégémonie : la façon dont un mouvement pèse dans l’imaginaire public, au point d’y incorporer ses façons de voir, ses grilles de lectures, ses thèmes, ses images et ses débats. Et là-dessus, force est de constater que nous sommes un peu à la traîne, si ce n’est totalement à la ramasse. Slavoj Zizek, il y a quelques temps de ça déjà, a parfaitement résumé où nous en sommes rendus : « Il faut désormais avoir le courage de s’avouer que la lumière que nous croyons apercevoir au bout du tunnel n’est, très probablement, que les feux d’un train fonçant droit sur nous »

Et pourquoi ? Autant évacuer tout de suite ce sur quoi nous ne pouvons pas grand-chose : les médias tenus par les milliardaires nous détestent, les éditorialistes bourgeois ne veulent pas entendre parler de nous, le gouvernement a peur de nos luttes, bref les classes enkystées au pouvoir font front commun, l’extrême-droite main dans la main avec le centre-droit, parce qu’au fond ils veulent la même chose, pour nous empêcher de faire prospérer nos idées, et ils le font avec une redoutable efficacité. Mais bon, ça, répétons-le, on n’y peut rien, et ce serait ridicule de demander à nos ennemis de nous laisser plus de place sachant qu’ils n’ont aucun intérêt à le faire –et que la démocratie, ils s’en foutent, si arrivé à ce moment de l’Histoire vous ne l’avez pas encore compris je ne vois pas quelle sorte de dessin je vais pouvoir gribouiller.

Alors, que pouvons-nous ? « Que faire », comme dirait l’autre ? Comment rendre notre parole audible dans ce monde hostile ? Eh bien, je ne sais pas, moi… Peut-être en se mettant d’accord sur un récit commun et cohérent ? Un discours d'émancipation, qui aille dans le sens du récit des vaincus (pour le moment) de Walter Benjamin ?

D’autant plus que tout ne joue pas contre nous, bien au contraire. Certes, les médias et le pouvoir sont violemment hostiles à nos idées. Mais le peuple, quoiqu’on veuille nous faire accroire, c’est beaucoup moins clair. Les jeunes gens n’ont-ils pas massivement arpenté les rues pour défendre le climat ? le mouvement des retraites n’a-t-il pas été une contestation populaire, soutenues, suivie ? Les banlieues ne réclament-elles pas une société plus libre et plus juste ? Les Gilets jaunes n’ont-ils pas et ne continuent-ils pas à demander la justice fiscale, la démocratie directe et autres choses qui appartiennent à notre histoire, celle de la gauche, celle des luttes pour l’émancipation ? 

Sauf que la gauche des mouvements politiques, elle aussi prise dans le discrédit qui bouffe tous les autres, ne parvient que difficilement à s’inscrire dans ces combats –peut-être parce qu’elle est trop occupée à parler d’autre chose…

J’ai déjà écrit tout le bien que je pensais d’EELV et du bloc « progressiste » bourgeois qui ne nous propose qu’un petit coup de ripoline sur le capitalisme pour le rendre un peu plus rose et vert parce que c’est plus présentable. Si ce discours peut continuer à prospérer malgré le bilan du hollandisme, et voir ses tenants invités dans les médias, c’est bien qu’il ne dérange pas et que le système actuel s’en accommode très bien. Et il va sans dire que ceci inclut également les, disons, assez tristes tentatives de mettre Taubira ou qui sais-je dans le game de la course à l’échalote pour 2022.  

Surtout que ces bon bourgeois « de gauche », comme Mediapart l’a relevé dans un article récent de Fabien Escalona et Pauline Graulle, ont trouvé ce qui, eux, les unit : les « valeurs de la République », qui sont surtout semble-t-il celles de l’ordre républicain. Le Jadot, en roue libre depuis quelques temps, s’est ainsi réjoui du retour de la République « au cœur du débat politique » tout en chouinant sur « la perte d’un récit national », tiens tiens, récit national, ça me rappelle quelque chose, et d’ailleurs la Fourest, icône de la gauche-de-droite tendance Marianne (attention derrière toi ! un musulman !), s’est avouée « heureuse d’entendre les mots laïcité, universel ou républicain » dans la « gauche écolo », même si « Désolée de le dire [ah non mais on t’en prie], mais on ne lutte pas pour la laïcité avec le vote des étrangers ».

De son côté, la Hidalgo, égérie vélocypédique de la gentrification à la cool, s’est fendue de quelques salves à la sauce retour à l’ordre moral de la République de Jules Ferry, contre une partie des écolos et contre Méluche, sur la base de procès ineptes, s’affirmant quant à elle « depuis toujours du côté des valeurs républicaines », parce qu’aujourd’hui c’est bien tout ce qui compte, être du côté de l’ordre contre ces vils « décoloniaux », « islamogauchistes » et autres féminazis qui bafouent l’union nationale.  

Ceci ne doit pas nous surprendre de la part de représentants de la classe dominante, mais reste navrant : ces gens-là, en se réclamant de la gauche, nous obligent à débattre de leurs conneries, comme si nous n’avions pas mieux à faire ailleurs, et nous font perdre du temps, en reniant les discours d'émancipation au profit des discours de l'ordre. Parce que « la République », utilisée comme ça comme sacoche fourre-tout, et surtout fourre-idées-de-droite, ne veut pas dire grand-chose, et même pire, dit exactement l’inverse de ce que nous devrions dire en l’espèce. Et donne raison à un facho notoire comme le blogueur Papacito, qui a déclaré très élégamment sur Sud Radio : « ces merdes de communistes viendront pleurer à genoux pour revendiquer un peu de fascisme »

Eh bien non. Parce que ce qui nous unit, enfin, ce qui devrait nous unir, c’est bel et bien tout le contraire de ça : ce n’est pas sauver les meubles d’une république désormais bien au fond du trou, mais la construction d’un autre modèle, fondé sur la liberté, l’émancipation, la démocratie directe, donc la pensée antiautoritaire. Tout ce qui va à rebours du délire sécuritaire ambiant.

