Carnet de voyage #2 : Burkina Faso, été 2014. Deux mois avant la Révolution

Durant l'été 2014, je me suis rendu au Burkina Faso afin d'y mener des ateliers artistiques. Carnet de route, centré sur le vif mécontentement qui se faisait alors sentir, déjà, au sein de la population, vis-à-vis du président autocrate Blaise Compaoré. Deux mois plus tard, le 31 octobre 2014, il sera destitué par un vaste mouvement populaire.

Alger

En transit à l'aéroport d'Alger. On peut y fumer, fait non négligeable si on considère que nous allons devoir y rester plus de huit heures ; il est une  heure de l'après-midi et nous repartons ce soir. À la sortie de l'avion, un homme est venu nous chercher, jovial, ainsi que quelques autres en partance pour Ouagadougou. Après les formalités d'usage, réglées auprès d'un fonctionnaire hilare et bedonnant, nous avons été entraînés de-ci de-là, visiblement un peu au hasard, par un jeune policier au crâne rasé, blagueur lui aussi, l'ambiance étant décidément ici très bon enfant. Ces détours ne m'ont pas semblé d'une grande utilité (ils ont au final simplement passé nos bagages au rayon X, ce qui est absurde puisque nous sortions tout juste d'un avion) mais quoi qu'il en soit nous y voilà, à attendre, assis sur un canapé moelleux. Les autres passagers en transit sont des français, dans la cinquantaine, venus inaugurer une école dans un petit village du Burkina. L'un d'eux, nommé Philippe, me demande s'il peut emprunter ma guitare, afin de répéter la chanson qu'il a prévu de chanter le jour de la cérémonie. J'y consens. Plus tard, tandis que J* et moi prenons un café, nous en profitons pour discuter avec l'homme qui se trouve à la table d'à côté, un Algérien barbu en partance pour Marseille (il a vraiment une très belle barbe, me suis-je dis en le regardant). « Pas de visa, pas de sortie», nous prévient-il. Nous allons donc patienter jusqu'à la nuit, bloqués dans l'aéroport. J* s’apprête à dormir. Des enfants, autour de nous, s'agitent. Occupé à lire, je constate que je n'aime pas la poésie de Senghor (Élégie pour Georges Pompidou, une pièce laborieuse, caricaturale, etc.) ; et c'est à peu près tout ce qu'il y a à dire.

Arrivée à Ouaga

Ouagadougou, vers six heures du matin. Des pièces de viande offertes à  l'appétit insatiable des moustiques. C'est nous. Nous venons de passer la nuit (façon de parler : J* n'a pas dormi et mon propre sommeil a été entrecoupé de spasmes destinés à éloigner de mon corps la vermine vrombissante) à l'aéroport. Notre avion est arrivé à trois heures, retardé par un problème technique. L'occasion au moins de demeurer un peu plus longtemps dans le bordélique et vivant aéroport d'Alger (« C'est le bled, ici », s'était exclamé, ravi, un burkinabè), à discuter avec David, qui vit à Rennes, où il est maçon, et va rendre visite à sa famille à Ouaga. Le vol a été chaotique. L'avion filait en plein dans la masse de pétaradants orages tropicaux, arrachant parfois des cris à ceux qui ne s'étaient pas endormis, ou que les secousses avaient réveillé, et que le fait divers récent n'était pas fait pour rassurer (un avion venait à peine de s’écraser sur la même ligne, dans le Nord du Mali). Mais nous voilà arrivés, entiers. Depuis cinq heures, des femmes en boubous colorés, impassibles, s'échinent à laver le sol du hall de l'aéroport. Les filles de l'accueil, alertes et jolies (il me semble d'ailleurs que la plupart des burkinabè sont beaux, exception faite du président Compaoré) s'attendrissent sur les dizaines de piqûres qui me cloquent la peau. « Vous m'auriez dit, je vous aurais invité chez moi », lance d'une d'entre elles, rieuse. Je ris aussi. J'ai sommeil et j'ai faim. Dès que le bureau de change aura ouvert nous irons nous trouver un endroit où dormir, à l'abri des moustiques. Et il sera alors temps de repenser à Thomas Sankara, et à l'arrière- plan de ce que je vois. J* dort, couverte d'une nuée d'horribles mouches vertes, car dehors il n'y a pas de moustiques, mais il y a des mouches, ce qui est déjà mieux. L'aéroport se remplit peu à peu de Noirs tranquilles, chargés de valises.

Vers 18 heures. Trouvé à loger, chez les bonnes sœurs (Centre Paul Zungrana), dans le quartier de Saint-Camille. Dormi une bonne partie de la journée. Nous devons maintenant tenter de joindre notre contact sur place, Mr. Bonaventure. 

Une soirée avec Bonaventure

Bonaventure Yaméogo, avec qui j'avais échangé des mails avant d'arriver au Burkina, a finalement répondu à l'appel surtaxé que je lui ai donné à partir de mon portable. Je lui indique où nous nous trouvons. « Odile travaille à côté de chez vous, elle va venir vous chercher », dit-il. Quinze minutes plus tard, des scooters nous amènent jusqu'au bureau de l'association que dirige Bonaventure, et qui se trouve par hasard elle aussi à Saint-Camille. Un type mutique, entre deux âges, nous ouvre la porte et nous propose de patienter en regardant la télévision, où passent des dessins animés : ce sera d'abord une adaptation kitsch et colorée de la Bible (aujourd'hui : le sacrifice d'Abraham), puis un film d'animation avec des tortues de mer. Au bout d'une dizaine de minutes, Bonaventure arrive. Un grand gaillard bedonnant aux mains énormes et au rire aigu. Nous discutons dans son bureau, d'abord de ce qui nous amène ici, à savoir l'idée de travailler comme bénévole au sein des ateliers artistiques de l'INAFAC (Institut NAtional de Formation Artistique et Culturelle du Burkina Faso) ; ça et d'autres choses. « Ici comme ailleurs, dit-il, l'un des grands problèmes de la culture, c'est le financement. L’Etat donne peu. Les autres sources de financement, c'est toujours le business. Mais les artistes ne sont pas des lessives ou des morceaux de savon, et beaucoup de commerciaux ne peuvent pas comprendre ça ». Bonaventure a lui-même fait des études de commerce, en Égypte notamment, et il sait sans doute de quoi il parle. Puis il en vient à parler de l'Odin Teatret d'Eugénio Barba, au Danemark, et ses yeux s'illuminent : « Ce que je préfère dans ce théâtre, dit-il, ce sont les débuts. Vous ne connaissez pas l'histoire ? Barba était jeune, et il venait d'intégrer une école prestigieuse. Mais c'était un enseignement sélectif : quelques mois plus tard, sur soixante-dix élèves, il n'en restait plus que trente. Il s'est dit : c'est trop dommage de voir tous ces gens talentueux laissés de côté par l'institution. Alors il a crée son école, une école de marginaux et d'inclassables ». « Une école d'invendus », dis-je. « C'est ça», confirme-t-il. Un silence. Les pales du ventilateur battent l'air. J* gratte ses piqûres de moustiques. « Et les élections de décembre 2015 ? Qu'en penses-tu ? », lui demande-je soudain, un peu à côté de la plaque. Il sourit. « Les gens ici veulent du changement. Blaise doit partir. Mais le problème, c'est qu'il n'y a pas d'opposition. Des gens bien  ont voulu se présenter, mais ils ont renoncé ». Quant à lui, ses sentiments vis-à- vis du président semblent mitigés : il loue, dit-il, son ouverture au dialogue et certains aspects de sa politique, notamment économique (même s'il avoue que le bilan est loin d'être parfait), mais critique l'impasse dans laquelle il a finalement mené le pays. Une chose est claire cependant, selon lui: la révolution Sankariste était trop extrême, et ne pouvait aboutir. « Blaise n'aurait pas du le faire assassiner, dit-il, mais il fallait l'écarter. Cependant, l'exiler aurait été suffisant ». Et devant mon regard choqué : « Les choses fonctionnent ainsi en Afrique. C'est le juste milieu qui doit prévaloir. On ne peut pas d'un coup, comme en Guinée, rompre tous les liens avec l'Europe (il affirme par ailleurs que l'ex-président de la Guinée est ici, au Burkina, et qu'il le voit de temps en temps). Car la France ne laisserait pas faire, on l'a bien vu avec Gbagbo et ce qu'il a voulu faire avec le cacao. Il a dit : il restera sur le marché africain ! On sait comment ça s'est terminé. La France et l'Europe ont trop besoin des matières premières africaines, ça changera petit à petit, mais pour le moment c'est comme ça : et c'est ce juste milieu qu'a choisi Blaise contre Sankara ». Plus tard, au restaurant où il nous a conviés, Bonaventure se fait plus corrosif contre Compaoré et affirme la nécessité d'un nouveau modèle économique africain, à échelle plus locale. « À voir ce que donneront les élections, soupire-t-il. Mais il y a peu d'espoirs, les gens ne s'intéressent plus à la politique, il y a trop de corruption». « Peut-être l’Église devrait-elle assurer l'intérim, glisse-t-il. Je pense qu'elle en est capable ». Lui-même a fait son séminaire ; il connaît le bâtiment. « C'est aussi elle qui empêchera Blaise de changer l'article 37 » (de la constitution, qui bloque sa réélection). La nuit est belle. Il commande une autre bière.

Le Cartel de Gounghin

Après avoir été accompagnés par deux taxis successifs et onéreux (la malhonnêteté de cette profession semble décidément une donnée universelle), nous arrivons à Gounghin, quartier périphérique de Ouagadougou qui s'étend autour de la route menant vers Koudougou et, plus loin, Bobo-Dioulasso. Quelques heures plus tôt, nous étions enfin parvenus à joindre Alain Hema, un ami  de  Bonaventure  qui  s'était  proposé  de  nous  aider  dansnotre  projet. «Passez me voir vers 17 heures à mon bureau, nous a-t-il dit. C'est  à  Gounghin ». Nous y voilà donc. Des maisons basses en tôle, en brique sèche et en paille, des boutiques d'artisans (beaucoup de ferronniers), des ordures en pagaille et de la terre rouge. Une ambiance de village. Ici et là, des graffitis sur les murs, et des sculptures d'allure primitive faites en matériaux  de  récupération : épaves de voitures, de vélos, structures de lits, matériel de bricolage rouillé. Les hommes assemblés à l'ombre des grands arbres feuillus nous saluent gaiement. Des gamins torse et pieds nus frappent dans un ballon. La Fédération des Cartel, où travaille Alain, est un beau bâtiment, joliment  peint et décoré des sculptures primitivo-surréaliste précédemment mentionnées. Devant, trône une gigantesque moto ornée d'une tête de lion rugissante. On tente d'entrer : on nous guide plus loin, vers un second bâtiment, celui où se trouvent les bureaux. On entre : une cour intérieure, des peintures, d'autres sculptures. On demande Alain. « Il n'est pas là, nous dit l'homme qui nous accueille ; je vous conseille d'aller l'attendre tranquillement à son maquis (son bar, en langage burkinabè : Bonaventure nous avait effectivement signalé qu'il était propriétaire d'un bar, La Cour de Miracles). Je vous y rejoins ». Il prend en effet place à notre table, quelques minutes plus tard, et se présente. Étienne (Minoungou), c'est ainsi qu'il s'appelle, est en fait le directeur du Cartel. Grand, massif, bel homme, il a une voix de boxeur sûr de sa force -il a d'ailleurs cette année interprété Mohamed Ali à Avignon,à partir du texte d'un auteur Congolais dont j'ai oublié le nom (vérification faite : M'appel Mohamed Ali, Étienne Minoungou et Dieudonné Niangouna). Vivant entre Ouaga et Bruxelles, il parle français sans le moindre accent. Il nous décrit le Cartel : une association créée il y a quelques années et regroupant cinq troupes de théâtre, le tout formant un atelier de recherche chorégraphique dans lequel passent des artistes de toutes nationalités. « Tout le quartier, dit-il, est impliqué dans la démarche. Vous verriez, lors des festivals que nous organisons : tout Gounghin est en fête, les gens vendent de la nourriture, chantent, dansent jusque tard dans la nuit...» L'endroit est de toute façon l'un des hauts lieux de la vie artistique de Ouaga :  en plus du Cartel, on trouve à Gounghin le centre Napam Beogo, l'ATB (Association de Théâtre Burkinabè) et bien sûr l'INAFAC, où nous allons travailler. Soudain, arrive Alain, vêtu d'une vaste djellaba bleue, qui nous tend la main avec enthousiasme. La discussion reprend (elle finira bien plus tard, à la nuit tombée, autour de plusieurs bières). « Alain est une star ici, nous glisse Étienne. Il a le premier rôle dans la série Télévisée Superflic (diffusée en France sous le titre : Marc et Malika) ; c'est en quelque sorte notre inspecteur Navarro ! » Nous rions. Question travail, il est convenu que nous passerons le lendemain matin à l'INAFAC (qui se trouve  juste en face du Cartel). Le ciel se couvre. Les gens se saluent bruyamment, s'esclaffent, trinquent («Wa na ik lafi !»). Soudain, une insulte jaillit, venant de la serveuse Aïcha  (qui  sourit  peu,  un keffieh serré sur latête) et visant Étienne : «Rien de grave, nous assure-t-il, nos deux ethnies ont une parenté à  plaisanterie». Ce qui signifie que leurs deux peuples, lui-même étant Bissa, peuvent se moquer et s’agresser verbalement, mais aussi s'entraident ; et ils ne se font pas la guerre. Une coutume que nous ferions bien d'importer en France, et qui explique l'histoire relativement paisible, en comparaison de ses voisins, du Burkina (il n'y a pas de parenté à plaisanterie au Rwanda, nous précise Étienne, mi-figue mi-raisin). Puis la discussion reprend : la difficulté d'être artiste au Burkina, le peu d'engagement de l’Etat, etc. La nuit est belle, mais les moustiques nous mangent. Vers 22 heures, Étienne se propose de nous raccompagner à Saint-Camille et, le ventre plein de bière et de porc grillé, nous acceptons. Nous viendrons demain avec nos bagages pour aménager à Gounghin.

