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Billet de blog 25 janv. 2021

Violences policières en manif': les victimes accusées par leurs bourreaux

En France, critiquer la politique du gouvernement est devenu risqué... Arrestations violentes, gardes à vue et procès se multiplient. Nouvel exemple à Nice, avec le procès de Bertrand. En 2019, lors des Gilets Jaunes et des marches pour le climat, il a été interpelé, violenté et humilié par des policiers : mais c’est aujourd’hui lui qui est accusé d’avoir «outragé» ses bourreaux…

Mačko Dràgàn
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« Ce jeudi 21 Janvier 2021, j’aurais bien fêté la décapitation de Louis XVI, mais je devais répondre à une convocation judiciaire » (Bertrand).  

Ce jeudi dernier donc, jour pluvieux et gris, j’arrive sur la place du palais de justice, à Nice, pour devinez quoi ? Bien vu, le procès d’un camarade, un évènement qui, sous le règne macronien, fait désormais partie de notre vie quotidienne, à chaque fois pour des raisons plus ou moins farfelues, tant, comme l’ont écrit il y a peu diverses personnalités, dont notre amie niçoise Geneviève Legay, dans une tribune, « en France, en 2020, critiquer la politique du gouvernement, et « prôner la révolution », sont devenus des opinions politiques potentiellement criminelles », avec un gouvernement semble-t-il bien décidé à réactiver les plus belles heures des « lois scélérates ».

Sur les marches du tribunal, je rejoins mon pote Bertrand, dit Tranber, militant gilet jaune et antifa multipoursuivi, qui fume une clope, l’air maussade, tandis qu’on installe les banderoles, la sono, et le barnum pour les quiches et les tartes. « Ça va ? –Mouais… ». Il faut dire que la journée ne se présente pas sous les meilleurs auspices.

Quelques jours auparavant, nous nous étions retrouvé chez moi, dans notre « squat » du Vieux-Nice, pour préparer son procès et faire le point sur les accusations qui pèsent sur lui. En cause, trois affaires, que le procureur général du tribunal de Nice himself a décidé de rassembler en un seul super-procès, fait en soi déjà suffisamment symptomatique du caractère éminemment politique des poursuites.

Le 19 janvier 2019, lors d’un rassemblement devant la mairie de Nice, un mouvement de foule pousse Bertrand sur la lignée de policier ; il se fait alors traîner à part et agresser par une bande de membre de la BAC. Un peu plus tard, devant le contre commercial Nice-Etoile où se trouvent les manifestants, il est cette fois ci brutalement arrêté, se prenant des coups de matraques et subissant des violences lors du trajet vers la cellule de garde à vue, où il est placé pour « attroupement illégal », « menace de crime et délit » et « outrage et rébellion ». Il est accusé d’être demeuré en manifestation après les sommations, ce qui est faux puisque, je m’en rappelle bien, étant présent lors des faits en question, il a été arrêté avant.

Le 2 février, après une manifestation dont la fin fut épique –on y a vu, sous la pluie, les gilets jaunes faire la chenille sur du Patrick Sébastien autour des motards de la police-, Bertrand est arrêté, alors qu’il a quitté le cortège, au « café de la liberté », ça ne s’invente pas, se prenant un coup de poing au visage tandis que les policiers le rentrent de force, brutalement, dans leur véhicule. Un des flics l’accuse alors « d’outrage » et « coups et blessures », même si ceux-ci n’ont étrangement donné lieu à aucun ITT –de là à y voir un prétexte pour justifier à nouveau sa garde à vue et ses poursuites, il n’y a qu’un pas.

Le 21 septembre, enfin, lors d’une marche pacifique pour le climat, alors qu’il est juché en hauteur pour prendre une photographie du cortège, des policiers, en avance sur la loi « sécurité globale », lui demandent de ne pas prendre de clichés ; il est alors à nouveau arrêté et traîné derrière le carrousel du jardin Albert 1er, où il subit un plaquage ventral et une clef d’étranglement : écrasé au sol par trois ou quatre flics assis sur lui, il pense voir venir sa dernière heure, et pas dans les meilleurs conditions –mourir sous le cul d’un flic, il y a mieux comme façon d’entrer dans l’au-delà. Il est ensuite à nouveau placé en GAV, cette fois-ci pour « transports d’artifices non détonants », étant en effet en possession… d’un petit fumigène, du même type que ceux que tous les manifestants brandissent, notamment le syndicat Alliance lors de ses manif’ non-déclarées.

