Quand nous sortirons de nos trous

Chronique enfermée, jour 10. Je ne supporte plus de voir les coupables pérorer, et appeler à l’union sacrée. « Nous sommes en guerre » ? Non, monsieur Macron. En lutte. Contre vous et vos semblables, toujours. Et quand nous sortirons de nos trous… les survivants iront chercher les morts-vivants du pouvoir, au nom et en mémoire de tous les vrais morts.

La moitié de l’humanité vit désormais confinée. L’économie s’écroule doucement. Le monde humain se vide. Des loups ont été aperçus gambadant sur les pistes de ski. Le Fimbulvetr, le grand hiver de l’apocalypse nordique, semble là : « temps des haches, temps des épées, temps des tempêtes, temps des loups ». Les jours de cendre.

Temps du délire. Les ultra-riches rachètent massivement des îles désertes, et préparent leurs bunkers de luxe, tandis que les plus pauvres sont tassés dans leurs logements, ou aux premières lignes sur le front du Covid.

Temps en suspend. Temps incertains.

Mais à un moment, nous allons devoir ressortir. Une fois que nous aurons réécouté deux fois toutes les chansons d’Aznavour, revu toutes les saisons de Doctor Who, classé nos chaussettes par taille et couleur, appris l’Ourdou et la Sonate au Clair de Lune à l’envers, nous allons ressortir.

Sortir. Nous serons habitués au grand silence qui pèse désormais sur les villes. A l’absence d’avions, de voitures. A un air pur, libéré de toutes ces émanations produites par les effarantes –cette folie apparaît désormais au grand jour- activités humaines. A cette espèce de torpeur latente. A cette nature bien contente de s’être enfin, provisoirement, débarrassé de nous, et de notre épuisante frénésie.  

Nous allons sortir. Retrouver des rues polluées et bruyantes. Retrouver, pour ceux qui les avaient quittés, des boulots ennuyeux et abrutissants, dans des bureaux climatisés. Nous allons marcher à nouveau, harcelés par la foule compacte, par le va-et-vient continu des voitures, les flashs des publicités, le luisant agressif des grands magasins.

A la radio, il y aura ceux qui ont causé tout ça, qui ont fait en sorte, par leur incompétence, que nous soyons obligé d’aller dans nos trous pour ne pas mourir, et qui se féliciterons de nous en avoir fait sortir. Ils pleureront les morts. Décoreront les héros. Diront qu’ils ont tout fait comme il fallait, que quel drame, que qui aurait pu prévoir, et que désormais nous devons rester unis, reconstruire le pays, voter pour eux, travailler, consommer, travailler, consommer, et surtout ne pas régler les comptes. Qu’il faut être au-dessus de ça.

Sortir. Et revenir à la vie d’avant comme si de rien n’était. Être de bons citoyens, de bons patriotes, de bons prolos dociles. Sortir de nos trous, et mettre les bouchées doubles pour reconstruire leur monde. Réparer leurs erreurs. Remettre les mains dans leur merdier, et avec le sourire.

NON.   

« Nous sommes en guerre » ? Non, monsieur Macron. En lutte. Contre vous et vos semblables, toujours.

A l’époque, vous nous aviez proposé, avec votre morgue habituelle, d’aller vous chercher. Quand nous sortirons de nos trous, nous irons vous chercher. Tous. Pas méchamment. Je n’appelle pas à la guerre civile. Mais nous irons vous chercher, et nous vous expliquerons que cette crise était définitivement la crise de trop.

Et qu’il faut rendre les clefs.

Quand nous sortirons de nos trous, que votre monde sera en train de tomber en grumeaux, que tout sera à faire, nous irons vous expliquer, à vous, à vos ministres, à vos préfets, à vos flics, à vos amis millionnaires et milliardaires, à vos multinationales, à vos compères autoritaires et corrompus de par le monde, à vos labos pharmaceutiques, à vos experts-techniciens-technocrates à la ramasse, que ça suffit comme ça, et qu’ils n’ont que trop bien montré à quel point ils sont incapables de gérer le destin de nos collectivités.

Et que nous vivrons désormais comme NOUS l’entendons. Quand nous sortirons de nos trous, ce sera une grande fête. Comme nous n'en avons pas eu depuis très longtemps. Parce que nous fêterons notre victoire, et votre échec. Nous surgirons de tous les côtés, dans les rues, les bars, les écoles, les usines, les hôpitaux. Nous refuserons de retourner à vos sales boulots. Nous serons en grève de votre triste société.

Ce ne sera pas facile. Tout est à refaire. Même poussé aux derniers degré de l’agonie, le vieux monde a encore de beaux reste. Et sa chute sera aussi celle de beaucoup parmi les nôtres, ruinés par le cataclysme économique qui se profile.

Quand nous sortirons de nos trous, nous aurons du travail. Nous devrons faire en sorte de ne pas retourner dans les mêmes rails.

