"Eux" et "nous". Attaque d’une mosquée en Egypte, 305 morts : on s’en fout, ou bien ?

Cela faisait longtemps que l’on savait qu’à la logique du mort-kilomètre, venait bien souvent s’ajouter la mort-tête-du-client. L’attaque meurtrière d’une mosquée au Sinaï nous en donne à nouveau confirmation. 305 morts, 128 blessés, et Demorand n’a pas jugé bon de leur consacrer sa matinale sur Inter. Étonnant, non ? Petite analyse de la rhétorique du "eux" et du "nous".

Vendredi soir, avant d’aller me coucher, comme souvent, je jette un dernier coup d’œil aux actualités. Je tombe alors sur un article du Monde, qui m’apprend que 235 personnes (le bilan passera ensuite à 305), dont 27 enfants, sont mortes, au Sinaï, à Bir al-Abed, lors de l’attaque d’une mosquée, semble-t-il fréquentée par des soufis, une branche de l’islam considérée comme hérétique par l’EI. Lors de la prière hebdomadaire, une bombe a explosé à l’extérieur de l’édifice, et des assaillants ont tiré sur les fidèles qui fuyaient, mettant également le feu à leurs véhicules. Une véritable abomination. Je m’en vais dormir, attristé, en me disant que la prochaine fois, avant d’aller au lit, je lirai plutôt du Gavalda.

Le lendemain, je guette les réactions dans la presse nationale : va-t-on, comme lors des attentats de New York (8 morts), bouleverser les programmes ? Les unes effarées vont-elles envahir les kiosques ? Va-t-on voir le hashtag #JeSuisUnSoufiEgyptien fleurir sur les réseaux sociaux ? Va-t-on, au moins, en parler dans les matinales, y consacrer des dossiers dans la presse quotidienne ? Bien évidemment, non. Un silence assourdissant. Faites l’exercice, et tapez : « attentats Égypte unes » sur Google image ; vous ne trouverez rien, presque uniquement des liens renvoyant aux attaques de Paris, Nice et Barcelone. Jupiter exprime sobrement ses « condoléances », quand, lors de l’attaque de New York, il avait twitté : « J'exprime l'émotion et la solidarité de la France à New York et aux États-Unis. Notre combat pour la liberté nous unit plus que jamais », ce qui en jette foutrement plus.

Le 14 octobre, lors de l’attaque de Mogadiscio (358 morts, 228 blessés et 56 disparus), déjà, nous avions pu voir que l’indignation de la presse était à géographie variable. Hugo Clément, vendeur de chemise occasionnel et accessoirement « journaliste » pour le Quotidien de Barthès, avait eu beau jeu, montage à l’appui, de tenter de montrer, suite à une déclaration de Chirikou, de la FI et du Média, sur le peu d’intérêt porté à l’attaque, que mais si, mais si, comment donc, le boulot avait été fait, les médias en avaient parlé, un sujet par-ci, une dépêche par là. Il n’avait, je pense, pas convaincu grand-monde, et il avait bien fallu se rendre à l’évidence : la Somalie, pays africain lointain et non-francophone, les médias n’en avaient, tout simplement, rien à carrer, pour le dire poliment.

Alors, bien sûr, on pourra objecter que les États-Unis –pour ne prendre que l’exemple, récent, des attentats de New York, très massivement médiatisés- font partie d’une sphère culturelle qui nous est plus familière. C’est d’ailleurs le seul argument qui puisse tenir la route, quand même le mort-kilomètre ne fonctionne pas (je pense que le Sinaï, à vol d’oiseau, est plus près de nous que New York). Admettons. Mais s’il était là, justement, le problème ? Faire valoir cette hypothétique « sphère culturelle » commune, n’est-ce pas en effet s’inscrire, plus ou moins consciemment, dans la lignée des théories, abjectes et historiquement douteuses, de « chrétienté », avec, en corollaire, celle, au moins aussi répugnante, de « choc des civilisations » ?  

Au-delà du fait, intolérable, de créer une sorte de nuancier en fonction duquel on jugerait de l’importance, ou non, des morts suscitées par les attentats de l’État Islamique autoproclamé ou d’Al Qaeda, se pose ainsi la question de ce à quoi carburent nos « élites » (éditorialistes, intellectuels médiatiques, journalistes, politiques...), sur quoi elles fondent leur lecture de l’actualité et du monde contemporain. Or, malheureusement, la réponse semble assez évidente à trouver : ils paraissent tous biberonnés aux travaux d’Huntington, à la pensée néoconservatrice de dénonciation l’«axe du mal » jadis développée par un G.W. Bush dont on connait la fulgurance intellectuelle. Un cadre théorique frustre, digne du pire des Rambos, et que l'on pourrait résumer ainsi: que les "méchants" (jaunes, rouges, marrons, ou même vert, le cas échéant, qu'importe) s'entretuent si ça les chante, l'important c'est de ne pas toucher au héros. Car le héros, c'est "nous". Et les méchants, c'est "eux", donc ça ne compte pas, il peut bien s'en ratiboiser des centaines, ça fera toujours ça de moins dans le paysage. Quand aux "ni gentils ni méchants", on s'en fout, en réfléchira à leur sort plus tard.