Soirée d’Assomption de Marie avec Romuald et son groupe

Ouaga ne ressemble pas à une ville. Même le centre, la zone des bureaux, du Parlement et du Grand Marché, par laquelle nous avons du passer pour nous rendre à Gounghin, est plus semblable à une zone industrielle perdue dans la cambrousse qu'à quoi que ce soit d'autre. Beaucoup de bâtiments, d'apparence récente ou non, ne sont pas terminés. De la rouille et de l'asphalte tordu. Les banques, elles, sont flambantes neuves : BNP, Société Générale... Temples au milieu des ordures (Digression. Ce n'est pas de ça dont je voulais parler.) Nous avons pris nos premiers repères à l'INAFAC, où nous avons rencontré Romuald, qui étudie et enseigne dans l'établissement. Le corps maigre, un peu voûté, ses yeux s'affaissent sur les bords en cernes tristes. Il a trente-six ans, mais en paraît dix-neuf. Il a la manie de prendre quasi-continuellement des photographies avec son téléphone portable, photos qu'il montre un peu plus tard (sa femme, sa fille, son oncle pasteur, ses parents demeurés en Côte d'Ivoire, où il a grandi bien qu'il soit Mossi et Burkinabè) avec l'air de toujours s'ennuyer. Mais une personne charmante. Il joue de la basse dans un orchestre qui, justement, a été programmé pour une soirée au Senasa, le grand amphithéâtre de Ouagadougou, en face du ministère de la culture, à l'occasion de l'Assomption de Marie. Il s'est proposé de nous emmener en voiture ; J* et moi le retrouvons donc vers 19 heures à l'INAFAC en compagnie de Marc, grand Togolais souriant aux jambes tordues, qui est le saxophoniste du groupe. La pluie, torrentielle, nous surprend quelques minutes avant notre arrivée ; nous trouvons tous abri dans une salle. Il va falloir attendre avant que le batteur vienne nous chercher en voiture. J'allume une cigarette ; J* fait quelques pas de danse. Puis nous discutons. Toujours la même histoire ; je demande à Romuald ce qu'il pense des élections. Il dit : « On n'en veut pas à Blaise. Il a fait des choses. Mais on veut qu'il parte. Parce quelui au pouvoir, ça veut dire que derrière il y a aussi son frère François, celui qui a fait assassiner Norbert Zongo (un journaliste de Koudougou qui enquêtait sur lui), et ça ce n'est pas possible. On ne veut plus de Compaoré. Il faut du changement. Regarde l'INAFAC. C'est l'institut national des arts du Burkina ! Regarde autour de toi : c'est honteux ! Honteux ! ». Effectivement : le matériel est vieux, les murs décrépis, il ne compte que cinq salles dont la plus grandedoit faire vingt mètre carrés et la plus petite, pas plus de dix. Celle où nous nous trouvons, aux vitres brisées, minuscule et qui prend l'eau de toute part, était sensée héberger les répétitions de l'orchestre national, qui n'a pas pu y venir une seule fois : trop petit. « C'est honteux, répète Romuald. Le truc, c'est que l'Institut a été créé à l'époque par Sankara, qui y mettait beaucoup d'argent chaque année. Mais depuis sa mort, rien ». Je lui demande si les gens regrettent Sankara. Il dit : « Bien sûr. Ça a été le meilleur président du Burkina Faso. Les gens, les jeunes, surtout, voudraient de nouveau une politique comme celle-là. Mais le problème, c'est que les gens qui se réclament de lui (il fait allusion alors à un descendant de Sankara dont j'ai oublié le nom) sont aussi corrompus que les autres. Alors, les gens n'y croient plus ». L'arrivée, plus tard, devant le grand amphithéâtre de Ouaga confirme une partie des dires de Romuald : le bâtiment est beau mais l'insonorisation, nous disent les musiciens, est médiocre, les toilettes tombent en ruine, les murs sont craquelés et les interrupteurs donnent des coups de jus. C'est souvent comme ça, ici, nous dit-on : même quand l'argent est donné, il part n'importe où et tout est fait n'importe comment. Détails, au demeurant, qui ne sont pas faits pour gâcher la joie de vivre des gens rassemblés ici pour célébrer la montée au ciel de Marie. Les chorales, amateurs, sont parfois convaincantes (quelques beaux champs traditionnels africains), d'autres fois d'une nullité touchante, par exemple quand un jeune homme bien mis chante avec une voix de fausset : Quand Marie dit oui, qui peut dire non, et autres fantaisies catholiques du même tonneau, entrecoupées de récitations solennelles de l'Ave Maria (que Romuald, protestant, suit sans grand intérêt tandis que Marc le murmure avec ferveur). Les interventions musicales étaient chaque fois introduites par les guignolades coincées d'un jeune apprenti en stand-up. Le groupe de Romuald, le dernier à passer, fut de loin le meilleur, notamment grâce au brio de leur guitariste, Ernest. Tout allait donc plutôt bien, jusqu'à l'arrivée tonitruante de Daniel Nachdine ou Nordé ou que sais-je, un chanteur Ivoirien, dans une ovation délirante des classes moyennes et supérieures Burkinabè rassemblées là. Sapé d'un costume côtelé en veloursbleu, de mocassins en cuir verts et d'un nœud papillon, il clame son amour pour Jésus dans des chansons d'une niaiserie à frémir. L'organisateur passe dans les gradins vendre ses disques, qui partent comme des petits pains (chance : « A Abidjan ils se vendent 3000, mais j'ai dit à Dieu que quand je sentirai que sa lumière est présente dans la foule, je les vendrai à 1000 », affirme le bonhomme). Après quatre chansons, le pire se concrétise : il annonce qu'il va poursuivre avec six chansons en play-back. Le public exulte ; je me console en pensant que si Dieu existe, il a peut-être réservé aux enfers une cellule spéciale pour un tel spécimen, où les diablotins lui inséreront ses disques dans le derrière tout en lui faisant bouffer l'argent qu'ils lui ont rapporté -ou l'inverse. Nous sommes malheureusement restés jusqu'à la fin. Les gens dansaient, criaient, transpiraient. On ne ressort pas indemne d'avoir mesuré l'ampleur de la foi Africaine.

Une journée à Gounghin

Socialement, les choses vont vite au Burkina : on s'y fait des connaissances en deux minutes et des amis en deux heures. La vie va donc bon train pour nous à Gounhin, et notre téléphone burkinabè (j'ai acheté une carte sim ici pour faciliter notre travail) est déjà saturé de numéros et de messages d'invitation à prendre une bière ou un nescafé -on ne dit pas café ici, pour la simple et bonne raison qu'on n'en consomme pas, rien d'autre que du lyophilisé. Nous logeons près de la mosquée, dont le muezzin nous berce lors de la sieste pour nous, et de la prière pour quelques autres. Marti, la femme qui nous héberge, vient du Bénin ; elle passe ses journées dans le salon en compagnie d'une vieille dame (sa mère ? Je ne crois pas) et des jeunes domestiques qui travaillent pour elle,et avec lesquelles nous communiquons peu : elles parlent à peine le français et nous à peine le Mooré. Quand on ne travaille pas, notre début de journée commence chez Fati et sa mère, qui tiennent le pause-café à côté de chez nous. Des gamins y jouent au flipper posé de l'autre côté de la rue ; souvent des groupes de femmes en boubou y préparent le riz gras ou font frire les beignets dans de grandes casseroles ; les hommes y discutent entre eux, tranquilles, au frais. Nous prenons un café à 50 Francs CFA (deux cuillères de Nescafé) tout en parlant, à l'occasion, avec Anselme, 20 ans, qui travaille dans une entreprise de livraison de boisson, à quelques pas de là. Mince et musclé, il sourit toujours de ses belles dents du bonheur. Il parle peu de lui, qualité appréciable ; nous l'aimons beaucoup. Après l'avoir laissé, nous allons retrouver Zobra et ses amis, à vingt mètres de là, dans le lieu qu'ils appellent le Pentagone, une terrasse ombragée aménagée avec des tapis posés à la sortie d'un entrepôt de grains. Tous ne sont pas étudiants, tous n'ont pas un métier, mais de toute façon pour la plupart en août ils se reposent, saison des pluies oblige. Ils donnent l'impression d'avoir entre vingt et trente ans. Ils plaisantent, boivent le thé, jouent au foot, et surtout jouent aux cartes ou aux dés. Nous ne savons pas ce qu'ils font le reste du temps, ni ce qu'ils feront en septembre, et peut-être que eux non plus -le chômage des jeunes atteint dans le pays des taux effarants. Mais nous sommes bien, là, à regarder en riant le fils de l'un d'entre eux uriner dans la rue, et à saluer les motos qui passent. Le petit Massoud, dix ans, fait des galipettes. En face, un peu plus loin, Mae tient son pause-café. Coquette, assez belle, elle doit avoir trente ans. Elle a deux fils, une rareté dans un pays où, disent les burkinabè, naissent surtout des filles (c'est à cause de l'alimentation, précisent certains. Bon.) Elle aime la salsa, et s'amuse de nous voir, avec J*, tenter  de parler le Mooré : « Wa na ik lafi ! Né yi béogo ! Ibéki baaré ! Lafi Bala ! Zakramba ? Lafi Bala ! » L'après-midi, il fait chaud et lourd, jusqu'à ce que soudain le ciel, gris, noir et orange, nous envoie de longues rafales de vent frais chargé de sable rouge, avant que l'orage n'éclate, immense. Mais à ce moment- là les habitants du quartier sont déjà tous rentrés : ils ont l'habitude. Auparavant, nous aurons bu une bière avec, par exemple, Pascal, qui a travaillé dans le génie civil, et qui est maintenant à la retraite. La vue basse, les yeux rougis et laiteux, il s'approche très près de nos visages pour nous parler. Des paroles (voix grave, sage, dense) relative, notamment, à la religion. Il dit aussi qu'ici la vie n'est pas facile, qu'on en finit pas de travailler et qu'on ne gagne rien. Ce genre de choses. Il a tout de même l'air heureux.

Discours de Sankara à l’O.N.U., le 4 octobre 1984 (extrait 1)

« Monsieur le Président, Monsieur le secrétaire Général, Honorables représentants de la Communauté internationale Je viens en ces lieux vous apporter le salut fraternel d’un pays de 274000 km², où sept millions d’enfants, de femmes et d’hommes, refusent désormais de mourir d’ignorance, de faim, de soif, tout en n’arrivant pas à vivre véritablement depuis un quart de siècle d’existence comme État souverain, siégeant à l’ONU.

[…]

Ma seule ambition est une double aspiration : premièrement, pouvoir, en langage simple, celui de l’évidence et de la clarté, parler au nom de mon peuple, le peuple du Burkina Faso ; deuxièmement, parvenir à exprimer aussi, à ma manière, la parole du "Grand peuple des déshérités", ceux qui appartiennent à ce monde qu’on a malicieusement baptisé Tiers Monde. Et  dire, même si je n’arrive pas à les faire comprendre, les raisons que nous avons de nousrévolter.

Tout cela dénote de l’intérêt que nous portons à l’ONU, les exigences de nos droits y prenant une vigueur et la rigueur de la claire conscience de  nos devoirs.

Nul ne s’étonnera de nous voir associer l’ex Haute-Volta,aujourd’hui le Burkina Faso, à ce fourre-tout méprisé, le Tiers Monde, que les autres mondes ont inventé au moment des indépendances formelles pour mieux assurer notre aliénation culturelle, économique et politique. Nous voulons nous y insérersans pour autant justifier cette gigantesque escroquerie de l’Histoire. Encore moins pour accepter d’être "l’arrière monde d’un Occident repu". Mais pour affirmer la conscience d’appartenir à un ensemble tricontinental et admettre, en tant que non-alignés, et avec la densité de nos convictions, qu’une solidarité spéciale unit ces trois continents d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique dans un même combat contre les mêmes trafiquants politiques, les mêmes exploiteurs économiques.

Reconnaître donc notre présence au sein du TiersMonde c’est, pour paraphraser José Marti, "affirmer que nous sentons sur notre joue tout coup donné à n’importe quel homme du monde". Nous avons jusqu’ici tendu l’autre joue. Les gifles ont redoublées.

[…]

Il n’y aura plus de gifles. […]

D’autres avant moi ont dit, d’autres après moi diront à quel point s’est élargi le fossé entre les peuples nantis et ceux qui n’aspirent qu’à manger à leur faim, boire à leur soif, survivre et conserver leur dignité. Mais nul n’imaginera à  quel point " le grain du pauvre a nourri chez nous la vache duriche".

