Charlie, suite et fin. Lettre à Riss

Charlie et l'islamophobie, suite et fin. Je suis tombé sur l'édito de Riss dans le dernier Charlie, et j'en suis demeuré, bien entendu, consterné. Petit commentaire de texte donc, sous forme de lettre ouverte à monsieur Riss, qui n'a sans doute pas que ça à faire que de lire les écrits d'un rigolo comme moi, mais c'est histoire de dire.

Épilogue à l'article précédent : j'en étais là de mon papier, le laissant faire son petit bonhomme de chemin, quand je suis tombé, dans les blogs de Mediapart, sur un courageux citoyen ayant décidé de prendre la défense de Charlie. Je ne m'attarderai pas sur ses arguments, d'une naïveté troublante, voire touchante -le pauvre homme reste semble-t-il persuadé que la une en question ne crée AUCUN, mais alors aucun, grands dieux, amalgame entre islam et terrorisme, voyons donc, comment allez-vous penser des choses pareilles, mais représente bien une saine et salutaire façon de lancer un débat sur les rapports entretenus entre les deux. Non, ce qui est surtout intéressant, dans cette note, est la longue citation du papier de Riss, contenu à l'intérieur du Charlie incriminé. Je ne l'avais pas lu. Il vaut son pesant de Banania. Extraits, brièvement commentés -parfois avec hardiesse, mais il peut m'arriver à moi aussi d'être bête et méchant.

« Quelque chose a changé depuis le 7 janvier 2015. Les débats et les interrogations sur le rôle de la religion, et plus particulièrement de l’Islam, dans ces attentats ont complètement disparu".

On voit bien que Riss n'est pas un lecteur attentif de la presse en général, et de la presse universitaire en particulier, n'est pas familier des écrits d'Alain Gresh, par exemple, et n'a pas lu les travaux de David Thomson -couronné du prix Albert Londres-, de Jean-Pierre Luizard ou encore de Farhad Khosrokhavar. Le rapport entre djihad et islam, ou les complexités et les problématiques de l'islam politique -voir le très bon bouquin publié aux éditions de la Découverte-, les intellectuels en parlent, monsieur Riss, longuement, ardemment -cependant, peut-être pas là où vous laissez traîner vos oreilles et vos yeux, à savoir chez les Grosses têtes. Votre inculture dans le domaine ne vous honorant pas, vous seriez bien inspiré de ne pas trop en faire étalage dans vos éditos, c'est gênant autant pour vous que pour nous.

"L’attaque contre Charlie Hebdo avait contraint les médias et les intellectuels à aborder cette question puisque c’était la publication des caricatures de Mahomet qui avait motivé les deux tueurs. (…) Depuis, un travail de propagande est parvenu à distraire nos esprits et à dissocier ces attentats de toute question religieuse. Aujourd’hui, plus personne ne s’interroge sur le rôle de l’islam dans l’idéologie de Daech. Le bourrage de crâne a réussi à nous faire admettre que le « fait religieux » ne doit pas être discuté. Il s’impose à nous, et ceux qui osent le remettre en question sont traités d’anticléricaux primaires d’un autre âge. (…)" 

On se questionne, encore une fois, sur le degré d'inculture d'un homme -un dessinateur humoristique certes, pas un penseur, mais tout de même- capable d'aligner avec autant d'aplomb une telle succession de contre-vérités. Mais, monsieur Riss, depuis longtemps, bien avant les attentats, et plus encore après, l'islam est PERPÉTUELLEMENT questionné comme étant la matrice logique du fanatisme terroriste ! De quelle minorité opprimées prétendez-vous faire partie, vous qui pensez dans les clous, pèle-mêle, de Marianne, Atlantico, Valeurs Actuelles, Le Point, L'Express, j'en passe et des plus "anti-systèmes"? Soyez raisonnable, voyons : ce que vous exprimez, n'importe quel éditocrate raisonnablement crétin, de Barbier à FOG, l'a écrit avant vous. Les résistants, ce ne sont pas eux, pas vous ; ce sont ceux qui, justement, font ce que, selon vous, tout le monde fait : appliquer au phénomène terroriste une grille d'explication géo-politique, sociologique, historique, géographique, la seule valable, bref, faire un vrai travail de recherche sérieux et documenté, pour comprendre, je dis bien comprendre, pas excuser, ces actes qui ensanglantent le monde, de Barcelone à Bagdad. Là se trouve le véritable courage et la véritable subversion, aucun des deux ne pouvant se passer d'un minimum d'intelligence critique. 