Au moment même où, en France, Manuel Valls, jamais en retard d’une connerie, Caroline Fourest, les hérauts du si mal nommé « Printemps Républicain », Alain Finkielkraut, Charlie Hebdo et d’autres sont partis en croisade, tirant profit de "l’affaire Ramadan" (des faits sordides, et dont il est bon qu’ils aient été révélés, mais qui n’ont, à touts points de vue, rien à voir avec le schmilblick) pour la défense d’une laïcité exclusive et ouvertement xénophobe, le concept d’ « islamophobie » fait, à nouveau, débat. Et, à nouveau, je me répète, c’est, de façon larvée, le concept éculé et dangereux de « choc des civilisations » qui refait surface dans notre société. « Eux ». Nous. « Les musulmans ». Nous. Car, pour en revenir à l’attentat du Sinaï, comment comprendre autrement la façon dont un tri est opéré entre les diverses victimes de l’islamisme radical ? Comment interpréter le fait que l’attaque meurtrière d’une mosquée, dans un pays pourtant pas si lointain, ne suscite aucune hune outragée ? Aucun commentaire d’éditocrates, pourtant prompts à dégainer leurs analyses quand notre « art de vivre », notre « civilisation », notre « modèle » est attaqué ? Aucune saillie de Zemmour (il est vrai en ce moment fort occupé à contrer la vague de féministe vaginocrate qui vient mettre à mal le modèle de l’homme blanc hétérosexuel) ? Aucune caricature hilarante de Riss, notre dessinateur xénophobe national préféré ?  

Là est le problème : la vague de terrorisme que le monde vit actuellement ne peut se lire, de façon binaire, sur le mode « eux » (les islamistes) contre « nous » (l’Occident). C’est un enchevêtrement complexe de luttes de pouvoir, de déstabilisations régionales, une géopolitique dense qui, pour être correctement appréhendée, nécessite justement de mettre de côté les schémas ineptes hérités de la Guerre froide, « monde libre » d’un côté, « barbarie soviétique » de l’autre. Inopérante à l’époque, cette grille de lecture n’est pas plus pertinente aujourd’hui. Pire, elle est le meilleur moyen de ne strictement rien comprendre aux enjeux réels de la situation –et donc, de laisser le ver faire tranquillement son nid en plein cœur de la pomme. « Entre « eux » et « nous », semble-t-on nous dire, il ne peut, il ne doit rien y avoir. Les autres ennemis de notre ennemi ne nous intéressent pas, quand bien même ils seraient plus nombreux ». Mais se laisser convaincre de ça est aussi une forme de renoncement face à la barbarie.   

Ceci me fait revenir en mémoire le très bon billet que Daniel Schneidermann avait consacré aux attentats en Somalie. Il avait rappelé que cette attaque, sans doute perpétrée par les Shebabs affiliés à Al-Qaeda, faisait probablement suite à un raid opéré par les forces somaliennes et des forces spéciales américaines, raid durant lequel dix civils, dont une femme et trois enfants, avaient trouvé la mort, assassinés dans leur sommeil. Or de ceci, dans la presse hexagonale, personne ne dit mot –l’attentat, de toute façon, fut rapidement oublié. Pourquoi ? Sans doute car cela serait venu rendre inutilement complexe le schéma, bien rodé, et très confortable, du « eux » et du « nous ». On s’attardera donc plutôt sur les victimes occidentales de la barbarie fanatique, basculant les « autres » dans les charniers de l’oubli, époussetant d’un revers de main dédaigneux ces ennuyeux grains de sables dans la machinerie de notre bonne conscience de tenants du « bien » et du « beau » face à un reste du monde décidément bien trop compliqué pour être honnête.  

Concluons. Il y a peu, suite aux attentats de New York , l’excellente chroniqueuse Nicole Ferroni, sur Inter, s’était questionnée sur le bouleversement de la matinale qui s’en était suivi : « Je dormais sur mes deux oreilles [...] Je reçois un petit SMS nocturne à 23h31 : « Nicole, désolé, vu les événements à New York, on est obligés de changer le programme […] » Je voulais profiter de ce moment de libération de la parole de la femme pour poser des questions. Je voulais demander au ministère du droit des femmes : est-ce que maintenant qu'on a balancé nos porcs, on va aussi balancer la réactivité ? […] Mais à cause du terrorisme, hélas, je n'ai pas pu ». Elle s’était alors vu répliquer sèchement, par un Nicolas Demorand piqué au vif et décidément doté d’un égo bien peu à la mesure de son talent : « Mais vous découvrez, ma chère Nicole, que le réel nous rattrape parfois ? » Après un silence gêné de l’humoriste, les auditeurs, probablement et légitimement consternés par la morgue de l’animateur (qui n’en est pas à son coup d’essai), avaient alors peu entendre cet échange : « -Il vaut mieux ne pas en parler, si je comprends bien la morale de votre chronique ? -Non, je me faisais la réflexion de savoir quelle était la portée du fait d'en parler aussi souvent… -Aussi souvent malheureusement qu'il y a des attentats, mais on le fait en essayant de réfléchir aussi ».

"Cher" Demorand, essayer, c’est bien, réussir, c’est mieux. Au prochain attentat contre une mosquée en Égypte, je ne doute pas que toute votre matinale sera consacrée à ce dramatique évènement.

Salut & fraternité,

M. D.

 

 

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