Dans le cas de l’ex Haute Volta, le processus était encore plus exemplaire.  Nous étions la condensation magique, le raccourci de toutes les calamités qui ont fondu sur les pays dits "en voie de développement". Le témoignage de  l’aide présentée comme la panacée et souvent trompetée, sans rime ni raison, est ici éloquent. Très peu sont les pays qui ont été comme le mien inondés d’aides de toutes sortes. Cette aide est en principe censée œuvrer au développement. On cherchera en vain dans ce qui fut autrefois la Haute-Volta,les signes de ce qui peut relever d’un développement. Les hommes en place,  soit par naïveté, soit par égoïsme de classe, n’ont pas pu ou n’ont pas voulu maîtriser cet afflux extérieur, en saisir la portée et exprimer des exigences dans l’intérêt de notre peuple.

Analysant un tableau publié en 1983 par le Club du Sahel, Jacques Giri dans son ouvrage "Le Sahel Demain", conclut avec beaucoup de bon sens que l’aide au Sahel, à cause de son contenu et des mécanismes en place, n’est qu’une aide à la survie. Seuls, souligne-t-il, 30 pour cent de cette aide permet simplement au Sahel de vivre. Selon Jacques Giri, cette aide extérieure n’aurait d’autres buts que de continuer à développer les secteurs improductifs, imposant des charges intolérables à nos petits budgets, désorganisant nos campagnes, creusant les déficits de notre balance commerciale, accélérant notre endettement.

Juste quelques clichés pour présenter l’ex Haute-Volta : 7 millions d’habitants, avec plus de 6 millions de paysannes et de  paysans ; Un taux de mortalité infantile estimé à 180 pourmille ; Une espérance de vie se limitant à 40ans ; Un taux d’analphabétisme allant jusqu’à 98 pour cent, si nous concevons l’alphabétisé comme celui qui sait lire, écrire et parler unelangue ; Un médecin pour 50 000habitants ; Un taux de scolarisation de 16 pourcent ; et enfin un produit intérieur brut par tête d’habitant de 53356 francs CFA, soit à peine plus de 100 dollars.

[…]

Nous avons choisi de risquer de nouvelles voies pour être plus heureux. Nous avons choisi de mettre en place de nouvelles techniques. Nous avons choisi de rechercher des formes d’organisation mieux adaptées à notrecivilisation, rejetant de manière abrupte et définitive toutes sortes de diktats extérieurs, pour créer ainsi les conditions d’une dignité à la hauteur de nos ambitions. Refuser l’état de survie, desserrer les pressions, libérer nos campagnes d’un immobilisme moyenâgeux ou d’une régression, démocratiser notre société, ouvrir les esprits sur un univers de responsabilité collective pour oser inventer l’avenir. Briser et reconstruire l’administration à travers une autre image du fonctionnaire, plonger notre armée dans le peuple par le travail productif et lui rappeler incessamment que sans formation patriotique, un militaire n’est qu’un criminel en puissance. Tel est notre programme politique. Au plan de la gestion économique, nous apprenons à vivre simplement, à accepter et à nous imposer l’austérité afin d’être à même de réaliser de grands desseins.»

Mariage à Ouaga 2000

Il est dans les alentours de midi quand Romuald nous appelle. « Venez à l'INAFAC, nous dit-il, Marc et le second clavier du groupe vont venir vous chercher en moto ». Il s'agit de se rendre à un mariage, pour lequel ils ont été embauchés comme orchestre. La cérémonie a lieu au Palace, hôtel chic de Ouaga 2000 ; le « quartier des riches », nous préviennent nos amis de Gounghin. « Nous on ne peut pas aller là-bas, avait dit Romuald la veille, autrement que pour travailler. C'est là que se trouve l'élite économique, et aussi le président, et tous les amis du président», précise-t-il malicieusement. Bon. Nous voilà partis en moto. Toujours la même vision : des détritus partout, ce qui est logique dans une ville sans poubelles, de la foule, des animaux et ici et là d'innombrables chantiersnon terminés : immeubles à moitié inhabités, fondations à moitié creusées. La poussière fouette les yeux. Soudain, apparaît la Grande Mosquée de la ville, financée par un milliardaire musulman et philanthrope qui, selon les chrétiens, se serait converti à la parole de Jésus sur son lit de mort -les musulmans ne sont pas d'accords, comme on peut s'en douter- ; c'est une imposante bâtisse, bien qu'à demi terminée seulement, elle aussi, trônant au milieu d'un immense terrain vague dans la froide nudité de ses parpaings gris. À côté de la route, des fidèles s'agenouillent sur la chaussée, dans sa direction. « On ne sait pas si elle sera achevée un jour», me souffle le claviériste, qui me conduit. Encore un peu de route, puis nous tournons à droite : c'est là. Ouaga 2000. Quelques belles villas se font apercevoir au loin, des bâtiments neufs (terminés, quant à eux), des banques bien sûr, des jardins. Le tournant néolibéral de Blaise Compaoré, fossoyeur de la Révolution Sankariste, à défaut d'avoir permis depuis 1987 de retrouver la quasi autosuffisance alimentaire atteinte par Sankara, à défaut encore d'avoir obtenu, en trente ans, en terme de justice, d’alphabétisation, d'accès au confort de base, ce que ce même Sankara a quant à lui obtenu en trois, aura au moins permis ceci : l'apparition d'une classe aisée  et occidentalisée plus vaste qu'auparavant. Le FMI et l'indéniable habileté commerciale du président, ici, donnent à voir le fruit de leur  travail.  Admettons ; le fait qu'en Indice de Développement Humain, le Burkina soit classé 183ème sur 187 est encore un autre problème. Nous arrivons au mariage. L'hôtel est luxueux mais sans plus, une piscine, quelques palmiers ; les recoins, dérobés aux regards, sont remplis de terre, d'urine et de bouteilles vides. La cérémonie se fait à l'américaine, comme à la télé. Nous amis jouent des chansons traditionnelles, jazz et afrobeat de toute beauté au milieu d'une indifférence générale. On ne voit pas le mariage proprement dit, qui a lieu à l'intérieur tandis que nous, en compagnie des invités les moins proches de la famille, nous sommes dans la cour de l'hôtel, autour de la piscine. Encore une ou deux chansons, puis on nous sert à manger. C'est la fin. Stanislas, le batteur, avoue sa déception : «Personne ne nous a écoutés, et on a fait que nous couper, mais bon, l'acoustique était bonne, et ça nous fait des sous». Il nous raccompagne chez nous, avant de se rendre à l'enterrement de la sœur de Fredie, l'un des chanteurs du groupe. Nous, nous avons l'estomac plein. Un orage couve.

Soirée à la Cour des Miracles

Le contexte : il fait nuit et un orage violent nous a bloqué dans La Cour des Miracles, le maquis d'Alain. Il y a là le propriétaire des lieux, plutôt coi depuis de la début de la soirée ; un homme avec qui je parle depuis une demi-heure des différences entre la belote française et la belote burkinabè ; un vieil homme sourd et un peu gâteux, qui fait rire tout le monde, à son corps défendant ; notre ami Anselme ; un cinéaste burkinabè dont j'ai, hélas, oublié le nom ; J*, et moi. Nous avons déjà bu un certain nombre de bières : Alain de la Guiness avec des glaçon, un luxe ici, et nous de la Brakina. Il fait frais. J'évite de fumer afin de pas incommoder Anselme, non fumeur-pratiquant, ce qui me pèse un peu. Le cinéaste parle de Mexico : « Je me rappelle la première fois que suis allé à Mexico. C'était comme ça, un coup de tête. Je ne parlais même pas Espagnol. J'arrive en avion. Au moment de traverser la douane, les policiers regardent mon passeport, se le font passer de main en main, me mettent à part des autres, disparaissent, puis finalement reviennent pour me dire : Monsieur, le Burkina Faso n'existe pas. C'était quelques années après 84, l'année où la Haute-Volta est devenue le Burkina Faso. Il rit : En plus, il y avait encore une kalachnikov sur notre drapeau ! J'ai eu bien du mal à me sortir de cette situation. Il a fallu qu'un policier qui parlait un peu le français arrive, et qu'un autre confirme que le Burkina Faso existait bel et bien. Après ça, j'ai passé des jours sans quitter ma chambre d'hôtel. Mexico est un gouffre». Il nous parle de Paris : «Au début, ça a été pour moi une expérience presque psychédélique. Déjà, il y avait le métro, les escalators, la foule. Et puis, je dois vous dire, ici on affirme parfois que tous les blancs se ressemblent, et bien, quand on n’a pas l'habitude, c'est vrai ! Je devenais fou : je quittais un ami blanc, et je retombais nez à nez sur lui dix mètres plus loin, à un coin de rue ! L'enfer. Comme si  j'avais  pris  de  la  drogue». Il nous parle de l'Union des Étudiants du Burkina, dont il a fait partie dans sa jeunesse : «Notre grande erreur a été de rejeter Sankara sous prétexte qu'il était arrivé au pouvoir à la faveur d'un coup d’État militaire (paradoxe, pensais-je : ces mêmes étudiants soutenaient alors pourtant passionnément la Révolution Sandiniste, qui a accédé à la tête du Nicaragua dans les mêmes conditions). Le temps que nous réalisions, il était trop tard. Le pauvre a été bien seul». Il nous parle de Fela Kuti : « Un très grand homme. Je l'ai croisé au FESPACO (le festival du film Africain de Ouagadougou, un peu le festival de Cannes du Continent) à l'époque de Sankara. Il revenait tout juste d'un long emprisonnement, et il était venu remercier notre président, qui avait contribué à le faire libérer. Il portait des marques de torture. Je l'ai aperçu dans la foule, je lui ai demandé, Are you Fela Kuti ?, et il m'a répondu : Yeah ! C'est tout. Un très grand homme, et un très grand musicien. Un génie ». J'opine, et lui apprends que mon chat noir s'appelle Kuti en hommage à Fela. Le cinéaste chantonne : « Lady, lady, oh ! » Puis de jeunes acteurs du Cartel, fraîchement revenus de France, arrivent et l'ambiance se fait encore plus légère. On plaisante sur les avions d'Air Algérie, sur les Blancs, sur le coupé-décalé et sur Alain jusqu'à ce que la pluie cesse, une cigarette à la bouche (Anselme est parti) et une bière à la main. Le cinéaste dévore une soupe de poisson, silencieux.

Quelques évènements

En février et mars 2008, des émeutes, qui s'intègrent au sein du phénomène, alors mondial, des « émeutes de la faim », secouent le pays. Le 21 novembre 2010, Blaise Compaoré (son pedigree : ancien frère d'arme et de cœur de Thomas Sankara, avec qui il s'est lié lors d'un stage militaire au Maroc, et qui  lui a fait intégrer la cellule révolutionnaire de Pô. C'est sans doute Blaise qui a fait assassiner Sankara, avec l'appui de la France, d'Houphouët-Boigny et de Charles Taylor) est réélu pour un quatrième mandat, avec 80 % des suffrages -certains parlent de fraude ; ce qui est certain c'est que l'abstention est massive. En février 2011, un collégien de Koudougou meurt dans un commissariat des suites de violence policière. Les émeutes, en marge du Printemps Arabe qui a lieu au même moment, se propagent et sont violemment réprimées par le pouvoir. Les 22 et 23 mars 2011, un groupe militaire prend les armes, à Ouagadougou, pour libérer cinq des leurs emprisonnés pour avoir violenté des civils ; des mutineries se déclarent dans tout le Burkina, jusque dans la garde présidentielle (en avril). Pour apaiser les tensions, Compaoré nomme un nouveau premier ministre, Luc-Adolphe Tiao. Depuis, la situation sociale et politique du pays paraît stable mais le peuple burkinabè s'inquiète de ce qui adviendra en décembre 2015 : Blaise va-t-il rester (ce qui l'obligerait à modifier la Constitution et l'exposerait à la colère d'une partie de la population) ? Va-t-il partir (au bénéfice de quelle opposition? Il n'y en a aucune de réellement convaincante) ?

Ebola

Dans les médias, on ne parle que de ça. Dans la population on en parle aussi beaucoup, dans les pause-café, les maquis, que cela soit pour plaisanter (« Je t'ai ébolisé !») ou pour mettre en garde (pas de viande ou alors bien cuite, bien se laver les mains, etc.). On nous demande parfois si en Europe aussi nous avons  ce genre de maladies, et nous sommes bien obligés de répondre que non. Par contre, nous avons les vaccins. 

Discours de Sankara à l’O.N.U., le 4 octobre 1984 (extrait 2)

« Permettez, vous qui m’écoutez, que je le dise : je ne parle pas seulement au nom du Burkina Faso tant aimé mais également au nom de tous ceux qui ont mal quelque part.

Je parle au nom de ces millions d’êtres qui sont dans les ghettos parce qu’ils  ont la peau noire ou qu’ils sont de culture différente et bénéficient d’un statut à peine supérieur à celui d’un animal.

Je souffre au nom des Indiens massacrés, écrasés, humiliés et confinés depuis des siècles dans des réserves afin qu’ils n’aspirent à aucun droit et que leur culture ne puisse s’enrichir en convolant en noces heureuses au contact d’autres cultures, y compris celle de l’envahisseur.

Je m’exclame au nom des chômeurs d’un système structurellement injuste et conjoncturellement désaxé, réduits à ne percevoir de la vie que le reflet de celle des plus nantis.

Je parle au nom des femmes du monde entier, qui souffrent d’un système d’exploitation imposé par les mâles. Pour ce qui nous concerne, nous sommes prêts à accueillir toutes les suggestions du monde entier, nous permettant de parvenir à l’épanouissement total de la femme burkinabè. En retour, nous donnons en partage à tous les pays, l’expérience positive que nous  entreprenons avec des femmes désormais présentes à tous les échelons de l’appareil de l’État et de la vie sociale au Burkina Faso. Des femmes qui luttent et proclament avec nous, que l’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte ne mérite pas que l’on s’apitoie sur son sort. Cet esclave répondra seul de son malheur s’il se fait des illusions sur la condescendance suspecte d’un maître qui prétend l’affranchir. Seule la lutte libère et nous en appelons à toutes nos sœurs de toutes les races pour qu’elles montent à l’assaut pour la conquête de leurs droits.

