Le sexe féministe libérera le monde

Cette société parle beaucoup de cul, jamais d’érotisme –ou de tendresse. De pénétration, jamais de caresses. D’un sexe où l’on « possède » un corps –pas où des chairs se frottent. Pénis partout, justice nulle part. Et si c’était ça, une des pires horreurs du consumérisme, cette société de chairs brimées ? Et si le sexe féministe -égalitaire et consentant- pouvait nous libérer ?

Cinquante ans après Mai 68 (« jouissez sans entraves », tout ça) le sexe dans nos sociétés fait triste mine. Entre Polanski et Epstein, fétichisation et marchandisation, violence et business, j’ai souvent plus dans l’envie de devenir moine que de faire l’amour. 

Comme le notait Slavoj Zizek, nous sommes aujourd’hui confrontés à d’étranges réinterprétations de la fameuse interrogation du frère Karamazov, dans le roman de Dostoïevski (« si Dieu est mort, tout est permis »), dont celle-ci : « Si Dieu est mort, il faut refuser le plaisir : jouissez ! » Le Surmoi devient ainsi impératif de jouissance sans plaisir, injonction à se livrer aux comportement les plus débridés et à l’abus des substances les plus diverses : la jouissance sans plaisir enferme l’individu dans un syndrome de répétition que la société consumériste encouragera jusqu’à ce qu’il en crève, noyé sous une accumulation de marchandises vides de toute signification.

Et dans ces marchandises, il y a nos corps. Parce que, je le précise avant de passer pour un vieux réac’ nostalgique de l’amour romantique, ce que je ne suis pas (je suis sentimental, mais guère romantique), le plus problématique dans tout ceci, c’est bien que nos chairs, malgré ce que l’on tente de nous faire croire, sont plus que jamais comprimées, forcées, réduites à l’état de simple viande manipulable et commercialisable à merci –et que, personnellement, je ne vois rien de très érotique dans la société qui m’entoure. De pornographique, oui. Je vois des corps, des organes, des coïts. Mais rien d’érotique : ni frôlements, ni suggestions, ni caresses.

Robert Muchembled, historien et auteur de l’Orgasme et l’occident, note que par bien des côtés, la pratique et la perception du corps et du sexe était plus libres, même au Moyen-Age, qu’aux époque modernes et contemporaine, qui ont assisté à l’essor de techniques de contrôle des chairs (de « biopouvoir », dirait Foucault) toujours plus fines et plus ingénieuses –et d’autant plus difficiles à contrer qu’elles se parent des attributs de la liberté.

En effet, nous pouvons vivre le sexe librement. Avec les partenaires que l’on veut, et où on veut. Les vieux tabous sont tombés. Les applications de rencontre, comme Tinder, permettent de faire chaque jour son marché des corps qu’on baisera le soir-même. Nous sommes libres. Libres de nous faire vendre tout ce qui sera nécessaire pour que nos peaux restent belles, et nos muscles fermes. Libres de nous plier aux conseils de journaux qui nous disent comment jouir, dans quelle position, combien de temps, combien de fois par mois en moyenne, et quels aliments ingérer pour tenir le coup. Libres de regarder ailleurs quand des milliers de témoignages de femmes semblent cependant nous indiquer que dans notre société apparemment hédoniste, des notions aussi simples que le dialogue, la tendresse et le consentement ne sont pas encore comprises par beaucoup.

Et le capitalisme, bien entendu, est au cœur de cette tristesse des corps, et de cette incapacité qu’ont nos chairs à se connaitre et se reconnaitre. Ainsi que nous l’a par exemple montré un article jubilatoire de Mathieu Magnaudeix judicieusement titré Le sexe socialiste, et si c’était mieux ? (9 novembre 2019), et portant sur les travaux de Ghodsee, si les sociétés dites « communistes » avaient d’innombrables défauts, tous connus, les femmes y étaient néanmoins plus libres, et, en conséquence, « un avantage qui a reçu peu d’attention : [elles] avaient plus de plaisir sexuel ».

Et Ghodsee de préciser sa pensée : « Le capitalisme dérégulé est mauvais pour les femmes. Si nous adoptons certaines idées du socialisme, leur vie sera meilleure. Appliqué correctement, le socialisme permet l’indépendance économique, de meilleures conditions de travail, un meilleur équilibre entre le travail et la famille. Et oui, du meilleur sexe. »

« Plus largement, conclut Magnaudeix, elle rêve de vies où nos émotions et nos désirs ne soient pas traités comme des matières premières dont le capitalisme tire une plus-value, donnant l’exemple des applications de rencontre comme Tinder, « dont le business model est précisément de vous garder le plus longtemps, donc d’éviter que vous rencontriez quelqu’un ». Des vies plus libres, plus créatives, où le néolibéralisme, la précarité, les dettes, la dépendance économique ne régneraient plus sur nos choix affectifs, maritaux, sexuels.