Comme je l’écrivais quelques jours avant cette troublante année 2020 : « Nous sommes vivants, et ils sont morts, parce que plus rien ne vit dans leurs phrases creuses, dans leurs voitures avec chauffeur, dans leurs palais ministériels, dans leurs pupitres de conférence de presse, dans leurs ridicules petites cravates pointant leur virilité complexée (ou pas), dans leurs grotesques agitations pour désespérément tenter de faire croire qu’ils sont là et qu’ils vivent, dans leur pathétique refus du tombeau, dans leur déni de la crémation qui en deviendrait touchant s’il ne les poussait pas à autant de violence, à autant de sauvage brutalité dans leur incapacité à mourir enfin, et à enfin nous laisser vivre.

Nous sommes vivants, parce que nous avons pour nous les armes de la solidarité, du partage, de l’écologie sociale, de l’autogestion, de la démocratie directe, de la grève générale, du municipalisme libertaire, de l’occupation, des comités de quartiers, des assemblées populaires, bref de tout ce qui nous aide à communier ensemble dans ce simple fait d’être en vie et de refuser la loi des morts, et de recréer autour de nous ce monde vivant qu’ils ont tâché de détruire.

Nous sommes vivantes, vivants, et ils sont morts. »

Quand nous sortirons de nos trous, les survivants iront chercher les morts-vivants, au nom et en mémoire de tous les vrais morts.

Oui, c’est compliqué. Tout comme les mois à venir. C'est la fin d'un monde, et le début d'un autre.

Salutations confinées,

Macko Dràgàn

 

L’homme se trouve dans une chambre d’hôtel

minuscule et miteuse,

située dans la zone industrielle de la ville de N., et tient dans la main le combiné d’un téléphone sans fil, tout en regardant par la fenêtre.

Il est nu. Sur sa poitrine est gravé le mot : END, et son sein est barré d’une croix, à l’emplacement du cœur. Je t’aime, dit-il,

comme s’il pleurait,

mais ça n’est pas le cas,

car il y a longtemps désormais qu’il le pleure plus, ou alors sans s’en rendre compte, comme par surprise, dans son sommeil,

après qu’il se soit endormi ivre ou drogué.

La Voix, à l’autre bout du téléphone,

ne dit rien. C’est une voix

qui ne parle pas.

Une voix muette, une voix sans mots,

une voix absente, mais tout en ne parlant pas, tout en ne répondant jamais

à cette autre voix qui lui dit, au téléphone,

Je t’aime,

elle parle tout de même, comme si elle disait, dans son silence,

Moi aussi, ou : pas moi, ou : reviens, ou : reste où tu es, et c’est bien ça qui est important pour l’homme, cet ensemble presque infini

de paroles contradictoire que la Voix, la voix silencieuse, prononce quand même

en se taisant, et qui tisse une toile de mots apaisants, une nappe inintelligible qui lui rappelle à chaque seconde

la terrible et incompréhensible vitesse des choses,

comme le souffle de Dieu,

comme le bruit de fond du Big Bang.

Je t’aime, répète l’homme. La voix ne lui répond toujours rien.

Dans une infinité d’autres dimensions, dit-il ensuite,

parmi l’infinité de dimensions que comportent l’espace et le temps,

ta voix me parle, et je l’entends, tout comme je peux entendre, et voir, et toucher, et sentir, le corps qui produit cette voix,

et le regarder des heures durant, serein, quand, dans la nuit, je me réveille le cerveau encore parasité par les altérations chimiques du cauchemar,

les courts-circuits électrique du cauchemar,

le venin corrosif, parfois létal, du cauchemar.

Il regarde par la fenêtre. Le ciel est gris, et de la cendre

commence à tomber sur le sol.

L’homme sait que la fin du monde approche. Il sait aussi

qu’il survivra,

et qu’Elle survivra aussi,

et que bientôt, ayant tout oublié, il devra faire en sorte de se souvenir, et de la retrouver, et que la fin du monde sera pour lui le début

du véritable amour. Je t’aime, dit-il encore.

Il pense,

sans savoir pourquoi, à l’histoire

de cette baleine que les scientifiques avaient trouvée, et qui errait seule dans les fonds marins, car elle émettait son chant

à une fréquence que les autres baleines ne pouvaient pas entendre ou comprendre,

il pense à cette baleine, et il se dit, intérieurement : tout de même, tout de même.

Tout de même.

Il raccroche le téléphone.

Par la fenêtre, la cendre tombe maintenant continument. Le ciel est désormais d’un gris presque noir. Les premières sirènes commencent à retentir. La horde immense se déverse dans les rues et les terrains vagues.

On y est, murmure-t-il.

La fin du monde. Il allume

une cigarette. Il sait

que l’amour sauve, et

il se sent bien.

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