Je parle au nom des mères de nos pays démunis, qui voient mourir  leurs enfants de paludisme ou de diarrhée, ignorant qu’il existe, pour les sauver, des moyens simples que la science des multinationales ne leur offre pas, préférant investir dans les laboratoires de cosmétiques et dans la chirurgie esthétique pour les caprices de quelques femmes ou d’hommes dont la coquetterie est menacée par les excès de calories de leurs repas trop riches et d’une régularité à vous donner, non, plutôt à nous donner, à nous autres du Sahel, le vertige.  Ces moyens simples recommandés par l’OMS et l’UNICEF, nous avons décidé de les adopter et de les populariser.

Je parle aussi au nom de l’enfant. L’enfant du pauvre, qui a faim et qui louche furtivement vers l’abondance amoncelée dans une boutique pour riches. La boutique protégée par une vitre épaisse. La vitre défendue par une grille infranchissable. Et la grille gardée par un policier casqué, ganté et armé de matraque. Ce policier, placé là par le père d’un autre enfant qui viendra se servir ou plutôt se faire servir parce que représentant toutes les garanties de représentativité et de normes capitalistiques du système.

Je parle au nom des artistes (poètes, peintres, sculpteur, musiciens, acteurs), hommes de bien qui voient leur art se prostituer pour l’alchimie des prestidigitations de show-business.

Je crie au nom des journalistes qui sont réduits soit au silence, soit au mensonge pour ne pas subir les dures lois du chômage.

Je proteste au nom des sportifs du monde entier dont les muscles sont exploités par les systèmes politiques ou les négociants de l’esclavage modernes.

Mon pays est un concentré de tous les malheurs des peuples, une synthèse douloureuse de toutes les souffrances de l’humanité, mais aussi et surtout des espérances de nos luttes. C’est pourquoi je vibre naturellement au nom des malades qui scrutent avec anxiété les horizons d’une science accaparée par les marchands de canons. Mes pensées vont à tous ceux qui sont touchés par la destruction de la nature et à ces trente millions d’hommes qui vont mourir comme chaque année, abattus par la redoutable arme de la faim.

Militaire, je ne peux oublier ce soldat obéissant aux ordres, le doigt sur la détente, et qui sait que la balle qui va partir ne porte que le message de la mort.

Enfin, je veux m’indigner en pensant aux Palestiniens qu’une humanité inhumaine a choisi de substituer à un autre peuple, hier encore martyrisé. Je pense à ce vaillant peuple palestinien, c’est-à-dire à ces familles atomisées errant de par le monde en quête d’un asile. Courageux, déterminés, stoïques et infatigables, les Palestiniens rappellent à chaque conscience humaine la nécessité et l’obligation morale de respecter les droits d’un peuple : avec leurs frères juifs, ils sont antisionistes. »

Et c'est cet homme qu'ils ont assassiné. Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

Ateliers à l’INAFAC

Les cours que nous donnons à l'INAFAC se déroulent bien. Seidou nous laisse accaparer la dernière heure de son cours de dessin, et Sumahilah et Boniface, tous les deux danseurs au Ballet National du Burkina Faso, nous ont accordé la première partie de leur cours de danses, qui compte six élèves. L'après-midi nous participons, moi en tant que professeur et J* en tant qu'élève, aux cours de guitare donnés aux adultes par notre ami Romuald (de son vrai nom : Timothée, et dont le deuxième prénom est Athème, un prénom que même les gens d'ici trouvent bizarre). Cela dit, il y a peu d'élèves à « l'après-midi des adultes » -une poignée, et que des quasi-adolescents ; aucun travailleur adulte, contrairement aux espérances de l'INAFAC. Pour ce qui est des locaux, ils témoignent effectivement des maigres moyens que l’État burkinabè est prêt à concéder à cette institution. Les bâtiments sont délabrés. Dans la cour, un bus et une voiture, tous deux sans moteur, agonisent dans la boue séchée et les  détritus.  Le  matériel  est  vétuste,  les  toilettes  presque  inutilisables. Mais l'ambiance est bonne, exception faite de quelques vieux barbons ; jeunes et moins jeunes, dessinateurs, danseurs ou musiciens, communient ici dans une même vitalité, comme une bande de copains. En arrivant, vers neuf heures, et à la pause de dix heures, on se retrouve au « kiosque » (un autre mot pour les pause-café, les cafés-buvettes) Freedom Fighters, tenu par un ancien bassiste que les musiciens de passage appellent tous Koro, grand frère. Là, sur des chaises en plastique, on déguste un nescafé, on rigole, on se salue dans des interminables check (paume-paume-poing-poing-claquement de doigts, et autres). Sumahilah, grand danseur zézayant et enfantin, nous raccompagne ensuite vers la salle de danse, puis disparaît. Nous faisons alors le cours sous le regard curieux de Boniface, un jeune type réservé, dont le beau visage est encadré par des dreadlocks. Les jeunes filles du cours sont silencieuses et attentives. Après quoi, en dessin, nous aidons les uns et les autres, qui à faireson personnage, qui à le colorier. Tout le monde s'amuse bien. On n'a pas d'argent, mais on a la volonté, entend-on souvent ici, -encore que cette bonne volonté soit souvent contrecarrée par le manque de moyens, et par une administration tatillonne-; je veux bien le croire. À l'heure où j'écris, la nuit s'approche déjà ; le bouc de la cour s'échappe, et passe en bêlant au milieu des jeunes venus jouer au foot (de «futurs délinquants », selon le jugement sévère de Romuald à propos de ces enfants, souvent complètement délaissés par leurs parents) tandis que le directeur s'en va au volant de sa vieille guimbarde. Encore une belle journée passée au milieu de la fine fleur de la vie culturelle, foisonnante bien que fauchée, du Burkina.

Mouches et moustiques

La gangrène de l'humanité. Les seuls représentants de l'espèce animale qui soient spécifiquement fascistes.

Romuald parle de sorcellerie

Chez Mai, maquis La Mélodie, vers sept ou huit heures du soir. J*, Romuald et moi buvons une Brakina en attendant la fin de la pluie (toujours la même histoire). Quelques mouches s'abreuvent sur la table et iraient le faire dans nos verres si nous n'avions pas posé sur eux de petits cartons plastifiés, comme c'est la coutume ici. La discussion tourne autour de la religion. La non- croyance d'une bonne partie des Français, la parole de Jésus, ce genre de choses, et ce délicat problème par moi soulevé : Gandhi est-il allé en enfer ? Romuald hésite, tergiverse, et répond que Dieu fait sans doute au cas par cas quand ce genre de situation se présente. Puis, il se met à nous parler de sorcellerie. Il  nous demande si nous y croyions en France, je lui réponds évasivement que plutôt non, et il s'exclame : «Attention ! Ça existe. C'est certain.» Il nous explique alors comment font les sorciers mangeurs d'âmes. Sachant que tout homme a deux corps, et que l'un peut aller vagabonder n'importe où il le désire quand l'autre, par exemple, dors, les sorciers s’emparent de ce premier corps, le corps spirituel : s'ensuit une maladie que aucune médecine de pourra guérir, et bien souvent l'on en meurt. «Je connais des gens à qui c'est arrivé», affirme Romuald, l'air grave. Puis il nous raconte une histoire. Le pasteur de  son village, en Côte d'Ivoire, avait une petite fille. Un jour, au marché, une vieille à l'allure un peu inquiétante s'approche pour lui toucher l'épaule, puis s'en va. Au retour, la petite fille est bizarre : elle a de la fièvre, elle se comporte de façon étrange, elle divague. On la couche. La nuit, elle rêve que la vieille dame se penche par dessus son lit, lentement, pour venir lui manger son âme. Voyant la situation, le pasteur parcours toute la ville à la recherche de la vieille. Il finit par la retrouver, et il la menace de la colère de Dieu lui-même si elle ne libère pas la fille. Le soir même, celle-ci va mieux. « Les chrétiens sont plutôt protégés contre la sorcellerie », précise Romuald à la fin de l'histoire. « Un pasteur, tu ne peux rien lui faire ». Puis il nous parle des sorciers Mandingues, ces changeurs de peaux qui la nuit s'échappent de leurs maisons sous forme d'oiseaux, d’hyènes ou de lions pour se réunir sous un arbre, ou dans un cimetière. Ces rassemblements créent des lumières aveuglantes et mouvantes, que les noctambules peuvent apercevoir au bord des sentiers, sous une forme atténuée (car se sachant observés, les sorciers diminuent leur lumière jusqu'à la dimension d'une braise). « Quand j'étais petit, au village, j'avais évidemment très peur la nuit, nous dit Romuald en riant. C'est très effrayant de s'imaginer qu'il y a tout ça dans le noir. » Selon lui ces croyances sont encore très présentes dans les campagnes ; l'animisme n'est pas près de s'éteindre au Burkina -quoi que peuvent préconiser à ce propos les autorités musulmanes et chrétiennes. Certaines pratiques cependant, ici, ont disparu : celle qui consistait à se faire faire, durant l'enfance, des cicatrices sur le visage afin d'indiquer sa provenance ethnique et géographique (« Mon père a le visage rayé de tous les côtés, plaisante Romuald, mais nous les jeunes, nous n'avons plus ça ») ; ou encore l'excision, désormais formellement interdite au Burkina. « Seuls certains  villages continuent encore à la pratiquer, sous la pression des vieilles sorcières exciseuses, nous dit Romuald. Mais ils sont peu, ici ». En Côte d'Ivoire, nous dit-il encore, une ethnie en particulier s'acharne à poursuivre cette tradition, l'ethnie des sorciers Yakubas, « peu sympathique, et dangereuse, vraiment dangereuse », précise-t-il. Il ajoute : « En plus, c'est idiot. Le seul résultat de tout ça c'est qu'en Côte d'Ivoire, la plupart des prostituées sont des femmes Yakubas. Parce que pour elle, un homme ou cent, ça ne change plus rien. Elles sont déjà détruites».

Interlude

Putain de pays, dis-je à un autre moi-même en écrasant de mon pied nu plusieurs centimètres d'ordures. Putain de Continent, dis-je à moi-même le colon, le Blanc, Nasara, Nasara, crient les enfants à mon passage en réclamant de l’argent pour un ballon. Le tabac et la poussière jaune et rouge s'accumulent dans mes bronches, la chaleur me transforme

en bête sac de sang sucé par les moustiques

et aucune réponse à aucune de mes questions ne vient.

Je suis un homme je suis un blanc pourquoi cela prend-il le sens d'une absence de pardon.

Mais le pardon vient d'en bas, et il est déjà là, alors quoi.

Alors attendons. Alors attendons,

même si ce n'est pas le lépreux dont la main saisit le feu.

Même si nous ne pouvons pas perpétuellement attendre.

 La chienne égorgée est-elle tombée sur le ventre ?

 Putain de pays, me dis-je, putain de terre concassée par les dents vieilles fanées écornés de la Vieille Europe et qui attend son heure, ou qui a déjà eu son heure, qui l'a déjà eue et qui attend en souriant de voir

le fruit tomber.

 Les femmes au Burkina Faso

Anselme dit qu'il ne parle pas de politique car l’État a des oreilles partout, et que l'on risque de se faire tuer, à parler trop ouvertement de ce genre de choses. Je ne pense pas (je n'espère pas) que ce soit le cas, mais admettons. De toute façon Sumahilah, qui partage lui aussi notre table au maquis, ne s'intéresse pas quant à lui à ces questions ; musulman peu pratiquant, il a étudié à la medresa sans en tirer grand profit (il ne sait ni lire, ni écrire) et ne se passionne que pour les innombrables danses du Continent. Nous parlons donc des femmes, sujet éternel  et  inépuisable. Si elles représentent  un  important  pourcentage  de la population, les femmes sont tout de même au Burkina soumises à un patriarcat assez strict. Si leurs maris peuvent être polygames (enfin, seulement les plus riches) et adultères, elles-mêmes bien sûr ne peuvent guère prétendre à ce genre de libertés conjugales. Il est « légalement » possible de les battre, notamment lorsqu'elles ont insulté la famille lors d'une dispute, sauf, à en croire nos amis, si elles se retranchent dans la cuisine, qui est leur domaine réservé et inviolable. Gare à celui qui vient tenter de s'en prendre à sa femme dans la cuisine ! Il risque de se faire agresser à coups de cuiller, ce qui représente visiblement, toujours selon nos deux amis, un outrage très grave chez les Mossé. Difficile, cependant, de ne pas voir que les femmes jouent au Burkina un rôle de premier plan : présentes partout, dans les rues, sur les routes conduisant voitures et motos, tenant étal au marché, elles cousent, préparent à manger, tiennent les pause-café, les kiosques et les maquis et s'assurent que tout soit en ordre dans le foyer. « Femme nue, femme noire, j'ai grandi à ton ombre », a écrit Senghor : et il est effectivement impossible de ne pas être impressionné, toutes réflexions socio-économiques mises à part, par la puissance de la féminité africaine telle qu'elle s'exprime au Burkina, par la force de vie qu'elle  véhicule : « Et  la beauté me foudroie en plein cœur, comme l'éclair d'un aigle ».