"On oppose souvent islam et islamisme. Comme si ces deux conceptions religieuses étaient deux planètes étrangères l’une à l’autre. Pour épargner aux musulmans modérés l’affront de relier leur foi à la violence djihadiste, on a méthodiquement dissocié islam et islamisme".

Encore une fois, c'est faux. La une de Charlie fait exactement le contraire, de même que la plupart des journaux français depuis une décennie. Partout, on nous serine sur le thème : "islam et terrorisme, c'est kif-kif-bourricot", comme ont dit chez les fondamentalistes polygames assistés psychopathes arriérés en djellaba. 

"Pourtant, l’islamisme fait partie de l’islam. Lorsque l’on critique l’Inquisition et ses crimes, on ne détache pas cette mouvance fanatique du reste de l’Eglise catholique. Même si beaucoup de chrétiens dénonçaient l’Inquisition, elle est un élément de l’histoire du christianisme et de l’Eglise. C’est pour cela que des siècles après, en l’an 2000, le pape Jean-Paul II s’est senti obligé de faire repentance des crimes commis au nom de l’Inquisition. Au nom du christianisme".

Mais, monsieur Riss, vous qui prétendez faire votre malin en sortant de votre botte l'argument historique bateau, niveau brevet des collèges, quand on revient, avec une légitime consternation, sur les excès de l’Église catholique médiévale (Inquisition, génocide des amérindiens...), on prend toujours soin, quand on est un intellectuel digne de ce nom (ce que vous n'êtes en aucun cas, certes) de ne pas attribuer ces horreurs à un vice qui serait propre au catholicisme en lui-même : rien, dans la Bible, ne permettait en effet de cautionner ça -il a tout de même fallu sérieusement triturer les textes. On étudie donc comment -souvent pour des raisons politiques- une certaine lecture du christianisme a pu s'imposer au détriment d'une autre, par exemple celle de saint-François d'Assise, ou de Rabelais. C'est ça, penser, monsieur Riss. Savez-vous que vous pouvez assister à des cours à l'université, en auditeur libre? Cela vous ferait le plus grand bien (pardon pour le relatif mépris qui se dégage de cette remarque, mais vous nous prenez tellement de haut qu'on ne peut s'empêcher de vouloir vous rendre la pareille). Et je vous signale, en passant, que nombreux sont les dignitaires et institutions musulmanes -par exemple, les mosquées de Paris et du Caire, cette dernière étant l'une des plus influentes- qui se sont clairement et rapidement désolidarisés des fondamentalistes. Poursuivons.

"Curieusement, à chaque fois que les intégristes musulmans commettent des crimes, on dresse autour d’eux un cordon sanitaire pour les exfiltrer de l’islam afin d’épargner à la religion de Mahomet la moindre critique".

Nous ne devons décidément pas vivre dans le même pays, ni sur la même planète. J'espère, en tous les cas, qu'il fait beau sur Pluton. J'avais plutôt l'impression, de mon côté, que le problème, à l'inverse, était que les médias précisent systématiquement la religion et les origines d'un terroriste estampillé "islamiste", mais ne le font pas quand le suspect est catholique ou autre -dans ce cas-là, c'est juste un cinglé, comme Breivik, comme au lycée de Grasse, ou comme cet homme qui a foncé sur une mosquée avec une voiture, à Créteil.

