Nous sommes vivants et ils sont morts

Pas étonnant que le problème des retraites préoccupe peu ceux qui nous dirigent : ils sont tous déjà morts (avec de confortables revenus post-mortem). Alors pour saluer cette future année de grève générale, d’insurrection et de joie, j’ai envie de célébrer tout ce qui nous rend, nous, vivants. Et en lutte pour le rester, jusqu’à la victoire. Et sans trêve de Noël.

Nous sommes vivantes et vivants, parce que leur vieux monde se décompose, qu’ils ne s’en rendent pas compte, mais que nous, nous voyons leurs vieux corps encravatés, vieux dès leur sortie des Grandes Écoles, vieux de n’être pas encore nés au monde, croupir et s’avachir sous leurs vieilles coupoles, dans leurs vieux bureaux et leurs vieilles structures, se racornir et flétrir devant les micros où ils viennent nous dire à nous, nous qui sommes vivants, nous qui aimons et luttons, que le monde bouge et que nous devons suivre sa marche alors qu’ils sont plantés en terre comme de tristes arbres morts, de mesquines bornes automatiques hors-service dépassant au milieu d’un parking à l’abandon.

Nous sommes vivants, parce que c’est pas facile, mais c’est tout de même beau, de garder le sourire au milieu des gaz lacrymogènes. A Lyon, les policiers ont fait sauter toutes les dents d’un passant d’un coup de matraque. Peine perdue. Il est vivant, il sourira encore longtemps. Eux sont tristes. Tristes comme la mort.

Et Zineb ? Et Steve ? Ils sont vivants, comme Adama, comme tous.tes les autres, vivants en nous, en celles et ceux qui luttent pour demander justice. Bien plus vivants que les zombies qui ont tenté de faire taire en eux l’étincelle de vie. Sans y parvenir. La mort véritable, c’est l’oubli. Et il n’y aura jamais pour nous, envers eux, ni oubli, ni pardon.

Nous sommes vivants, parce que Geneviève est en vie. Et qu’elle n’est pas la seule : nombreux.se sont celles et ceux qui ont survécu. Et qui, elles et eux non plus, n’oublieront pas.

Nous sommes vivants, et ils sont morts, parce que plus rien ne vit dans leurs phrases creuses, dans leurs voitures avec chauffeur, dans leurs palais ministériels, dans leurs pupitres de conférence de presse, dans leurs ridicules petites cravates pointant leur virilité complexée (ou pas), dans leurs grotesques agitations pour désespérément tenter de faire croire qu’ils sont là et qu’ils vivent, dans leur pathétique refus du tombeau, dans leur déni de la crémation qui en deviendrait touchant s’il ne les poussait pas à autant de violence, à autant de sauvage brutalité dans leur incapacité à mourir enfin, et à enfin nous laisser vivre.

Nous sommes vivants, parce que nous avons pour nous les armes de la solidarité, du partage, de l’écologie sociale, de l’autogestion, de la démocratie directe, de la grève générale, du municipalisme libertaire, de l’occupation, des comités de quartiers, des assemblées populaires, bref de tout ce qui nous aide à communier ensemble dans ce simple fait d’être en vie et de refuser la loi des morts, et de recréer autour de nous ce monde vivant qu’ils ont tâché de détruire.

Nous sommes vivantes, vivants, et ils sont morts.

Je voudrais conclure sur un joli conte de Noël d’un de mes auteurs préféré, Ascanio Celestini, qui est aussi je pense l’un de nos plus grands écrivains contemporains.

Il était une fois un petit pays.

Un jour le petit pays fut frappé d’une grande épidémie.  

On informa sur-le-champ le petit président du conseil,

Qui à son tour informa les petits présidents émérites,

Qui en informèrent les petits présidents

Des conseils régionaux, généraux,

Municipaux, de quartier et de copropriété,

Qui en avisèrent

Tout le conseil d’administration des présidents,

Et les hiérarchies présidentielles des présidents de toute présidence,

Dans tous les coins du pays.

Tous ces gens en qualité de président présidaient,

Mais ils n’avaient pas d’autres talents,

Et contre l’épidémie ils ne savaient que faire.

Ils appelèrent le président de la Congrégation des Hommes de Science

Qui dit : « Il est évident, chers collègues présidents,

Que l’épidémie est causée par quelque charogne contagieuse.

Un cadavre qui contamine notre pays ».

Comment pouvait-on dire une bêtise pareille ? (…)

Le président des hommes de sciences se trompait certainement,

Et la cause de l’épidémie devait être cherchée ailleurs.

On appela le président de la Congrégation

Des Libres Citoyens contre les Minorités raciales.

« L’épidémie, dit-il, est une conséquence de la multiracialité

Les immigrés apportent des maladies incurables et inconnues.

Brûlons nègres et Roumains et nous stopperons l’épidémie ».

On dressa de hautes piles de bois,

Et on y conduisit les immigrés.

Le feu dura des jours (…) Pourtant, la contagion persista.

« Peut-être bien qu’il s’agit d’une charogne en putréfaction (…)

Mais il est où, ce cadavre ? »

On appela le président de la congrégation

Des Libres Citoyens contre les Minorités religieuses et sexuelles.

« L’épidémie, dit-il, est le résultat de comportements déviants.

Brûlons pédés et putains, et nous stopperons l’épidémie ».

On dressa de hautes piles de bois (…)

Le feu dura des jours (…) Pourtant, la contagion persista.

(…) Peu à peu on convoqua tout le monde.

On vit arriver les présidents de la congrégation contre les minorités politiques et sociales,

Ceux de la Congrégation de la Corruption simple et complexe,

Les présidents de la Congrégation des Mafias Unies,

Les présidents de la Congrégation de la Désinformation,

Du Mensonge Délibéré et de l’Huile jetée sur le feu,

Et aussi tous les petits présidents des congrégations mineures.

Mais la contagion s’amplifiait,

Et la population était maintenant décimée par l’épidémie.

La masse des présidents

Venus de tous les coins du petit pays

Encombrait toute la place.

L’un après l’autre ils furent tous reçus.

 

Un jour un homme arriva, une bêche sur l’épaule,

Attendant humblement en silence que son tour arrive (…)

« Et toi, tu présides quelle congrégation ? » (…)

« Moi, je ne suis pas président, répondit-il, je suis le croque-mort, mais je sais comment stopper la contagion.

La cause de l’épidémie, c’est vous, messieurs les présidents,

Vous êtes morts et vous ne vous en êtes pas rendus compte ».

 

Il enterra le président du conseil,

Le président de la république et les présidents émérites,

Les présidents des conseils régionaux, généraux et municipaux,

Tout le conseil d’administration des présidents

Et les hiérarchies présidentielles de présidents de toute présidence

Jusqu’au tout dernier président

Dans le dernier recoin du petit pays.

Alors seulement, la contagion fut stoppée.    

 

Joyeuses fêtes,

Macko Dràgàn

PS : le titre est bien sûr une reprise de la fameuse phrase dans Ubik, de K. Dick.

Vous pouvez immédiatement aller acheter dans votre petite librairie de quartier Discours à la nation, d’Ascanio Celestini, une de mes plus grandes claques littéraires de ces dernières années, véritable chef d’œuvre édité par la toujours excellente maison d’édition Notabilia, qui fait vraiment du très très beau boulot : 19 euros, ok c’est un peu cher, mais vous pouvez l’acheter à plusieurs et vraiment vraiment vraiment ça vaut le coup.

 

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