Interlude II

Fatigue, chaleur. Démangeaisons constantes et peau cloquée de sueur moite, poisseuse, oppressante.

Je me sens crever à petit feu.

Mon corps se retourne et se retourne dans la braise ; poisson du midi dévoré sans hâte et sans appétit.

Le vert des arbres n'apporte aucun réconfort.

Dans mon champs de vision : tout rouge, rouge feu, rouge sang, rouge et noir, jaune volcanique et orange de combustion sans bruits (pourtant du bruit, il y en a).

Chantiers fantômes

Sur la route entre Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. Nous avons pris le car de dix heures, plutôt confortable, même si depuis près de deux heures un concert médiocrement enregistré de Oumou Sangaré me vrille les oreilles et m'interdit toute espèce de concentration. Par la fenêtre, nous pouvons voir des dizaines de chantiers abandonnés et de villages neufs désertés. Fantomatiques, ils émergent d'entre les têtes de mais et de l'ombre massive des baobabs. Certains habitants de ces cases sont simplement aux champs pour la journée, nous dira-t-on plus tard. D'autres ont fui à cause de rumeurs de fantômes, de mauvais sort. D'autres encore sont partis en ville pour trouver mieux que la vie rude des campagnes  (ils le trouvent rarement). Quant au reste, ces immenses bâtisses laissées à demi terminées, ces terrains vagues creusés en vain, c'est tout simplement la main nourricière de l’État Burkinabè qui s'est soudain retirée, comme elle le fait souvent. Demeure la délicate tristesse de ces constructions baignées dans les limbes, ces parpaings accumulés dans et au-dessus du vide et qui attendent que le mangeur d'âme, quel qu'il soit, leur donne souffle.

Bobo

Arrivée à Bobo-Dioulasso (au Burkina on dit plus simplement : Bobo), second ville du pays et cœur vibrant de la musique burkinabè. C'est ici que résident bon nombre des grandes familles de griots, presque absentes de Ouaga et du reste du pays. Sachant que les griots sont, techniquement, les seuls habilités à pratiquer la musique et le chant, tout comme seules certaines familles sont autorisées à pratiquer la ferronnerie, le fait n'est pas anodin, et explique la vitalité culturelle de la ville. Ici, on parle peu le Mooré : plutôt que des Mossé, on trouve à Bobo des Djullah, des Bobos donc, et des Peuls. Quand Ouaga est une ville très chrétienne, Bobo est assez majoritairement musulmane ; et si la capitale reste assez pro-Compaoré, Bobo, ainsi que le reste de l'Ouest du Burkina, est plutôt anti-, pour diverses raisons historiques, politiques et sociales (ethniques notamment, le président étant Mossi). C'est également une ville plus touristique, notamment à cause de sa Grande Mosquée (encore que nous n'ayons vu, quant à nous, presque aucun touriste), ce qui suppose certains désagréments, ainsi que nous ne tardons guère à nous en rendre compte. À peine débarqués, un taxi,  bien entendu malhonnête, nous amène pour une somme rondelette au centre Désiré Somé, un espace de formation artistique et artisanal dont Étienne nous a donné l'adresse, et qui propose également diverses solutions d’hébergement. La chambre, d'un confort douteux, est trop chère pour notre budget (3000 FCFA par tête de pipe, pas une fortune mais tout de même), mais faute de mieux nous la prenons pour cette nuit. En attendant de pouvoir y poser nos affaires, nous allons manger quelque chose dans le quartier (secteur 21), amas de maisons de briques et de tôle sur un sol rouge couvert de poule, de chèvres, d'enfants et de déchets variés, en cela fort semblable à Gounghin. Nous nous installons dans un maquis où la télévision est allumée, le volume poussé à fond. Au moins, les sudistes que nous sommes ne seront pas dépaysés : ce lieu improbable accueille la section locale du Fan Club de l'Olympique de Marseille (que les dieux me viennent en aide) et la douce et tendre voix qui jaillit à pleine puissance à mes oreilles ravies n'est autre que celle de Jean-Michel Larqué commentant  un match quelconque. Joie. Mais le riz-gras est bon ; une petite fille, mignonne comme tout, nous regarde le manger en riant de timidité. Au retour au centre, il y a foule : des acteurs, des musiciens et diverses autres jeunes personnes sont venues discuter à l'ombre de la tonnelle du bar. Certains sont des griots qui, le crâne ensevelis sous de fines dreadlocks, réparent leurs instruments (flûtes traditionnelles, balafons, etc.). David, trentenaire bedonnant et jovial, ancien administrateur du centre, qui travaille désormais pour la mairie de Bobo, nous parle de choses et d'autres. Le pauvre n'a guère dormi : son quartier est bâti sur une zone inondable et cette nuit, comme à chaque forte pluie, toutes les maisons se sont retrouvées remplies par plusieurs centimètres d'eau. « Je me réveille, et plouf, les deux pieds dans l'eau, et je vois mes sandales passer, portées par le courant ! » Les élus, des technocrates fraîchement débarqués et venus constater l'ampleur des dégâts et de leur impuissance, ont failli y passer, lynchés par la foule. David rallume une cigarette, s'esclaffe, puis change de sujet. Il se met à discourir sur les éléphants qui, trop nombreux, saccagent les récoltes, sur les lions (« celui qui a tué un homme une fois, continuera à tuer chaque fois qu'il en recroisera un »), et sur d'autres animaux locaux. Puis il parle de politique. Il n'est pas sûr que Compaoré doive partir. L'Afrique des l'Ouest, actuellement, selon lui, est une poudrière et le président burkinabè est l'un des rares à encore pouvoir maintenir debout l'édifice. « S'il tombe, le reste va tomber avec lui », craint-il. « Bien sûr, précise-t-il tout de même, c'est un militaire et il a son  passé. Il n'a pas les mains très propres et les gens qui l'entourent non plus, notamment ceux de sa garde personnelle, qui sont parmi les pires tueurs du continent ! Peut-être du monde! (Il le sait bien, son cousin, deux mètres treize, en fait partie, et c'est un fou). Mais, bon, est-ce qu'on peut se permettre de risquer pire pour avoir mieux ? » Lui, il n'en est pas sûr. Après quoi, il vante l'intelligence commerciale du bonhomme, notamment vis-à-vis des Chinois. S'ouvrir au marché mondial, ce genre de choses, avoir une meilleure visibilité dans un espace globalisé. Un peu las, je n'oppose pas grand-chose à ce discours, d'autant plus que notre interlocuteur est fort sympathique et, par ailleurs, issu d'une famille Mossi venue du Ghana, et fort érudit quant à l'histoire de son peuple, ses origines, ses premières grandes familles (les Ouédraogo étant la branche la plus ancienne, si je ne me trompe pas), ce qui fait de lui quelqu'un de très intéressant. J'allume une cigarette après l'autre, peu à peu inquiet de voir les moustiques commencer à sortir. La soirée se termine devant un cours de danse africaine, animé par un danseur époustouflant mais payant (cher !), hélas, et surpeuplé de blanches bourgeoises venue là suer en rythme pour faire couleur locale. L'ambiance a quelque chose de navrant -comment dire ? de trop expressément exotique -mais les gestuelles, tantôt guerrières, presque menaçantes, tantôt suaves, sensuelles, chaleureuses, serpentines, sont magnifiques, et les tambours des jeunes griots résonnent fort et beau dans la  nuit, alors tout est pardonné. Ne nous plaignons pas, et profitons du spectacle.

Discussion avec O., du centre Désiré Somé

Dans l'après-midi, au SIRABA ; c'est le sigle qui désigne le Centre  Désiré Somé, qui fut par ailleurs un musicien et danseur de la ville, décédé, dans la trentaine je crois, des suites d'une longue maladie, quelques temps seulement après l'ouverture du centre qu'il avait contribué à créer, et qui actuellement périclite (avec un y ? Non.). La journée a été brûlante. De plus, après la chaleureuse tendresse, dans la plupart des cas dénuée d'arrières-pensées, des habitants de Goughin, l’accueil mitigé des gens d'ici nous a quelque peu essoré. Nous ne nous sentons pas très à l'aise à Bobo, visiblement une ville moins franche (c'est du mois ce qu'il nous semble, pour l'instant, et de toute façon qu'est-ce que ça veut dire) que Ouagadougou. J*, lasse et songeuse, végète sur une chaise en osier. Une cigarette à la main, encore une autre de ces Exellence peu chère mais sans goût, un Nescafé posé en face de moi, je discute avec O., un jeune type relié au Centre par je ne sais quelle activité. Derrière nous les femmes discutent, effondrées autour du hamac, et le comédien mutique et barbu qui gère le Centre la journée stagne à côté du comptoir, les paumes calées sous les aisselles, regardant les mouches voler. O., qui a travaillé avec une association (religieuse ? D’Etat ? Une ONG ? Je ne sais pas) destinée à faire de la prévention au sujet des droits des femmes, notamment de l'excision, me parle au début de féminisme et d'égalité. «C'est compliqué, ici, dit-il, et il faut faire attention de ne pas brusquer les choses. Et puis, il n'y a pas de paysage unifié : chaque ethnie est différente. Avec l'association, certaines fois tout s'est bien passé. Une autre fois ça a failli tourner au vinaigre, et nous avons manqué nous faire lyncher par les habitants. Heureusement, une dame du village nous a prévenu». Il affirme cependant que d'énormes progrès ont été faits, dans pas mal d'endroits. Je lui demande d'où il vient. Il me répond qu'il est natif de Iako, dans le Nord, du côté du Mali. « C'est aussi le lieu de naissance de Sankara, dit- il, mais lui était un Mossi-Peul ». O. se met à parler de Sankara, toujours coulé dans sa chaise, après m'avoir emprunté une cigarette. « Les gens ne sont pas honnête, dit-il. Aujourd’hui, tout le monde le regrette. Mais à l'époque personne n'était avec lui, peu de Burkinabè ont compris sur le coup l'importance de ce qui se passait. C'était un fou. Un homme politique idéaliste et intègre, c'est à dire un fou. Et le problème c'est qu'il a voulu tout régler à la fois. Il a dérangé tout le monde.» O. me parle de l'ascension de Sankara, de sa formation à Pô, sa rencontre avec Compaoré, la constitution d'une cellule marxiste avec Zongo, Kabore,  Lingani  (il  les  dénombre  sur  ses doigts,  tâchant  avec  succès  de se remémorer les noms), le coup d’État de 1982 et la trahison de Jean-Baptiste Ouédraogo, qui écarte ses anciens «amis» révolutionnaires du pouvoir et fait même incarcérer Sankara après l'avoir nommé ministre, etc. etc. Il raconte tout, jusqu'au second coup d’État, celui de 1984, et le début de la révolution Sankariste. « On a pas réussi à égaler depuis ce qui s'est fait en ce temps-là, en juste trois ans. Il y a eu des débordements, mais aussi plein de mesures intelligentes, pour l'école, l'agriculture, tout ça...» « Il a défriché une voie alternative au développement», dis-je. « C'est ça, répond O. Le Burkina a alors fait un bond énorme. Mais ça s'est arrêté d'un coup. Blaise est un malin, je  pense que c'est lui qui faisait les manœuvres politiques et stratégiques dans le noyau formé avec Sankara. Le radicalisme de son « frère » ne lui allait pas, il a toujours été un pragmatique, un modéré. Et justement parce qu'il est pragmatique, il a décidé de se débarrasser de lui. Ça a été vite. La France l'a aidé, la Côte d'Ivoire aussi. Un soir, un détachement militaire est venu chercher Sankara pendant une réunion. Il est mort en brave. On a prétendu qu'il était armé, mais ce n'est pas vrai. Il est sorti calmement pour que les camarades avec qui il était ne soient pas blessés. Ils lui ont tiré une balle dans la tête, puis ils ont tué tous les autres. Ce n'est qu’une semaine plus tard que les gens ont su qu'il était mort. Pendant ce temps, Blaise a fait sa reprise en main. À Koudougou,  des centaines de militaires restés fidèles à Sankara et qui préparaient une résistance ont été nettoyés. Tu comprends ce que je veux dire quand je dis nettoyés ? Ils ont étés exterminés par les troupes de Compaoré. C'est un événement dont on ne parle jamais. C'est pour ça que les gens de Koudougou sont très opposés au pouvoir. Ça les a marqués ». Il marque un temps de silence. La nuit a commencé à tomber, et les moustiques sont sortis ; nous déplaçons  nos chaises pour profiter des derniers rayons du soleil et éviter les piqûres. Pensant soudainement à autre chose, O. dit : « Moi, tu vois, quand je vois un paysan qui est là, qui a sa famille, ses champs, sa petite maison, je me dis qu'il a une vie simple, d'accord, mais est-ce qu'il est dans la misère ? Je ne crois pas. Ça, pour moi, ce n'est pas la misère. Qu'est-ce que ça fait si il n'a pas de télévision, ni même d'électricité ? Tant qu'il n'a pas faim et que sa famille va bien. Chez vous par contre, il y a de grandes misères. J'ai vu un reportage à la télé, une fois. Il y avait une dame qui avait acheté plein de choses, mais qui ne pouvait plus rembourser, et qui était endettée pour toute sa vie. Elle va passer sa vie à rembourser de l'argent. Ça, c'est une misère ». Le soleil rougit du côté de l'horizon. Une clope pour lui, une autre pour moi. Il fait bon.