Bilan de tout ça : des jours et des jours de garde à vue, dans des cellules crasseuses aux murs couverts de merde, en compagnie des rats crevés, des journées au tribunal, les procès étant sans cesse reportés, des dizaines de fois à devoir expliquer à son patron, Tranber étant ouvrier, qu’il ne peut pas venir bosser, et diverses blessures, de la « simple » ecchymose jusqu’aux ligaments arrachés.

Et aucune de ses plaintes, à lui, n’a été reçue.

Et c’est pour tous ces faits, donc, que notre ami se retrouve en audience au tribunal correctionnel de Nice, à nouveau. Il est dans les alentours de 15 heures, Bertrand est assis sur le banc à attendre de savoir quand son cas sera jugé et, de notre côté, nous organisons des prises de parole : Geneviève, qui revient sur l’affaire qui porte son nom, et qui va voir bientôt le policier lanceur d’alerte Ludovic Fayolle passer lui aussi au tribunal correctionnel ; Alex, dit « Gasbuster », un de mes camarades de cellule du 23 mars, qui travaille sur la toxicité des gaz lacrymogènes ; et enfin Maxime, jeune syndicaliste étudiant qui a subi les poursuites du commissaire Rabah Souchi, aujourd’hui lui-même mis en examen pour « complicité de violences volontaires ». Toute une galaxie de citoyens pacifiques, de tous horizons, traqués et brutalisés pour ce motif, ainsi formulé par Souchi à propos de Maxime : : « C’est un anarchiste, il veut mettre à bat nos lois et nos institutions ».

Cela me rappelle un procès du mois de janvier, tiens, celui du 8 janvier 1883, à Lyon, le procès dit « des 66 » anarchistes, auxquels il est reproché « d’avoir été affiliés ou fait acte d’affiliation à une société internationale, ayant pour but de provoquer à la suspension du travail, à l’abolition du droit de propriété, de la famille, de la patrie, de la religion, et d’avoir ainsi commis un attentat contre la paix publique. »

Bref. Un petit concert de l'ami Jules suit, malgré la pluie, les prises de parole. Et pendant ce temps-là, dans la salle d’audience, l’ambiance est plus tendue : « ce à quoi nous assistons était en réalité au mieux une vaste farce, au pire une mauvaise pièce de théâtre », m’écrira Bertrand par la suite.

Première affaire jugée, écrit-il : un « recel de casseroles… La vieille dame comorienne VS La vieille dame bosniaque, et leurs querelles de cuisine ». Une des joies des procès, c’est en effet de voir l’extrême diversité des préoccupations de la justice…  « Je comprends mieux, nous dit Bertrand, la surcharge des tribunaux, les reports et autres préjudices que cela implique, tant pour le justiciable que pour l’institution. »

Il poursuit : « s’ensuit les affaires tristement banales, violences conjugales sur fond d’alcool et de déprime… soit dit en passant, la victime à déclaré avoir été violée dans son sommeil, mais ça, toutes les parties s’en sont foutues, pour ce viol, le prévenu ne sera donc pas poursuivi… » Une journée ordinaire au tribunal…

Le président annonce alors une suspension de séance. En cause : « le comportement déplacé, et les propos incohérents de la procureure, qui n’arrive plus à aligner deux mots ». Elle agit en effet comme si elle était sous l’effet d’une quelconque substance ou sortait d’un apéro trop arrosé… les avocats s’en émeuvent, et le président s’en retrouve obligé de mettre les choses au point avec elle, en la convoquant dans l’arrière-salle : inutile de dire que, dans ces conditions, la confiance des justiciables quant à la teneur de ses réquisitoires est légèrement ébranlée. Qu’importe : l’alarme sonne, et les audiences reprennent.