Parce qu’il faut bien se rendre à l’évidence : si les hommes ne sont pas préservés, c’est bien les femmes qui sont les premières victimes de l’ordre sexuel capitaliste. Les premières à être dépossédées de leurs corps. A subir violences et contraintes. « Pour nous épanouir, la recette est simple, il faut maigrir, maigrir en faisant la cuisine, maigrir au travail, maigrir en faisant l’amour, c’est simple, il suffit de rester contractée, maigrir, et s’habiller avec élégance, quel homme voudrait d’une femme mal sapée, et séduire l’homme, il ne faut pas l’oublier, séduire reste la fonction première de la femme libre, séduire et, une fois l’homme venu à nous, savoir le garder en se montrant une amante experte, savoir bien le sucer quand Monsieur est contrarié, bien se faire enculer quand Monsieur veut changer un peu, bien se faire sauter par tous les trous même quand on n’a pas envie, et à côté de ça, bien sûr, réussir sa carrière professionnelle, car que serait l’épanouissement sans travail, la femme libre est aussi une femme de bureau qui accepte sans faire de manières les remarques libidineuses des collègues et un salaire inférieur et les mains au cul du patron derrière la machine à café, et avec tout ça rester belle, évidemment, rester belle, se ruiner en cosmétiques cancérigènes et passer chaque jour une heure à se préparer pour avoir la chance d’être sifflée dans la rue et pelotée dans le métro et ressembler à ces mannequins anorexiques et photoshopées des magazines, car une femme grosse et moche et vieille et mal habillée est la honte de son sexe, le déchet inutile de cette société d’opulence » (Zdenka Ustanak, F.U.C.K).

C’est pourquoi je fais cette hypothèse : et si le féminisme -et l'éthique sexuelle féministe-  était la matrice potentielle de toutes les luttes à venir ? Et si libérer les chairs des femmes était la voie pour en arriver à une société plus écologiste, plus égalitaire, non-consumériste ? Murray Bookchin (Sociobiologie ou écologie sociale) : « L’identité entre la femme et la nature, justifiée largement par la critique de la « domestication » scientifique de la nature et celle, correspondante, de la domestication sociale de la femme, a ouvert le débat de la connexité entre la nature et la société dans une optique nettement libertaire ».  L’éthique sexuelle est ainsi peut-être (ou pourrait être) au cœur de la vie démocratique.

Il est d’ailleurs intéressant de voir à quel point les revendications des féministes se recoupent avec celle de la démocratie directe. Prenons par exemple cette brochure papier de feminista.org qui trainait dans mes cartons, et nommée Sexualité, corps, plaisirs de femmes. Et étudions ce qui y est proposé.

Tout d’abord, la fin du primat de la pénétration (ou « sexualité phallocentrée »), et la reconnaissance des pratiques sexuelles « alternatives », pratiques qui sont en fait bien plus que de simple « préliminaires », l’important étant de passer un bon moment de consentement mutuel. « Il n’y a pas de pratique qui vaille mieux qu’une autre à partir du moment où les personnes sont consentantes. Et un cunnilingus tout comme une stimulation manuelle du clitoris ou je ne sais quoi peuvent être des relations sexuelles à part entière, et pas seulement un moyen de nous exciter sexuellement pour nous pénétrer ».

En conséquence, « il n’y a rien de normal ou d’anormal, il s’agit simplement de préférences individuelles, de choses à discuter avec nos partenaires ». Ce qui pose la nécessité du dialogue d’égal à égal, tendre et complice –du dialogue « horizontal », si je puis dire en l’occurrence. Parce que la parole libre est une des sources du plaisir. « Si on se dit qu’il n’y a pas de normes en matière de sexe, pas de lois ou de règlements, de guides du bien ou du mal, que toute expérience est chouette du moment que tout le monde est d’accord, la notion de consentement est centrale. Et comment arriver à ce consentement sans parler ? » Le consentement, par le biais de l’éthique sexuelle, est ainsi au cœur de la pratique démocratique –les citoyennes et citoyens ne doivent-ils pas être « actifs.ves et consentant.e.s » au sein de la société dans laquelle ils vivent ?