Arrivée à Sara

Nous ne sommes finalement restés que deux nuits à Bobo. Nous avions en effet demandé à Philippe, le type de Montpellier arrivé avec nous et venu inaugurer une école dans un petit village, de parler de nous au directeur de l'école. Il l'a fait, et le directeur m'a appelé. Je lui ai retourné son appel, et nous nous sommes donné rendez-vous pour le lendemain, car par chance, il devait se rendre à bobo pour régler quelques affaires. Au jour dit, il nous retrouve au Centre (quant à nous, nous avons tiré profit de la matinée pour visiter la Grande Mosquée, magnifique). Il se présente : Blaise Doumboué. C'est un grand gars, calme et au visage rieur. Il porte une chemise à manche courte et se déplace avec les mouvements timides d'un paysan débarqué dans la grand' ville, ce qu'il est effectivement. Nous nous mettons d'accord sur les modalités de notre participation, à savoir une semaine d'ateliers artistiques dans le cadre des cours organisés à l'école, le matin et l'après-midi, durant les vacances d'été. Puis nous préparons nos affaires et, deux ou trois heures plus tard, nous sommes déjà là- bas, après avoir quitté Bobo sans regrets et fait un voyage en car de une heure.  Le village s'appelle Sara , et il se trouve à 70 km de Bobo-Dioulasso  en direction de Dédougou, ville moyenne proche des frontières de la Côte d'Ivoire et du Ghana. Sara compte à peu près 5000 habitants, majoritairement des Bwabas, une ethnie assez réduite venue il y a longtemps du Mali et parlant le bwamou. Doumboué est le nom de famille Bwaba le plus répandu. Le village est réparti du chaque côté du goudron menant à Dédougou : à gauche les bâtiments publics, le dispensaire, la bibliothèque, le château d'eau (hors service depuis un an), la gendarmerie, mais aussi un garage, des boutiques et quelques habitations, et à gauche les maisons, en paille et en brique de terre cuite. Ce côté est lui-même découpé en plusieurs quartiers ; celui des Mossé, à l'entrée du village, celui des Bwabas, le plus grand, et enfin celui des Peuls qui, plus loin, gardent les bœufs. Pas d'eau courante, ni d'électricité. On tire l'eau du puits, et on génère du courant avec quelques panneaux solaires. La famille qui nous accueille est celle de l'un des frères de Blaise, Faustin, qui tient un petit maquis- pause-café. Dans une petite pièce sans fenêtre, on nous dispose des matelas au sol. Des chèvres et des poules gambadent dans la cour. Le repas mijote sur les braises. Sitôt arrivés, Blaise nous emmène voir Iréné. Celui-ci est le premier habitant du village (avec une cousine à lui) à avoir eu son baccalauréat, et c'est lui qui est le fondateur de l'association dont faisaient partie des français rencontrés à l'aéroport, qui ne sont en fin de compte restés qu'une seule journée au village. Parti de Sara avec son diplôme, Iréné était d'abord parti à Bobo puis Ouaga, avant de décrocher une bourse pour étudier en France, à Montpellier, où il est arrivé en 1982 et où il est demeuré. En 1992, à l'occasion de son retour triomphal au village, l'association S.A.R.A[1] fut créée avec des amis français, destinée à apporter une aide structurelle et financière à quelques projets. L'école dans laquelle nous allons travailler n'a pas été financée par l'association (c'est la municipalité qui a donné les fonds), mais elle porte le nom du bienfaiteur de Sara, en remerciement des services rendus : Iréné Karfazo Doumboué. Celui-ci nous attend, posé solide comme un roc dans la cour de la maison de famille où  il revient maintenant chaque année en août, pendant les vacances (il est enseignant, et conteur à ses heures). Massif, la voix douce et basse, les cheveux blanchis, il a cependant les yeux vifs comme ceux d'un enfant. Il repart demain, et les gens du village défilent pour lui faire respectueusement leurs adieux, parfois accompagnés d'un cadeau. Maladroit, un jeune homme s'approche et lui tend trois petits poissons en s'excusant que sa pêche n'aie pas été meilleure. Pendant ce temps-là, face à la famille affairée autour des brasiers où de grosses femmes en boubou font cuire du mais et la nourriture du soir, on disserte, on rit et on boit le dolo, l'âcre bière de mil artisanale, servie dans des calebasses. La nuit est tombée. « Ce soir n'est pas un soir comme les autres, nous prévient  Iréné : une cousine à moi, native de Sara mais qui n'y est pas retournée depuis  la mort de son père, quand elle était toute petite, est de retour. Elle vivait au Bénin. Un jour que j'étais de passage là-bas, j'ai pris contact avec elle, on a échangé des messages, et voilà. » Nous sommes invités à la fête : pour l'occasion J* dansera et moi, je ferais de la guitare. Bon. Nous allons d'abord manger puis, une heure plus tard, nous partons sur un petit chemin de terre, une lampe-torche à la main, rejoindre la maison où auront lieu les festivités.J*setientleventre:le,sortedegeléedemais,estmalpassé. « Vous avez de la chance, dit Iréné : vous allez pouvoir assister à la danse des femmes, ma danse préférée ! » Nous arrivons. On nous assoit sur des chaises en plastique blanches. Les griots ont déjà commencé leur musique endiablée, les tam-tams résonnent fort dans la nuit, lourdement étoilée. Le balafoniste égraine des notes d'allure presque psychédélique. La cousine est là, l'air un peu maussade (et en vérité à aucun moment je ne lui trouverai l'air ravie d'être ici). Au bout d'un petit moment, la danse commence. Les femmes se mettent en demi-cercle, sur fond d'une musique frénétique. Une par une ou deux par deux, elles s'éloignent, improvisent ou non quelques pas de danse, puis se précipitent vers les autres, dans les bras desquelles elles se laissent tomber en arrière. On  les rattrape, puis on les jette en l'air, et elles retombent élégamment sur la pointe de leurs pieds. Peu à peu, il y a de plus en plus de femmes et le  cercle s’agrandit. L'une des danseuses, petite et trapue, exécute des compositions chorégraphiques extatiques avant de se jeter avec passion dans les bras qui l'attendent. Les femmes sont hilares, et paraissent bien s'amuser. Elles se moquent d'un homme qui tente de les imiter. La chose dure à peu près une demi-heure, jusqu'à ce que des hommes soient conviés à rejoindre la danse, ce qu'ils font après s'être mis pieds nus et avoir pris une sandale dans chaque main. Alors, ils font des pas de danse, sous les quolibets des femmes qui les repoussent, les font revenir, puis les repoussent encore. Les griots sont en furie (et J* quant à elle, est de plus en plus mal. Son indigestion se précise). Une autre demi-heure passe, dans une danse entrecoupée de pas, de mouvements et de moments dont la logique et le sens m'échappent. Puis la musique s'arrête. C'est à toi, me dit Blaise tout souriant. Mon dieu. J* n'est bien entendu pas en état de danser. J'abandonne ma cigarette, tremblant, saisis ma guitare, et vais m'asseoir au centre de l'assemblée. Je sue d'angoisse à grosse goutte, par le front, les aisselles, la raie du cul, partout. Tous les yeux sont tournés vers moi, curieux, avides. Ils attendent. Je commence par une petite composition sur une rythmique orientale. Deux types se sont rapprochés pour m’enregistrer avecleurs portables. Puis, à court d'idée, je chante Ginette, des Têtes Raides : « Et la mer ça n's'invente pas / et nous on crève à rester là... », en sifflant l'air d'accordéon. Ils rient, applaudissent, et moi je suis à moitié mort. On me dit qu'ils ont beaucoup apprécié ; le lendemain encore des femmes me féliciteront, au  village. Les tam-tams reprennent leur musique, et les danses continuent : danse du cultivateur, du tisserand... Puis on libère les griots après leur avoir glissé leur paye, et on passe au repas. Je respire mieux. L'ambiance est légère. Au milieu du repas, j'emmène J* vomir un peu plus loin : le tô vient de ressortir ; il continuera à la travailler toute la nuit.

Rimbaud

Les jours de chaleur intense comme celle d'aujourd'hui, je comprends mieux la colère et le dégoût de Rimbaud en Abyssinie.

Visite de Sara

Les ateliers ont commencé à l'école, et ils se passent bien. Ils ont lieu de huit heures à midi, puis de 15 à 17 heures ; le reste du temps, nous le passons à endurer la chaleur sans rien faire, ou à visiter le village en compagnie de Blaise. Un matin, il nous emmène faire un tour. Il nous montre d'abord la forge de Sara, lieu magique où l'on peut se réfugier pour se protéger de l'éclair (ou, quand on a souhaité qu'il tombe sur quelqu'un, pour annuler cette demande malheureuse). L'enclume est constituée d'un gros rondin de bois enfoncé dans la terre, et  Blaise se remémore avec émotion l'énorme fête qu'il y eut au village à l'occasion de la découpe, du transport et de l'installation de ce tronc. Il était enfant. C'est une fête qui a lieu très rarement, précise-t-il, car les enclumes ainsi faites durent très longtemps. Une nuée de gamins crasseux nous suit, intriguée : ils ont rarement l'occasion de voir des blancs. Ici et là de jeunes baobabs s'élèvent, auxquels une chèvre est parfois accrochée, occupée à brouter l'herbe rase et sèche. Dans chaque cour, des femmes s'activent au sein de la maison ; à cette heure-ci comme à bien d'autres, le village leur appartient, ainsi qu'aux enfants. À chaque coin de rue un bonhomme effondré sur une chaise nous salue d'un signe de main : «M'fo!» Nous passons dans le quartier Djullah, où se trouve la belle-famille de Blaise dont la femme, Aoua (Ève en arabe)  est Djullah et musulmane, convertie au christianisme lors du mariage, comme le veut la coutume, son mari étant catholique comme la plupart de Bwabas. Les chenilles de karité reposent dans la cour, couvertes de mouches. Le soleil tape lourdement, à huit heures déjà. Plus loin, nous rencontrons le tisserand qui, sur un métier à tisser construit à la main avec du bois, tisse de coûteux pagnes traditionnels (15 000 FCFA l'unité, 22 euros, une fortune) qui lui demandent tout de même deux ou trois jours de travail. Nous lui indiquons que nous ne sommes pas preneurs, et nous poursuivons notre chemin. Plus loin, après un champ de maïs, il y a la seconde école de Sara, la plus ancienne, celle où Blaise a étudié. Dans la cour, il nous montre des arbres qu'il a lui-même, avec ses petits camarades, planté lors de la révolution Sankariste, lorsqu'il était enfant. Il fait frais, à leur ombre. Nous rejoignons le goudron où des groupes de femmes et d'enfants reviennent de la cueillette des chenilles. À l'entrée du village, sur la droite, un impressionnant baobab, au tronc immense, s'élève à plusieurs dizaines de mètres. « Il est vieux, mais pas autant que le village », précise Blaise en saluant de la main une bergère qui passe avec ses brebis. En effet selon lui, les Bwabas sont présents ici depuis l'Empire du Mali, au XIIIè siècle. « Le village dans lequel nous vivons, cependant, est moins ancien, nous dit-il encore : le Sara d'origine se trouvait là-bas (il désigne un espace à une petite centaine de mètres, derrière le dispensaire). Mais les Bwabas étaient de grands guerriers, et lors de la colonisation ils ont résisté aux blancs. Et les blancs ont tout brûlé, les maisons, les arbres, tout. Il ne reste que quelques ruines.» Nous continuons à avancer. «Là-bas, c'est le quartier du chef du village et de sa famille, dit Blaise en nous montrant un ensemble de maisons en brique. C'est lui qui règle les conflits». Le maire s'occupe de tout ce qui est administratif, et le chef, des problèmes de la communauté. « Mais dans le fond, affirme-t-il en riant, notre fonctionnement est plutôt anarchiste. Nous réglons nos problèmes entre nous, pas avec les autorités. Nous nous réunissons et nous parlons de ce qui ne va pas. Si certains ont des problèmes de nourriture, on les aide. Nous sommes solidaires. C'est comme ça». Je souris, amusé et ravi.

Une morte au village

Une vieille dame de Sara est morte aujourd’hui, piquée par un aspic, après trois jours d'agonie. Il n'y a pas d'anti-venin au village, car ils coûtent trop cher. L'infirmier en chef (il n'y a pas véritablement de médecin) du petit dispensaire n'a pas pu faire grand-chose. Elle a été enterrée le soir même dans sa maison, comme le veut la tradition animiste. Des griots sont venus jouer pour l'accompagner. « Si jamais elle était morte à en voyage, dit Blaise, ils seraient allés jouer à l'entrée du village pour indiquer le chemin du retour à son âme. Si ça avait été une femme récemment mariée, après quelques jours la famille serait venue frapper à la porte de la maison pour lui demander de revenir à son foyer de naissance. La vieille repose maintenant avec ses ancêtres, au milieu de ses enfants et petits enfants. Demain, nous n'y penserons plus.»

Faustin veut tenter sa chance

Faustin était conducteur de poids lourds, mais il a été renvoyé après un  accident, sans indemnités, bien sûr. Il est alors rentré au village, où il s'est marié et a fini par monter un pause-café. Il nous demande de lui parler de la France. Il sait que là-bas les travailleurs ont des droits, alors que ce n'est pas du tout le cas ici. Il nous écoute avec cette mine stupéfaite, ses tics d'étonnement qu'il prend toujours quand on lui parle. Il aimerait tenter sa chance. Il a un ami, à Montpellier, qui pourrait l'aider s'il venait en France. Je lui parle des sans- papiers, des travailleurs illégaux, de la police et de Manuel Valls : j'espère avoir pu lui faire passer un peu le goût du Grand Voyage...

