Oui aux arts de rue, non au Tour de France

A la faveur du Covid, Nice et d'autres mairies se sont découvert une passion soudaine pour les "arts de rue". Des espaces publics, enfin, après tant de répressions, ouverts à tous ? Mouais… A moins que cette politique opportuniste ne se limite à faire des artistes de rue et des passants des singes dressés invités par la police à rester dans les limites de la cage –et sans gêner le tour de France !

EDIT : après avoir galéré en rentrant du travail dans un centre-ville niçois intégralement bloqué par une fête du vélo dopé que je honnis désormais, j'ai décidé de changer mon titre. Le Tour c'est non merci. Les contraintes sanitaires devraient nous pousser à renoncer à ce genre de délires consuméristes, et à promouvoir les évènements de rue libres et intimistes. 

Ça n’aura échappé à personne dans le pays tout entier, notamment grâce au formidable coup de pub donné par le concert géant de The Avener organisé sur la Prom’ (5000 personnes entassées en un merveilleux cluster géant à la Puy-du-Fou tandis que la plupart des petits festivals ont été annulés, ça c’est de la com’, bien joué coco) : Nice se rêve désormais en ville ouverte à la culture en plein air, et veut le faire savoir. De passage à Paris, j’ai même eu la surprise d’y trouver de gigantesques affiches pour « Mon été à Nice », programme estival de culture en plein air, que la marie définit comme suit sur son site : « Foisonnante d’activités, la Ville de Nice se mettra en scène sur tout le territoire pour des événements et rendez-vous insolites en accueillant en extérieur de nombreuses manifestations de danse, musique, théâtre, cirque, lectures et déambulations en tout genre pour que vive la culture la plus accessible possible sur les places, jardins et marchés. »

Alors, faut-il croire qu’à Nice, et dans d’autres diverses villes de France, les espaces publics soient, enfin, après des décennies de répression des mouvements populaires de rue (dont, ici, les carnavals indépendants et populaires, maintes fois interdits), ouverts à tous et toutes ? Mouais…

Christian, mon petit Christian, cher maire élu avec plus de 70% d’abstention, c’est dire à quel point les gens t’aiment, comment te dire ? Déjà : ta mairie a fait en sorte que la fête du château, le petit festival des alternatifs niçois, soit reporté à l’an prochain, pour cause de Covid, de même que bon nombre de nos évènements associatifs, mais tu héberges en cette fin d’été ton show du Tour du France à la King Jong Un (BOYCOTTEZ s’il vous plait), qui a privatisé une grande partie du centre de Nice, donc, déjà, sois prié de t’introduire un vélo dans le fondement, avec son guidon bien sûr. Parce que l’Etat d’urgence sanitaire à deux vitesses, ça va deux secondes, et je crois que personne n’est dupe.

Mais il y a plus. Il y a de cela peu de temps, le 14 mai 2019 pour être précis, tu as paraphé de ta main l’arrêté 2019-02276. Celui-ci, relatif à la régulation de l’art, musical et autre, dans les espaces publics, stipule avec clarté tout le bien qu’il pense des artistes de rue en question, « susceptibles d’occasionner des troubles à l’ordre public et notamment à la tranquillité publique, comme constaté par les patrouilles de la police municipale ». Constatant avec effroi que « l’inaction des pouvoirs de police administrative pourrait laisser persister […] un trouble anormal », principalement dans les lieux « d’excellence touristique » (c’est qu’il ne faudrait pas perturber la digestion des colons en short), ce texte en conclut donc « qu’il convient […] de réglementer la production des artistes de rue afin de prévenir les désordres et nuisances portant atteintes au bon ordre, à la sûreté, à la tranquillité et à la salubrité publique ».

C’est en effet bien connu : à Nice, comme partout en France, les sources de « nuisance », ce n’est pas l’industrie polluante, n’est pas le tourisme de masse, ce ne sont pas les gros bateaux, ce n’est pas notre monstrueux aéroport, ce n’est pas le trafic routier délirant, ce sont les artistes de rue. Qui n’a jamais été violemment pris à partie par une pitoyable reprise de Wonderwall au ukulélé ?

Depuis ce temps, il est donc demandé à ces malfaisants de s’enregistrer en bonne et due forme auprès de la municipalité –et tant pis pour les artistes de passage, qui n’auront pas le temps d’attendre l’une des trois sessions annuelles d’acceptation, et tant pis itou pour les artistes étrangers qui ne seraient pas en mesure de remplir ces formulaires, qu’ils aillent faire de la flûte de pan dans leur pays, ces cuistres. Avec des règles drastiques à respecter : la liste des lieux ouverts à l’art, et le nombre d’artistes autorisés à s’y produire en même temps (un seul, généralement, même quand la place est grande) est indiquée, ainsi que le temps accordé, 2 heures, après quoi il faut s’en aller –sans faire passer le chapeau ! car « l’éventuel don obtenu par l’artiste [se fera] en dehors de toute sollicitation de sa part »

Alors, bien sûr, le système n’est pas parfait. Notamment parce que, dans bien des cas, ce papier de la mairie difficilement obtenu, les flics s’en foutent. Mon ami Léo, musicien de talent bien connu du Vieux-Nice, se fait ainsi régulièrement jeter par la police hors des terrasses (où pourtant les gérants des bars et restaurants en question l’accueillent bien volontiers), même après 15 minutes seulement de set, même en leur montrant son papier. Menace de saisie des instruments, de l’argent obtenu… et amende, de temps en temps, comme il y a quelques semaines, où ce sont 68 euros qui lui ont été demandés, car il avait un peu dépassé la barre des 22h. Il faut se débarrasser des « nuisances », on vous a dit !

