La grande clarification

Je voudrais exprimer ici un grand merci à toutes les personnalités de la « gauche » bourgeoise ayant définitivement choisi leur camp, celui de la pensée autoritaire et réactionnaire. La clarification étant faite, une évidence demeure : c’est que la démarcation entre la pensée antiautoritaire et le reste est désormais le marqueur inévitable et fondamental pour construire une gauche d’émancipation.

 « Bonjour, mon compte est actuellement crédité de 2, 41 euros, sans possibilité de découvert. Je viens de voir que vous veniez de me demander d’ajouter une nouvelle pièce à mon dossier, dossier que j’ai déjà intégralement refait trois fois en plus d’un an désormais, sans qu’aucune des aides auxquelles j’ai droit ne m’ait été versée. Dans l’espoir insensé de survivre jusqu’à la fin du mois en mangeant autre chose que mes doigts, vous serait-il possible de commencer à mes verser les 5000 euros cumulés que vous me devez ? Une avocate prendra très bientôt contact avec vous. Cordialement ».

Ceci, un courrier que je viens d'adresser à la CAF, n’a rien à voir avec ce dont je vais parler aujourd’hui, mais je voulais poser ça là, juste histoire d’expliquer pourquoi je risque d’être de fort mauvaise humeur dans ce billet –c’est bien connu, la pauvreté rend soupe-ou-lait, surtout à l’encontre de gens qui osent se réclamer du « peuple ». Et ceci étant dit, rentrons dans le vif du sujet : ainsi donc, ils y sont allés.

Ils sont allés à la manif de la honte, tous ces piteux rebuts laborieux de la social-démocratie bourgeoise, ces Hidalgo, Faure, Jadot et Roussel, ils sont venus, épaule contre épaule avec ce que le clafouti intellectuel néo-fasciste contemporain a produit de pire, Zemmour, de Villers et autres adeptes enthousiaste du putsch à la bonne franquette et des joyeuses vieilles valeurs de pépé (Tain ?), ils sont venus, et ils ont pris la parole pour soutenir notre glorieuse police à qui on doit tant –notamment des yeux, des mains et des vies en moins- face à l’ignoble État de droit qui nous pose tant de soucis, ma bonne dame.

Savoir ce qui a bien pu se passer dans la tête du susnommé quatuor navrant (qui certes, auparavant, nous avait déjà régalés de saillies sur le capitalisme vert, la non-mixité antirépublicaine et le féminisme qui en fait trop) pour se dire que tiens, ce serait une bonne idée d’aller pointer le bout de sa truffe dans une manifestation soutenue et organisée par l’extrême-droite, aux côté d’un Darmanin qui n’en finit plus de creuser la fosse septique de sa propre abjection, ne m’intéresse pas. Que Roussel envisage sérieusement qu’on puisse le croire quand il affirme qu’il y est allé, lui, pour défendre la « police de proximité », comme si on pouvait aller en manif’ sans tenir compte des réclamations des déclarants (il ira sans doute à la « manif pour tous » pour demander le respect des conventions internationales sur les droits de l’enfant ? A la fête du cochon par respect pour Justin Bridou ?), pas plus.

Et Olivier Faure… Bon, s’agissant d’une ambulance en flamme, sans pneus et déjà versée dans le bas-côté, j’aurai l’obligeance de ne pas tirer dessus. Non, ce qui est intéressant, c’est que cette poignée de braves gens, déjà aux fraises, ait décidé, toute seule, comme une grande, de mettre fin au débat épuisant sur « l’union des gauches », qui n’en finissait plus de faire perdre son temps aux gens sincèrement de gauche, et pour le seul profit de gens de droite trop désireux de faire partie de la bande, comme un pauvre type un peu relou qui gratte l’amitié pour venir s’incruster à ton pique-nique.

Le débat est clos : non, ni le PS, ni EELV, ni le PCF ne sont invités au pique-nique, ils ne le seront plus jamais, et quand la Salamé, ou autre équivalent fonctionnel dans les médias, demandera, l’air outré, ce qu’il en est de « l’union des gauches », il sera possible de lui répondre clairement : il n’y aura pas d’union avec ces gens, car ces gens ne sont pas de gauche, c’est simple, clair, net et sans ambigüités.