Discussion avec Blaise

Il est vers 19 heures. Blaise, comme souvent, a mangé avec nous, à côté de « la vieille » (sa mère), qui se trouve à un mètre de la porte de notre chambre : une tombe en carreaux de piscine blancs et bleus, imposante, sur laquelle jouent, et dorment parfois, les petits-enfants, où l'on fait sécher les pestilentielles graines de sumale (une épice par ailleurs délicieuse) et où grimpent les chevreaux du village. Pour le moment, nos assiettes y sont posées. L'air est parfumé d'une forte odeur de citronnelle, destinée à protéger notre peau des moustiques sortis dès les premières heures du crépuscule. Je fume, J* grignote un bloc d'eau potable en sachet, Blaise est solidement calé dans sa chaise. Il nous parle d'abord des femmes. « La vie est très dure pour elles, ici », dit-il en ponctuant ses phrases de l'inévitable : « Ah ! Vraiment ». « Elles le lèvent à cinq heures, elles vont aux champs, puis elles rentrent, elles s'occupent des enfants, elles  font à manger, puis elles font la lessive, puis elles refont à manger, et si la nuit l'homme la réveille il faut le satisfaire, et ainsi de suite, chaque jour. Ce n'est  pas une vie facile ». J* acquiesce. J'écrase ma cigarette sur le sol rouge. Puis Blaise se met à parler de Compaoré, qu'à l'évidence il n'aime pas. Lui-même était enfant lors de la Révolution Sankariste ; il s'en souvient comme d'un paradis. C'est lui qui emploie ce terme : paradis. « À l'époque, à l'école, dit-il, nous avons planté des arbres, que vous avez vus. On  portait  des habits pas chers, on était solidaires, on tentait de vivre autrement, simplement. Il y avait des chants, des danses, du dessin. Depuis, ah ! Tout le monde est devenu bourgeois ». Il rit. « Et la culture, on n'en parle plus. Regardez notre village. Nous n'avons pas de professeurs, on n'en envoie pas ici (les cours sont en grande partie assuré par les jeunes gens lettrés du village). En arrivant au brevet la plupart des élèves ne savent même pas lire. Ils sont très peu, presque aucun, à pouvoir décrocher leur bac, pour aller ensuite à l'université. L’État ne donne rien pour l'enseignement. Encore moins pour l'enseignement artistique ». Il poursuit : « Compaoré a trop duré au pouvoir. Et on sait ce que deviennent les dirigeants qui durent trop : ils finissent comme khadafi ou Gbagbo (il en indique encore d'autres : la liste est longue en Afrique), ça se termine mal et ils laissent un pays en ruine. Il faut du changement ». Lui-même fait partie de l'opposition : il milite au sein du MPP (Mouvement du Peuple pour le Progrès), un parti créé en 2011 par des dissidents du Parti officiel. Les statuts, que j'ai pu consulter le lendemain, indiquent que le ligne idéologique du MPP est la sociale- démocratie, et que le mouvement souhaite assurer la souveraineté économique et politique du pays, lutter contre la corruption et les inégalités, défendre une justice indépendante, soutenir l'essor d'un développement durable et enfin, se diriger vers une parité homme/femme. Un beau chantier, effectivement, auquel Blaise a l'air de croire avec force. « Bien sûr, ce n'est pas facile, concède-t-il : pendant les élections, le parti présidentiel vient avec de belles voitures et ils distribuent des cadeaux, et nous nous faisons nos tournées en bicyclettes ! » Il sourit. Il ajoute pour terminer : « Mais les burkinabè ne sont pas idiots. Comme ils voient que de toute façon aucune des promesses qu'on leur fait n'est respectée, maintenant ils disent : C'est  bon,  donnez-nous  les  cadeaux,et partez !»

Société d’enfants

Les enfants de Sara me font penser à ceux de Moonrise Kingdom, ce  magnifique film de Wes Anderson. Libres et débrouillards, ils ont leur propre société, leurs propres codes, leurs propres chefs. Le matin, dès cinq heures, c'est cette société d'enfants qui nous réveille : ils sont là, dans la cour, à jouer d'une sorte de harpe à une corde qu'ils ont fabriqué avec du fil de fer, un morceau de bois et une boîte de Nescafé, à discuter bruyamment de choses que nous ne comprenons pas, à rire, à jouer et à se battre. Ils sont seuls. Plus tard, arrivent  les adultes et nous-mêmes, nous sortons du lit. La journée, ils vont et viennent, nous suivent par grappes de trois en poussant devant eux un pneu usé, libérant les chèvres attachées aux arbres, s'insultant. Autre part dans le village ils labourent les champs, tirent les bœufs, coupent les arbustes, gardent les bêtes. Puis vient le soir. À neuf heures, quand les plupart des adultes sont partis se coucher, ils sont encore là. Ils plaisantent, se racontent des histoires, font de la musique. Ils rient très fort et ils ont l'air heureux. J'espère qu'ils le sont. Aucun adulte, d'ici ou ailleurs, ne pourra jamais comprendre ce qui se passe à l'intérieur de ces petites sociétés d'enfants bagarreurs et définitivement incontrôlables. Plus tard viendra la chute. Pour le moment ils ont là, crasseux, pieds nus, ils font du bruit et s'emparent d'une nuit désertée par les adultes, et moi je voudrais les rejoindre mais je ne peux pas. Alors je me contente de me plaindre parce qu'ils m’empêchent de dormir.

OGM a Sara

À Sara, le mil et le maïs que nous avons consommés, ainsi que le coton, sont issus de semences génétiquement modifiées. Emmanuel, le plus grand fils de Blaise, me l'apprend au cours d'une promenade dans la brousse, sous une chaleur accablante. Je lui avais d'abord demandé d'où venaient les pesticides dont ils se servaient pour traiter leurs cultures. « Nous les achetons à la SOFITEX, m'a-t-il répondu. C'est également eux qui nous fournissent nos semences ». Puis il précise : « Ce sont des OGM. Génétiquement modifiés ». Devant ma consternation, il ajoute : «Il y a une dizaine d'années ça n'était pas comme ça, tout était naturel. Mais la SOFITEX est venue et elle a donné le choix entre les OGM et les semences normales. Ils ont dit qu'avec les semences le rendement était meilleur, et qu'il fallait moins traiter. Alors, les gens ont choisi les OGM». De retour au village, je feuillette un numéro de Jeune  Afrique (une revue qui paraît décidément se satisfaire de son statut d'organe de propagande des pouvoirs africains, du moment qu'ils soient néolibéraux), qui pour diverses raisons s'était retrouvé dans mes bagages. J'y apprends, dans un dossier spécial consacré au Burkina, que la SOFITEX est la société burkinabè des fibres textiles. Jeune Afrique accorde un entretien à son directeur d'alors (le numéro date de février-mars 2012, je ne sais pas si ça a changé depuis), Mr. Jean-Paul Sawado qui, dans une photographie, nous donne à voir sa tête d'ordure mal recyclée.  J'y lis, en en-tête de l'article : « Sur les OGM, notrebilan est très positif ». Et de détailler les accords trouvés avec les producteurs, qui avaient protesté contre les engrais trop chers et un prix de vente de leur marchandise jugé trop bas ; mais aussi d'exposer les sommes mirifiques mises en jeu : des milliers de tonnes de coton produites, et des accords à hauteur de 77 milliards (117 millions d'euros) et 50 milliards (76 millions d'euros) de Francs CFA, respectivement avec le Pool Bancaire national et avec le Pool bancaire international. Sawadogo promet aussi de faire baisser le prix de vente, exorbitant, des semences OGM, en le faisant passer de 27 000 à 24 000 le sac.  Il semble avoir raté : à en croire Emmanuel, le kilo de graine se vend à 25 000 Francs CFA, soit près de dix fois plus que les semences non-OGM (2500-3000 le sac). Avec, bien sûr, stricte interdiction de replanter ces semences. Je demande à Emmanuel ce qu'il pense de tout ça. Il n'en sait trop rien. « Les  balles de cotons transgéniques sont plus petites, dit-il, mais c'est vrai qu'il y en a un peu plus. Il hausse les épaules : « Je sais qu'il y a quelque chose qui ne va  pas là-dedans , mais c'est comme ça ». Une chose est sûre : le travail dans les champs de coton est dur, très dur -OGM ou pas il faut tout de même traiter, puis ramasser les balles de coton. Sawadogo pense différemment, bien sûr : « Pour un hectare cultivé [avec des semences classiques], il faut entre six et huit traitements […]. Avec les semences transgéniques [...], deux traitements […]. Cela permet de réduire le coût économique  et  de  sauvegarder  l'environnement ». Puis il met en avant une productivité supérieure de 30 % dans les champs OGM (« si le programme de fertilisation est respecté », évidemment). Ces arguments ne paraissent pas émouvoir Emmanuel outre mesure : « Je ne sais vraiment pas si c'est mieux ou moins bien », répète-t-il. On peut cependant penser que pour une communauté paysanne déjà pauvre, et pour laquelle cultiver un hectare de coton (en plus de leurs champs de subsistance)  est déjà énorme, devoir chaque année payer à nouveau des semences coûteuses est un poids relativement inutile. Sans compter les risques sanitaires. « On ne nous a pas parlé de ça », dit Emmanuel, qui ignore aussi que les plantes OGM contaminent irrémédiablement tous les champs des environs. Déjà assommé par le soleil de onze heures, je soupire. Autour de moi, des millions de plans génétiquement modifiés croissent dans la terre rouge. Des enfants en guenilles s'y entrevoient, poussant devant eux une charrette à bœufs. Nous avons déjà pu constater ici que la manne cotonnière, si rentable, profite pour le moment bien peu aux cultivateurs de Sara, village sans eau courante, sans électricité (ce qui n'est pas si grave), et surtout sans médecins, ni médicaments, ni professeurs, ou trop peu, en tous les cas (ce qui est déjà plus problématique). Et qui se trouve derrière tout ça ? La réponse, évidente, nous est donnée par Sawadogo lui-même en conclusion de l'entretien : « On discute actuellement avec la firme Monsanto (qui a introduit le gène BT dans les variétés burkinabè, précise l'article) pour voir comment produire des semences OGM pour les pays de la sous-région ». Monsanto, bien sûr. Qui prépare déjà sa future conquête de toute l'Afrique de l'Ouest. Un immense dégoût m'envahit. Au dehors, la chaleur est toujours plus insupportable, et des enfants vont et viennent en grignotant des pousses de mais grillées au feu de bois.

Dernière soirée à Sara

Dernière soirée à Sara. L'un des grands frères de Blaise a fait du poulet grillé avec des oignons et du piment, et moi un poulet au vin, qui rencontre un franc succès. Il y a là Blaise donc, Faustin, le « Major » qui tient le dispensaire, le chef de la gendarmerie, un type joyeux et bien en chair, gros fumeur (c'est rare ici), J*, et moi. Les Brakinas s'empilent sur la table, et l'ambiance est chaleureuses malgré la pluie. Un orage démentiel est tombé sur le village à la tombée de la nuit. Des éclairs zèbrent le ciel avant d'aller éclater quelques kilomètres plus loin. Les nuages clignotent. Pendant ce temps-là, nous  discutons de tout. De sorcellerie : nos amis nous parlent de gris-gris, de sacrifices et de totem. De la viande de chien, dont la consommation est sensée, pour les Bwabas, protéger des envoûtements. Seuls, ceux qui ont le chien pour animal-totem (ce qui signifie, nous dit-on, soit que cet animal a fait du bien aux ancêtres de la famille, soit qu'il leur a fait du mal) ne peuvent en manger en aucun cas. Le totem de nos amis est le boa. Ils n'en mangent donc pas non plus. Pire : si le chef de la gendarmerie croise un boa, cela signifie que quelqu'un va mourir. Blaise précise que l'habitude de manger du chien est  récente,auvillage ; il y a vingt ans on ne le faisait pas. Il suppose que c'est le manque de nourriture qui a provoqué ce nouveau comportement alimentaire. On mange aussi les chats, mais bien peu : ils sont difficiles à attraper, et ils se méfient. Puis nous parlons des femmes : de la dureté de leur condition, que chacun reconnaît mais que aucun ne paraît prêt à changer. De l'horreur des mariages forcés. Du poids de la tradition familiale. De violence : à un moment de la soirée en effet, Faustin disparaît, ainsi que le Major, pour reparaître en furie. Un jeune type du village a frappé sa femme au visage, jusqu’au sang, si bien que le Major a du lui faire trois points de suture au crâne. Tout le monde est consterné. Le chef de la gendarmerie demande à Faustin de lui ramener le fautif. Enattendant  son retour, il nous dit que lui-même ne peut pas faire grand-chose dans ces cas-là. Il y a rarement des plaintes déposées. Les choses se règlent en famille ; les parents du mari vont demander pardon aux parents de la femme, ceux-ci acceptent les excuses, et c'est terminé. La loi traditionnelle l'emporte toujours face à la loi officielle. L'orage s'est calmé. Le mari arrive, un jeune gars qui garde les yeux rivés au sol, et le chef disparaît quelques temps avec lui. Quand il revient, il commande une tournée générale de Brakina (nous sommes déjà tous un peu ivres). J'allume une énième cigarette. Après avoir un peu parlé des prochaines élections, de l'opposition, du président Blaise et du MPP, puis encore de l'affaire de ce soir le chef, pour détendre l'atmosphère, raconte une histoire : « C'était lors d'un stage de formation. Un jeune type, un technocrate, était venu nous poser des questions, il fallait répondre, une sorte d'examen. L'une des questions était : pourquoi le monde est-il un village planétaire ? Moi j'ai répondu comme  il faut, la globalisation, les moyens de transport, internet, bla bla. Mais un  ancien de la troupe, l'aîné de la bande même, n'était pas content. Il disait : alors à moi, qui suis gendarme depuis trente ans, ce jeune crétin arrive et il me pose ces questions idiotes ? Il a été le premier à rendre sa copie. Dessus, il avait marqué : « Le monde est un village planétaire car le monde est un village qui plane », et il avait dessiné des oiseaux en train de voler sur la feuille». Nous rions tous à gorge déployée dans la nuit, désormais plus sereine.