"Il est tellement plus confortable de parler de Bush, de Trump ou d’Obama que de mettre le nez dans les problèmes qui déchirent l’islam depuis maintenant plusieurs décennies. Le confort intellectuel passe avant tout. (…)"

Et vous, monsieur Riss, à quel moment avez-vous réellement mis votre nez dans ces questions, pointues et complexes? Excusez-moi, mais à vous entendre fulminer contre le "confort intellectuel", vous qui en êtes l'incarnation même, je ne peux me retenir de rire, quoiqu'une telle déclaration soit plus dramatique qu'hilarante. Que connaissez-vous de l'islam? Quels livres avez-vous lus? Quelles personnes avez-vous rencontrées, pour parler de ces sujets, avec curiosité, et d'égal à égal ? Sur quelle bibliographie basez-vous la superbe de votre mépris? 

" Pour notre confort, évitons de réfléchir à toutes ces questions pénibles qui gâchent nos vies. N’y pensons pas trop. D’autres, avec leur voiture-bélier et leur ceinture d’explosifs, le font à notre place »

Et voilà donc votre conclusion partielle, qui arrive aussi subtilement que Manuel Valls avec un tractopelle dans un camps Rom, ou Robert Ménard en costume bavarois dans un restaurant Kabyle de Barbès. Méfiez-vous, monsieur Riss : c'est quand la parole est confisquée -à vos détracteurs, par exemple- qu'il ne reste à certains que le choix des bombes. Et ceci est un drame pour tout le monde.

Bref.  Monsieur Riss, vous avez souffert du fanatisme dans votre chair, vous avez perdu des proches, et ceci mérite, bien entendu, le respect. Mais ce que vous dites à longueur d'édito est abject, et mérite d'être critiqué avec force et documentation. 

Sans rancune, monsieur Riss. J'espère de tout mon coeur que votre vie sera encore longue, et vous avez tout le temps de changer d'avis. Pour terminer sur une note optimiste, je conclurai sur cette parole (dans un entretien avec l'Obs) du poète Palestinien Mahmoud Darwich, à propos du conflit israélo-palestinien :  "Je suis sûr - contrairement à ce qu'on dit - qu'entre les Juifs et les Palestiniens il n'y a pas d'insurmontables difficultés. Les vrais musulmans savent que l'islam est le prolongement du judaïsme et du christianisme. Nous nous abreuvons tous à la même source. Si la guerre actuelle prend une forme religieuse si détestable, les raisons en sont avant tout politiques et découlent de la longue occupation de la Palestine et du cours chaotique de l'Histoire. Quelques fanatiques musulmans me reprochent d'évoquer parfois Jésus dans mes poèmes parce qu'ils refusent névrotiquement la proximité des religions de la région. Je ne suis pas croyant, et ma relation à la Bible n'est pas religieuse. Elle est littéraire. Ceux qui me détestent ici disent que mes références à la Bible sont une trahison et une complaisance vis-à-vis de l'autre, l'ennemi. C'est fou. Mais il est difficile, c'est vrai, d'imaginer que celui qui est encerclé, bombardé, emmuré en Palestine puisse goûter aux beautés du Cantique des Cantiques".

Puisse la sagesse de ce grand homme vous inspirer un peu de mansuétude, et relisons ensemble ce magnifique poème Sur cette terre :  « Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre : / les hésitations d’avril, / l’odeur du pain à l’aube, / les opinions d’une femme sur les hommes, / les écrits d’Eschyle, / les débuts d’un amour, / de l’herbe sur des pierres, / des mères se tenant debout sur la ligne d’une flûte, / et la peur qu’éprouvent les conquérants du souvenir. / Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre : / la fin de septembre, /  une dame qui franchit la quarantaine avec tous ses fruits, / l’heure de la promenade au soleil en prison, / un nuage mimant une nuée de créatures, / les ovations d’un peuple pour ceux qui montent à la mort souriants, / et la peur qu’ont les tyrans des chansons ».

M.D.

P.S. : correction ultérieure : j'ai enlevé une citation que je croyais être de Riss, mais qui était en fait d'un certain Maajid Nawaz, cité par l'auteur du papier sur lequel je me suis fondé. Honte à moi pour cette erreur.

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