Je l’ai déjà dit et redit : la crise que nous traversons n’est pas la crise d’un certain modèle représentatif : c’est la crise de ce modèle « représentatif » « républicain » en son entier, avec toute la violence qu’il provoque, et le rejet citoyen qui s’ensuit. Il n’y aura donc pas « d’union à gauche » sans le retour à un discours portant sur l’autonomie locale, ce qui implique de ne pas sombrer dans la tentation de reconstruire un régime de gouvernance « républicaine » et autoritaire qui ne fera que répéter les erreurs passées. Il est grand temps de balancer à la fosse septique, et les vieilles soupes, et les vieilles marmites.

Le rôle de la gauche, dans ce cadre, est ainsi plutôt de développer les formes de sociabilités et de lutte d’immeuble, de quartiers, de multiplier les collectifs et associations, d’encourager et d’accompagner ceux déjà existant, par le biais de comités, d’assemblées de quartiers, d'assemblées populaires seules à même décider du monde que nous souhaitons créer, selon nos affinités et nos priorités, dans le cadre de l’éthique antiautoritaire, horizontale –et donc également féministe, antiraciste, et tout ce qu’on voudra. Ceci pourra s’appeler une « république », mais aussi s’appeler tout autrement –et à vrai dire ça n’a pas grande importance.  

Ça, ou le chaos. La gauche ne peut plus se permettre la moindre compromission avec la pensée autoritaire et capitaliste –celle-là même portée par cette vieille « République » que certains s’obstinent à défendre.

Une dernière chose (et là, oui, j’en revient finalement à 2022). Voter, ce n’est pas tout, ce n’est pas grand-chose, c’est même à peine le début du politique. En tant qu’anarchiste, une grande partie de ce qu’est l’État, sa bureaucratie, ses encravatés, me révulse. J'ai horreur des flics et des militaires. Mais je suis également fils d’une institutrice, donc une fonctionnaire, et issu d’une famille modeste qui, sans les largesses de l’État social (pension orpheline, bourses), n’aurait sans doute pas pu avoir l’occasion de me voir étudier, me cultiver, voyager. Comme la grande majorité des gens des classes populaires, la qualité de ma vie (et pour certains, il s’agit de survie) a été, et est toujours en partie, tributaire de cette instance que l’on appelle : État.

Cet État qui peut à la fois financer les thésards, les artistes, les MJC de quartiers, les associations, les collectifs citoyens, les services publics, les chercheurs du CNRS, aider les démunis… et bloquer à ses portes des migrants fuyant la guerre par lui provoquée, assigner à résidence et arrêter arbitrairement des citoyens pacifiques, faire régner la loi martiale, vendre des armes aux dictatures du Tiers-monde préalablement instaurée par ses bons soins, pratiquer dans scrupule l’espionnage, le mensonge, l’assassinat, la dissimulation. Et, donc, envoyer ses sbires démonter les tentes de pauvres gens, ainsi laissés à la rue.

L’État peut faire tout ça. A nous de choisir vers quoi le faire pencher : avoir un État vaguement allié, et en tous les cas pas hostile, nous permettra d’avoir les mains libres sur nos luttes, et surtout de ne plus nous épuiser. Mesurez tout le temps perdu, depuis le début du régime macronien, à nous battre pour des droits qui n’auraient jamais dus être remis en question…

Encore faut-il que celles et ceux que nous enverrons nous représenter restent fermes dans leurs principes. Or, des premiers sursauts de la Révolution aux usines en lutte de 68 en passant par la Commune, la pensée antiautoritaire est notre patrimoine commun, ne l’oublions jamais –et c’est toujours ceux qui parmi nous réclamaient un retour à l’ordre et à l’autorité qui ont mis brutalement fin à tous les processus d’émancipation.

Donc : tenons la barre horizontale.

En attendant de nouveaux statuts :

« Article 1er. Il est décrété que maintenant la vérité a de la valeur, que maintenant la vie a de la valeur et que, en nous donnant les mains nous travaillerons tous pour la vraie vie.

Article 2. Il est décrété que tous les jours de la semaine, y compris les mardis le plus gris, ont le droit de se transformer en matins de dimanche.

Article 3. Il est décrété que, à partir de cet instant, il y aura des tournesols à toutes les fenêtres et que les tournesols auront le droit de s’ouvrir à l’ombre ; et que les fenêtres doivent rester, le jour entier, ouvertes au vert où grandit l’espérance.

Article 4. Il est décrété que l’homme n’aura plus jamais besoin de douter de l’homme. Que l’homme aura confiance en l’homme, comme le palmier se confie au vent, comme le vent a confiance en l’air, comme l’air au champ bleu du ciel.

L’homme aura confiance en l’homme.
Comme un gamin en un autre gamin.

Et, surtout, Article 12. Il est décrété que rien ne sera imposé ni interdit. Tout sera permis, surtout de jour avec les rhinocéros et de se promener, les après-midi, avec un immense bégonia à la boutonnière.

Une seule chose reste interdite : aimer sans amour. »

Salutations libertaires,

M.D.

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PS : et puisqu’on en est à parler d’union des gauches, perso voter Méluche en 2022 ne me dérange pas. Mais nan ! Mais si. Parce que la personnalité du bonhomme, je dois bien dire que je m’en tamponne : ce qui compte pour moi, c’est le programme, et sur ce point, je me retrouve généralement en accord avec la France Insoumise, de Autain à Ruffin en passant par les militant.e.s que je connais à échelle locale. Voilà.

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