Alors, Christian, mon bon Christian, pour te le dire très simplement : non, dans ta ville, les rues, l’art, les artistes ne sont pas libres. L’espace public ne l’est pas. C’est un espace militarisé, où aucun parc n’est pas doté, contrairement à ce qui s’observe dans grand nombre des villes de ce pays, de grilles massives et disgracieuses portant atteinte à notre liberté de circuler et de nous rencontrer (et je serai bien curieux de voir les statistiques prouvant que des parcs ouverts sont plus criminogènes –spoiler : il n’y en a pas, pour la seule raison que c’est faux), parcouru par des policiers municipaux incapables de faire la différence entre un musicien dreadeux et un djihadiste de retour de Rakka, et sans cesse « supervisé » par des centaines de coûteuses et inutiles caméras de surveillance.

Ton « été à Nice », comme, je le crains, beaucoup d’autres évènements similaires proposés par d’autres municipalités, ce sont des artistes triés sur le volet, bien souvent déjà copains comme cochons avec la mairie, gentiment autorisés à se produire au milieu de parcs grillagés tandis que, à l’entrée, des vigiles nous fouillent et confisquent les bières achetées à l’extérieur. C’est une salle de concert municipale, mais en plein air. Par de l’art de rue.     

Parce que l’art de rue, c’est quoi ? La mairie de Nice pourrait demander au collectif Rue Libre Nice, dont j’ai la joie d’être co-fondateur, et dont voilà le manifeste (que j’ai écrit) : « Les artistes de rue ne sont pas des employés municipaux, gracieusement corvéables par les pouvoirs publics afin d’égayer des rues rendues chaque jour plus triste par les contrôles et les restrictions qui nous sont trop souvent imposés.

 Les artistes de rue sont parfois des clowns, mais jamais des poupées de chiffons. Les artistes de rue, êtres de chair et de poils, de mains et de pieds, de peau et d’os, d’eau et de sang, ne se nourrissent ni du bitume qu’ils foulent, ni des regards des passants. Artistes, ils et elles ont un statut, et celui-ci doit les faire vivre. Artistes de rue, ils ont un lieu, la rue, et demandent qu’on les laisse y vivre.

 Les artistes de rue ne sont pas des criminels, et, plutôt que de représenter un danger quelconque pour qui que ce soit, ils sont le symbole de ce que les semeurs de haine et de peur ont perdu, que la rue nous appartient, et que nous continuerons à nous y croiser, y danser, nous y aimer, nous y embrasser, nous y rencontrer, nous y parler, sans aucun frein ni aucun contrôle. Les artistes de rue sont des veilleurs infatigables, qui chaque jour, dans diverses rues, ruelles et places de ce pays et du monde, font vivre la beauté et l’offrent au regard de tous –beauté qui est joie, rire, jeu et partage. »

La rue est à nous. Nous y faisons ce que bon nous semble. Comme je l'ai dit un jour à un serveur du Vieux-Nice qui me reprochait de passer sur "sa" terrasse avec ma bière : « C'est pas ta terrasse. C'est ma rue ». Il va falloir vous y faire.

M.D.

L’arrêté 2019-02276 est consultable ici : https://web.nice.fr/formulaires/artistes-de-rue/pdf/2019-02276_ARTISTES-DE-RUE.pdf

Cet article est à paraître dans le journal Mouais du mois de septembre 2020. Abonnez-vous ! 22 par an pour un beau numéro de 24 pages par mois, c’est pas cher. Et nous en avons besoin pour vivre… le lien est sur Mouais.org ou ici même : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

N.B. : Pour en savoir plus, retrouvez-moi avec Télé Chez Moi dans le diptyque « arts de rue », composé de deux volets : dans le premier, « Arts de rue, voie sans issues ? », nous y revenons, le long d’une dizaine d’entretiens, sur les difficultés rencontrées par toutes celles et ceux qui, des clowns aux Gilets Jaunes, artistes de rue inattendus, tentent de faire des espaces publics des lieux de beauté, de lutte, de rencontre et de vie. Dans le deuxième volet, « ils sont la rue !» nous suivons la journée manifestive organisée par le collectif Rue Libre Nice, qui a organisé en toute indépendance, le 27 octobre dernier la première journée niçoise de célébration des arts de rue.

 « Arts de rue, voix sans issues », « Ils sont la rue », des documentaires Télé Chez Moi et Pilule Rouge. A voir en ligne sur Youtube et telechezmoi.com

https://www.youtube.com/watch?v=8_3h4cq2PfA ; https://www.youtube.com/watch?v=JUvF5UWt6Bg

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