Coupures extraites d’un vieux journal, daté du 2  juin 2014

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Meeting de l'opposition

'CARTON ROUGE' CONTRE LE REFERENDUM  Les militants et sympathisants d'une trentaine de partis regroupés au sein du Chef de file de l'opposition politique (CFOP) se sont retrouvés au stade du 4-août, le samedi 31 mai 2014 pour un meeting. Ils ont, une fois de plus, clamé leur refus de la mise en place d'un Sénat, de la modification de l'article 37 de la constitution et de la tenue d'un référendum.

« La lutte finale »

 Le président de l'Union pour la renaissance/Parti Sankariste (UNIR/PS), Me Bénéwendé Sankara, lui a indiqué qu'-delà des encouragements et des félicitations pour la mobilisation de ce joir, il faut qu'il y ait l'unité, la cohésion et la solidarité au sein des partis politiques de l'opposition. « Parce qu'il s'agit de la lutte finale. Il n'y a plus de mi-temps. Nous sommes sortis pour dire que nous avons les ressources physiques et mentales pour gagner ce combat avec vous. Comme un seul homme, ce peuple, dans la discipline, organisé, et conscientisé, fera en sorte que l'alternative soit effective », a-t-il fait savoir. Une opportunité que le président du Mouvement du Peuple pour le Progrès (MPP), Roch Marc Christian Kaboré a saisi pour faire inviter les militants à faire en sorte que le message soit entendu par l'ensemble des Burkinabè. « Nous voulons le respect de la constitution », a-t-il martelé.

Pour mieux réussir cette phase de dissuasion, a annoncé le CFOP, par ailleurs président de l'Union pour le Progrès et le Changement (UPC), Zéphirin Diabré, la direction politique de l'opposition a lancé le mot d'ordre de la mise en place de Comités contre le référendum (CCR) dans toutes les contrées du pays et dans chaque pays d’accueil pour la diaspora. « Ces CCR seront le fer de lance de notre combat démocratique », a-t-il signifié. Il a par la même occasion rassuré tous les pays frères, les partenaires et les amis du Burkina Faso, que contrairement à une propagande distillée ici et là, un changement n’entraînera ni chaos, ni recul, ni instabilité et encore mois  une guerre civile. « Notre peuple est mature et ses leaders ont le sens de la patrie»,a rappelé Zéphirin Diabré. Dans le même ordre d'idée, il a poursuivi en annonçant : « le combat ne fait que commencer ».

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Les Nounalais à Blaise Compaoré

« Nous vous souhaitons 50 ans de règne »

Le président du Faso, Blaise Compaoré, a rencontré, le samedi 31 mai 2014 dans la commune de Nouma, la population de la province de Kossi. À l'occasion, les représentants des différentes couches sociales ont soumis au chef de l’État, des doléances.

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Pastoralisme au Burkina Faso

Les éleveurs de l'Ouest préoccupés par la réduction des pâturages.

L’association Kawrane signifiant en langue fulfulde « Entente » a organisé un atelier sur le thème : « La réduction des pâturages dans l'Ouest du Burkina Faso : une analyse des jeux de pouvoir locaux et nationaux entre les acteurs de l'élevage ». C 'était le samedi 24 mai 2014 à Bobo-Dioulasso.

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A la société civile non  politisée

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La deuxième édition de la journée culturelle organisée pour promouvoir la patrimoine culturel burkinabè, s'est tenue le samedi 17 mai 2014 à l'école Niangoloko Koko. Placée sous le thème de la parenté à plaisanterie, cette journée a impliqué plusieurs communautés vivant dans la cité du Santa

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Situation politique nationale

Des OSC de Bobo dans la rue contre la modification de l'article 37

La coordination du collectif anti-référendum (CAR) a organisé une marche suivie d'un meeting, le samedi 31 mai 2014 à Bobo-dioulasso. Elle a protesté contre la tenue d'un éventuel référendum au Burkina Faso afin de modifier l'article 37 de la Constitution.

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Situation nationale

Des OSC recommandent un dialogue social apaisé

Dix organisations de la société civile partenaires du programme démocratie, droits humains et genre, appellent à un dialogue apaisé dans le cadre de la gestion de la situation sociopolitique nationale. Elles s'expriment dans le communiqué ci-dessous, parvenu à notre rédaction.

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Nuit d'hommage aux chefs traditionnels

Reconnaissance des qualités de médiation des bonnets rouges

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Retour à Gounghin

Dimanche matin, nous avons laissé Sara avec tristesse (ce bon Blaise, surtout, va nous manquer) pour prendre un bus qui nous a mené à Dédogou où, après quatre heures d'attente dans la chaleur et les mouches de la station sans compter l’agressive nullité des clips de house africaine qui passaient sur le téléviseur accroché au mur (des clips musicalement indigent et idéologiquement douteux : machisme outrancier, vulgarité, argent roi), un autre bus nous a reconduit à Ouagadougou. Nous y sommes arrivés vers 18 heures, lessivés. Le trajet était beau, cependant, bien qu'excessivement plat : marchés rutilants, arbres tropicaux à l’ombre desquels des silhouettes s'affalent, infinités de maisons de brique au-devant d'un horizon tapissé de champs de mais. La compagne et la ville sont deux mondes, ici. Après le calme de Sara, la frénésie et la pollutionde Gounghin surprend, et fatigue. Nous sommes tout de même heureux de rentrer ; dès le lendemain nous retrouvons des têtes familières, voisins, commerçants, connaissances et amis. Le spectacle de conclusion des vacances artistiques de l'Inafac (le programme auquel nous avons participé), le 29 au soir, s'est bien passé, nous dit Seidou, le professeur de dessin. Le ministre de la culture en personne était là. Il s'est extasié devant le mur du bâtiment, par moi-même et quelques (deux) autres repeint en blanc étincelant afin que Stéphane et Seidou puissent y rafraîchir l'intitulé qui y était jadis inscrit, et que la pluie avait fait partir : INSTITUT NATIONAL DE FORMATION ARTISTIQUEET CULTURELLE. « Le ministre a promis que des fonds seraient alloués à l'institut », se réjouit le professeur ; à voir s'ils tombent un jour. Puis Seidou, tout sourire, trépidant comme à son habitude (J* et moi l'avons surnommé Mr Bonheur), nous révèle sa surprise : les T-shirt qu'il a lui-même réalisés à partir du logo que j'avais suggéré et conçu lors d'un atelier, à partir d'une idée au demeurant relativement simple : un enfant, bras écartés, tenant dans une main u djembé et ayant dans sa besace du matériel d'écriture et de dessin. Il me remercie, s'extasie des bienfaits de l'échange, vitupère contre les vieux professeurs coincés de l'Institut, s'agite de tous côtés, et finit par repartir comme il était venu. Pour le reste, rien n'a changé à Goughin. La famille de bande de Zobra, Freddie, et consort continue à jouer aux cartes et à boire du thé à l'ombre sur les tapis du Pentagone. Mae a changé de perruque. Fati a de nouveaux habits, très élégants. Étienne et Alain, par contre, ne sont pas là : La Cour des Miracles semble bien vide sans eux. Anselme n'a toujours pas été payé par son patron. Stanislas a repris le travail. Romuald profite de sa famille; Marc vient tous les jours pratiquer son saxophone. Il fait beau, c'est à dire que le ciel est couvert et pluvieux, et l'air est frais. Nous avons une semaine pour profiter de cette torpeur avant de rentrer en France.

Interlude III

Putain de pays, je le répète encore, putain de pays. La viande blanche fermente au soleil. J'espère avoir en moi, quelque part, même tout au fond,

une âme Africaine.

Une âme enchaînée à fond de cale, une âme de ramasseur de coton.

Une âme sur le pied de guerre, une âme blessée par le fouet, une âme vendue,

une âme transposée sur un autre continent et qui la nuit se rassemble pour invoquer les ancêtres,

et pour danser comme un mort-vivant et chanter à voix basse des versets de la Bible sur une guitare écorchée,

une âme écrasée dans un Ghetto.

Une âme cherchant Dieu. Une âme ne le trouvant pas.

Une âme dressant ses poings gantés sur un podium de Mexico.

Une âme de boxeur venu couvrir d'insultes un adversaire, en Afrique,

une âme-grenade, une âme-chanson, une âme-poème ou une âme-kalachnikov. Une âme-soldat de six ans droguée à la colle et à la poudre.

Une âme assassinée en 87.

Putain de pays, foutu Continent. Vol des mouches et puanteur du poisson vidé sur le sol des maquis et de la bière bue par litres en plein soleil. Odeur d'huile des boubous colorés, femme en lessive, marmots hurlants. Le goudron suinte des démons par centaines.

Fatigue

de tout ça. Passion pour tout ça. Il y a quelque chose qu'ils savent et que, moi, je ne comprends pas.

Marc

Nous ignorons les raisons qui ont poussé Marc à fuir le Togo pour le Burkina, il y a treize ans. Nous avons seulement cru comprendre que son père était un grand magicien vaudou. Qu'il a quitté le pays une nuit d'éclairs et de feux sans fin. Que là-bas, beaucoup le croient mort et, selon lui, fuiraient dans la brousse s'ils le voyaient revenir. Ses jambes sont attaquées par la polyo ; il parle peu. En cet après-midi il est là, devant nous, à boire un jus. Il évoque les femmes. Comme beaucoup ici, il aimerait marier une femme blanche. Comme beaucoup, il pense que les femmes d'ici ne pensent qu'à l'argent. Il évoque sa hantise de l'infidélité -une paranoïa extrêmement répandue au Burkina, bien que les femmes mariées ne puissent s'éloigner de plus de cent mètres du foyer sans l'accord de leur mari, même pour aller visiter leurs parents. Il nous parle des rituels de séduction dans les campagnes, très longs et fastidieux, et dans lesquels la famille joue un rôle prépondérant. Ici, hommes et femmes évoluent dans deux mondes à part, qui se croisent peu et ne se comprennent pas. Certaines femmes y perdent la vie : ou leur liberté, c'est tout comme. Certains hommes, comme Marc, y gagnent une tristesse qui s'ajoute à un destin déjà compliqué. C'est ainsi. Nous finissons nos jus et il repart, clopin-clopant, travailler son instrument et méditer sur la fin prochaine, il l'espère, de sa vie errante de musicien célibataire.

Dernières images de Sankara

Ici et là le visage de Sankara nous sourit, imprimé sur des badges et des autocollants, à l'arrière des véhicules ou dans les magasins. Tracé en blanc sur quelques murs de brique rouge, son nom resplendit. On ne tue pas une utopie si facilement. Certains ici croient encore en une société libre et réunifiée : hommes et femmes, blancs et noirs, riches et pauvres, civils et  militaires, artistes et paysans. J'espère que le temps leur donnera raison un jour -sans doute, malheureusement, bien après 2015, quoi qu'il puisse se passer d'ici là.

Départ

Aéroport de Ouagadougou, samedi soir. Dernier buffet à volonté pour les moustiques ; nous aurons laissé ici deux ou trois litres de sang.

Adieu à Compaoré -à jamais j'espère. Et que le diable l'emporte.

Adieu aux mouches, à la chaleur, aux fumées de poussière ocre, et le reste.

Adieu à Romulad, le bassiste mélancolique. À Marc le saxophoniste maladroit, envoûté -Take five. À Stani. À Bonaventure, Pantagruel africain. À Blaise le tendre -à son école et aux enfants-, aux courageux villageois de Sara. À Seidou,

Monsieur Bonheur. À Alain Superflic. À Étienne/Cassius Clay. Aux autres. À toutes les femmes d'ici : Fati, Marti, Mae, Fatmatah -féminité conquérante ; femmes nues, femmes noires.

Adieu.

Epilogue

« Bonjour chers J* et Philémon,

Je vous remercie pour cette pensée à mon égard en ces moments où mon Pays recherche les voies populaires de la Gouvernance et de Gestion participative  du BurkinaFaso.

Ce que le Peuple réclame lui est très cher et lui a été longtemps confisqué.

Merci à vous et à bientôt dans mon Pays pacifié et reconstruit démocratiquement,

Bonaventure. »

Le vendredi 31 octobre 2014, moins de deux mois après mon voyage, Blaise Compaoré annonce sa démission et fuit le pays, après plusieurs jours d'une révolte populaire massivement suivie et organisée notamment autour d'un collectif dénommé Balai Citoyen. Partout dans le pays, les burbinabè étaient descendus dans la rue crier : « Blaise, dégage ! »

C'est à Ouagadougou que le mouvement fut le plus intense : la veille de l'abdication du vieux dirigeant, en place depuis vingt-sept ans, les manifestants s'étaient emparés de l'Assemblée Nationale, où se préparait le vote destiné à abolir le fameux article 37. Et le jour même, une foule immense est rassemblée place de la Nation pour fêter la chute du président, qui trouvera refuge en Côte d'Ivoire.

Un véritable musée des horreurs est découvert lors de la mise à sac de la villa du frère de Blaise, François.

 


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