Lordon, limpide comme d’habitude : « On reste tout de même sidéré qu’il se trouve encore des bienheureux pour appeler à l’« union de toutes les gauches ». Mais que faut-il avoir dans les yeux (j’ai une hypothèse) pour ne pas voir que Jadot, Hidalgo, Faure, et jusqu’à Roussel (qui fait de Biden un membre d’honneur du PCF) sont des personnages de droite, et qu’il n’était pas nécessaire pour le savoir d’attendre qu’ils se couvrent de honte (et de leur vérité) en rampant à la manifestation-intimidation fascisante de la police – défi à la logique : chercher avec des gens de droite une union de gauche. Plaît ou plaît pas, il reste un candidat à gauche : Mélenchon. »

Eh oui. Et c’est un anar’ qui écrit les présentes lignes : maintenant, qu’on le veuille ou non, la gauche de parti, le centre-gauche, c’est la France Insoumise, et le reste de la gauche, c’est la gauche libertaire, militante, « citoyenne », associative. Les autres, c’est soit une sociale-démocratie aux abois qui ne sait plus que singer l’extrême-droite, entre deux élans de réformisme mou, pour ne pas basculer dans le néant qui l’appelle inexorablement, et une extrême-droite qu’on est libre de choisir dans sa version « star-up nation » ou dans sa version originelle, celle de la mère le Pen, du consanguin vendéen, des putschistes grabataires et de tous leurs petits enfants au crâne rasé et lacets blancs.

Que le reniement pathétique de Roussel n’ait pas entrainé de flambées de carte du PCF dans tout le pays (pour ce qui est d’EELV et du PS, il y a beau temps que les cartes avaient été passées à la broyeuse) relève sans doute plus de la sidération que du soutien à une centrale communiste indéfendable ; je connais assez un certain nombre de militants du parti pour savoir qu’ils ne se laisseront pas couler avec le navire –j’ose du moins l’espérer.

Car passé le temps de la clarification, une évidence demeure : c’est que la démarcation entre la pensée autiautoritaire –qui n’appartient pas qu’aux anarchistes, mais à toutes celles et ceux qui veulent s’en emparer- et toutes les autres pensées est désormais le marqueur inévitable et fondamental pour construire une gauche d’émancipation.

Il n’est pas anodin que cela soit à l’occasion d’une manifestation qui a rassemblé tout ce que le pays compte de hérauts de la pensée autoritaire que la réponse (ou du moins, une réponse assez nette) à la question « qu’est-ce qui est de gauche » nous soit apparue : la gauche, c’est aussi la recherche de l’horizontalité. Et de la démocratie pour de vrai.

Les Gilets Jaunes, les marches féministes, Black Live Matters… les mouvements sociaux récents se sont souvent construits sur la base de la démocratie directe, dans le même temps que la prédation capitaliste du macronisme a entraîné un essor des logiques associatives au mode de fonctionnement autogestionnaire. Toute la partie de la gauche d’émancipation, qui a su résister aux appels des sirènes réactionnaires, ferait bien également de ne pas l’oublier –et d’inscrire cette logique dans ses structures (ce qu’elle fait déjà, du reste, ici et là, à échelle locale).

Le pique-nique aura lieu ici. Le pique-nique aura lieu ici.
La suite ne va pas être facile. Mais au moins, maintenant, nous savons avec qui nous voulons déguster le merveilleux pique-nique que nous finirons bien par faire un jour, car nous sommes du bon côté de la barricade, dans le bon sens de l’Histoire, et, même si ce sera long, nous l’aurons, notre société écolo et autogérée.

No pasaràn.

Roberto Bolaño : « Écoute ceci, mon garçon : les bombes tombaient / Sur la ville de Mexico / Mais personne ne s’en apercevait. / L’air transportait le poison /Dans les rues, par les fenêtres ouvertes. / Toi, après dîner, tu regardais à la télé / Les dessins animés. /Moi, je lisais dans la pièce voisine / Quand j’ai compris que nous allions mourir. / Malgré le vertige et les nausées je me suis traîné / Jusque dans la salle à manger et je t’ai trouvé par terre. / Nous nous sommes enlacés. Tu m’as demandé ce qui arrivait / Et je ne t’ai pas dit que nous étions au programme de la mort / Mais que nous allions faire un voyage, / Un de plus, ensemble, et que tu ne devais pas avoir peur. / En partant, la mort ne s’est même pas donné la peine / De nous fermer les yeux. / Qui sommes-nous ? m’as-tu demandé une semaine ou un an après, / Des fourmis, des abeilles, des chiffres erronés / Dans la grande soupe du hasard ? / Nous sommes des êtres humains, mon garçon, presque des oiseaux, des héros publics et secrets. » Trad R. Amutio, in Les chiens romantiques, poèmes 1980-1998, Christian Bourgois.  

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

Journaliste à Mouais, abonnez-vous si le cœur vous en dit on en a bien besoin : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

L’article de Lordon : https://blog.mondediplo.net/fury-room

Et retrouvez, les 5 et 6 juin, toute la rédac de Mouais, et bien d’autre journaux, aux premières assises intergalactiques de la presse libre !  https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/evenements/1eres-assises-intergalactique-de-la-presse-libre?_ga=2.97689055.1773687309.1620989949-438434328.1599130952

 

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