C’est maintenant le tour des comparutions immédiate, le temps passe, il est bientôt plus de 17 heures, le couvre-feu approche, et je finis, après en avoir été interdit, quoique ayant mis en avant mon statut de journaliste, sans carte certes –mais j’étais accompagné de mon ami Malsayeur de Mouais, qui quant à lui en possède une- par entrer dans le tribunal. Il aura fallu que je parle « d’entrave à la presse » et que Bertrand intercède auprès de nous, mais passons, nous foulons le sol marbré du palais de justice.  

Dans la salle, nous ne sommes pas les seuls médias présents : Grégory Leclerc, de Nice-Matin, est là, assis… en compagnie de l’avocat des policiers, avec lequel il discute cordialement et aux côté duquel il passera toute l’audience. Vous allez me dire : moi j’étais assis aux côtés de Tranber, certes, mais moi je ne tente pas de me faire passer pour neutre et objectif, j’assume mes parti-pris, ce qui n’est pas le cas de Nice-Matin, qui récuse encore et toujours son statut de porte-parole officieux de la mairie et de la police.

Et quand, à la fin du procès, voyant le journaliste de Nice-Matin préparer ses affaires, je me lèverai à mon tour pour le rattraper à la sortie de la salle d’audience et le questionner à propos de cette déroutante proximité avec l’accusation, il ne saura que me répondre qu’il a longuement parlé avec l’avocat de Bertrand, ce qui est faux, avant de s’en aller en me criant : « allez faire une école de journalisme ! »

Mais revenons à l’audience. Pour tout dire, cela fut vite réglé : l’affaire, est, à nouveau, reportée. Il était plus de 18h30, la procureure était fatiguée (« en pleine redescente j’imagine », écrit Bertrand, taquin), elle a demandé le renvoi, et la partie adverse ne s’y est pas opposé. L’avocat de Bertrand, si, mais en vain : le président a donc ordonné un renvoi au 7 octobre 2021. Dans… 9 mois. Une belle gestation.

Ce qui signifie, pour Bertrand, encore des mois d’angoisse. Comme il me l’a écrit : « Et moi, quand la justice me sera-t-elle rendue ? Qui me paiera mes journées de travail perdus ? Qui dira à mon patron qu’encore une fois il devra se passer d’un ouvrier ? Devrai-je repousser mes projets encore longtemps ? Combien de temps encore vais-je vivre avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête ? »

Il conclut tristement : « Personne ne répondra à ces questions, je ne suis même pas encore jugé que ma peine s’alourdit déjà… Pourtant je ne demande pas à être acquitté, ni relaxé, ou encore moins condamné, mais simplement à être jugé… »

Jugé, afin de pouvoir, comme les prévenus du procès des 66 à Lyon, crier devant le tribunal : « Pas de liberté sans égalité ! Pas de liberté dans une société où le capital est monopolisé entre les mains d’une minorité qui va se réduisant tous les jours et où rien n’est également réparti, pas même l’éducation publique, payée cependant des deniers de tous.

Nous croyons nous, que le capital, patrimoine commun de l’humanité, puisqu’il est le fruit de la collaboration des générations passées et des générations contemporaines, doit être à la disposition de tous, de telle sorte que nul ne puisse en être exclu ; que personne, en revanche, ne puisse accaparer une part au détriment du reste.

Nous voulons, en un mot, l’égalité ; l’égalité de fait, comme corollaire ou plutôt comme condition primordiale de la liberté. De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins ; voilà ce que nous voulons sincèrement, énergiquement ; voilà ce qui sera, car il n’est point de prescription qui puisse prévaloir contre les revendications à la fois légitimes et nécessaires. Voilà pourquoi l’on veut nous vouer à toutes les flétrissures.

Scélérats que nous sommes ! Nous réclamons le pain pour tous, le travail pour tous ; pour tous aussi l’indépendance et la justice. »

Mais pour ça, aujourd’hui en 2020, comme en 1883, une seule peine : la traque, la violence, les procès, la prison.

Quand l’histoire repasse les plats, il faut faire attention : le congelé-décongelé, ça peut rendre malade…

Salutations libertaires

M.D.

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