Touristes, qu’est-ce que vous faites là?

J'habite Nice, sur la Côte d'Azur. Je vous inviterai bien dans mon salon, mais il est déjà occupé par des demandeurs d’asile. Et vous, en fait, j’aimerais bien que vous partiez. Parce que notre ville ne peut pas accueillir toute la richesse du monde. Et que j'en ai marre de vous, pas en tant que personnes, mais en tant que complices d'une économie qui n'est qu'une course effrénée vers le mur.

J’y ai cru, pourtant. Après le confinement, et ce beau printemps volé, il était une chose que je me répétais en guise de mantra consolateur : cet été, au moins, nous serons tranquilles, sans touristes. Sans cette engeance annuelle des disgracieuses outres à KFC venues suinter leur huile solaire sur nos trottoir et les plages de notre belle Méditerranée. 

Las ! Chaque soir quand, tel un matou arpentant consciencieusement son territoire, je dérive dans les ruelles du Babazouk, une cannette de bière fraiche à la main, vous êtes là, partout, en grappe, jaillis des entrailles climatisées de notre saloperie d’aéroport, où vous débarquez de tous les coins du monde sans masques ni tests, si bien que notre département est passé du vert au rouge et que les futurs re-confinés que nous sommes vous disent merci. Vous êtes là, à bouffer des glaces, à marcher à deux à l’heure dans les rues, à vous extasier devant nous comme devant des ours de cirque. A nous demander où est l’église machin en anglais et sans bonjour ni merci, ce qui fait que je vous envoie généralement dans le sens opposé, histoire de vous apprendre un peu la politesse.

Vous êtes là, c’est gentil d’être venus, mais en fait, j’aimerai bien que vous partiez. Notre ville ne peut pas accueillir toute la richesse du monde.

Vous allez me dire : ça relance l’économie. La belle économie que voilà ! Ces portefeuilles sur pattes ne viennent que pour inonder de leur thune des grands magasins qu’ils ont déjà chez eux, et qui s’appellent Zara, H&M, MacDonald’s et j’en passe, qui généralement d’ailleurs ne payent même pas leurs impôts en France, et qui pour nous, locaux, vont se borner à créer une poignée de boulots précaires pour étudiants fauchés. J’en sais quelque chose, ma copine bosse depuis deux semaines à Zara, pour les soldes, au smic bien entendu, et a donc l’insigne honneur de pouvoir, de 9h à 21h, se faire envoyer chier par des touristes vulgaires et méprisants qui nous prennent pour leurs domestiques.  

Que ce soit bien clair une fois pour toute, l’économie touristique est une impasse, pire, une course effrénée vers le mur. Au sortir du confinement, les bars, restaurants et boutiques qui ont mieux tenu le coup sont ceux qui savaient pouvoir compter, tel mon bistrot favori du Vieux Nice, sur une clientèle fidèle et locale, bien suffisante en soi pour faire tourner un commerce. Et pas les usines à fric reposant sur un modèle consumériste délirant consistant à servir une pizza décongelée à des personnes ayant traversé le monde et cramé des tonnes de kérosène pour deux jours de séjours climatisé dans un studio Airbnb (cette boîte est le diable, et on vous remercie aussi pour l'explosion des loyers qui nous met tous en galère).

Vous allez me dire, et cette espèce de contre-argument en plastoc me donne toujours envie de brûler un petit train promène-couillon : « c’est de la xénophobie ». Je dis non. Ce n’est pas de la xénophobie, et j’encourage tout le monde à venir s’installer où il le souhaite pour y faire ce que bon lui semblera. Refugees welcome. Le problème du touriste, ce n’est pas qu’il soit étranger, c’est qu’il soit le complice plus ou moins conscient d’une vaste entreprise de dégueulassage de la nature, qui rend plus ou moins invivable tous les endroits où elle a le malheur de poser son groin.

Regardez ce qui s’est passé, il y a de cela quelques mois, avec le phénomène des « lieux instagramables », ces endroits si beaux que, une fois postées sur Instagram, les photographies qui en étaient faites devenaient virales, entrainant sur place une masse de touristes venus à leur tour prendre leur photo. Conséquence : une destruction en quelques semaine, voire quelques jours, d’une bonne partie des écosystèmes en question, piétinés par des hordes d’abrutis satisfaits d’avoir obtenu quelques likes. Bien joué.

Le tourisme, je n’ai rien contre dans le principe. A moi aussi, bien sûr, il m’est arrivé de flâner paresseusement sur les places d’une ville inconnue –même si, à l’étranger, j’y ai principalement habité, trois ans en tout, ce qui est tout de même fort différent. Et pas plus tard que dans pas longtemps, je vais aller voir des potes en Normandie pour un repos bien mérité. Mais serait-ce trop demander que tout ceci soit encadré ? Avec un système de limitation de visas, par exemple ? Histoire de ne pas avoir l’impression chaque été de vivre dans la succursale Provence de Disneyland Paris ?

Car si ça fait plaisir au maire, l’inénarrable Estrosi, le grillageur fou, l’ennemi des apéros plage, c’est bien qu’il n’est pas là, lui, à devoir jouer des coudes en bas de chez soi juste pour aller acheter un sachet de fromage râpé pour les pâtes au pistou à l’épicerie du coin.

Touristes, je n’ai rien contre vous en tant que personnes, sachez-le. Une bonne partie d’entre vous sont probablement des personnes extraordinaires. Certains sont des prolos ayant économisé durement pour quelques jours de retraite au soleil. Mais j’en ai marre. Marre des nuisances quotidiennes que vous représentez. Marre de votre argent qui constitue 20% du pactole municipal, mais dont on ne voit pas trop la couleur, pas plus, soyez-en sûrs, que ne la voient les habitants des autres quartiers populaires, entre précarité et exclusion, très loin derrière la carte postale.

Marre de voir celles et ceux qui souhaitent venir ici pour s’installer, créer des liens, fonder une famille, trouver un travail, apprendre de notre culture et nous apprendre de la leur, marre de voir ces personnes, que l’on appelle des « migrants », refoulés à la frontière, frappés, rejetés, brimés, opprimés, ou tout simplement noyés dans les eaux de la Méditerranée pendant que vous voyagez pépère en classe affaire.

Rentrez. Autour de vous, dans votre ville, il y a tout un monde qui vous attend. Et pour votre prochain voyage, pourquoi ne pas rester plus longtemps ? Pour avoir le temps de découvrir vraiment l’endroit où vous serez, de véritablement faire des rencontres, voire, soyons fous, de vous investir dans le milieu associatif local, toujours friand de petites mains curieuses et bienveillantes ?

Et si votre travail ne vous permet pas de partir aussi longtemps, dites-vous que partir loin n’est pas une obligation. Et que de splendides lacs et montagnes sont sans doute là à quelques encablures de chez vous. La nature et la beauté sont partout autour de nous. 

Et, surtout, puissiez-vous garder en mémoire cette interrogation fondamentale du Bruce Chatwin : « Qu’est-ce que je fais là ? »

Salutations libertaires et ensoleillées,

 M.D.

 

 

 

 

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