Ces prérogatives impliquent, en dernier lieu, une redéfinition complète des barrières de l’intime, qui veut dire beaucoup plus que simplement « avoir un rapport sexuel » (« puisque le sexe, c’est l’amour, c’est difficile d’avoir une relation intime sans coucher. D’ailleurs, rien que le mot « intime » a cette connotation »). En réalité, nous devons comprendre que l’intimité est une notion qui s’étend bien au-delà, et qui passe par une nécessaire prise en compte du caractère unique de chacun d’une part, et de la possibilité d’autre part d’outrepasser cette unicité (qui signifie parfois solitude) dans le cadre de rapports bienveillants qui nous permettent de nous découvrir, de nous comprendre, de nous faire plaisir, sans jamais nous brusquer.

Tout ceci, mon amie Zdenka, dans un extrait de notre correspondance, l’a résumé ainsi : « Je n’ai pas lu le bouquin de Wittig. Je ne le connais que par Butler. Mais j’adore cette expression : lesbianiser le monde. Mai 68, c’était : changer la vie. […] C’est ce qu’il faut faire. Et moi, je pense que l’inversion totale des paradigmes du genre nous aidera à faire ça. Lesbianiser la vie, pour la changer. Fini, la civilisation du testicule. Fini le règne des couilles. […] Je veux dire : la fin du primat de la part violente du génital. Au principe de pénétration –qui est guerre, conquête, impérialisme, capitalisme, tu vois ce que je veux dire, je pense- substituer le principe de la caresse. Et la caresse, c’est l’attente, le respect, la tendresse.  Je pense que les préliminaires valent mieux que la pénétration. On devrait d’ailleurs arrêter d’appeler ça des « préliminaires » : parce que la caresse, c’est ça l’acte réel. La caresse n’est pas forcément le prélude à quelque chose, elle est autosuffisante. Lesbianiser la vie, pour moi, ça veut dire placer la caresse au centre de tout […] Lire, c’est caresser. Prier, c’est caresser. Penser, c’est caresser. Vivre, tout simplement, donc aimer, c’est caresser ».  

Comment ne pas voir dans tout ceci, dans ces revendications, les bases d’une société libertaire démocratique ? Respectueuse des individus, et de leurs chairs ? Fondée sur le dialogue et la compréhension ?

Il y a donc, tandis que le capitalisme brutalise les corps prolétaires, que les femmes meurent sous les coups de leurs conjoints et que les violeurs de la haute sont bien à l’abri sur leurs tapis rouges, urgence à poser les bases d’un nouvel ordre (je devrais dire plutôt : un désordre, puisque, comme on le disait en 68, « nos désirs font désordre ») sexuel, d’une redéfinition du consentement, du plaisir, du dialogue et de l’intimes, ciments de la vie démocratique.

Murray Bookchin, toujours : « Le mutualisme, l’auto-organisation, la liberté et la subjectivité, rendus cohérents entre eux par les principes de l’écologie sociale –l’unité dans la diversité, la spontanéité, les relations non-hiérarchiques- sont des fins en soi ». En lisant ces mots, je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé au sexe. Non pas que je sois particulièrement obsédé –du moins, je ne crois pas : mais j’y ai lu, à rebours de la sordide économie libidinale, phallocentrée et capitaliste, la perspective d’un érotisme émancipateur. La promesse d’une nouvelle éthique démocratique et sexuelle, d’une nouvelle économie libidinale, libertaire, tendre et jouissive.

Bookchin développe dans son livre déjà cité, Sociobiologie ou écologie sociale, l’idée que c’est la symbiose qui est au cœur du développement et de la complexification de la vie. Se fondant sur les recherches de la scientifique Lynn Margulis, il montre l’importance des échanges et de l’entraide, de la symbiose donc, dans l’évolution cellulaire. Et il ne faut pas oublier que les cellules humaines ne représentent que 43% de ce que nous sommes, le reste étant constitué de 40 milliards de symbiotes (merci à Bob, de Mouais, pour cette info).

Alors, nous aussi, soyons symbiotiques. Seul.e.s, à deux ou à bien plus. Nu.e.s ou habillé.e.s. En amoureux.ses ou entre inconnu.e.s Attaché.e.s au lit (les fantasmes SM ne sont bien entendus pas interdits) ou roulé.e.s dans la couette. Salement, ou avec des lingettes. Par partout, sauf par-là où on veut pas. La nuit, au petit matin, au pendant la pause de midi. Avec les doigts, avec la langue, avec tout ce qu’on voudra. Mais toujours d’égal.e à égal.e, et du moment que tout le monde là-dedans est d’accord –ce qui suppose bien entendu de se parler.

Tout simplement, soyons. Comme le stipule le manifeste du collectif féministe-LGBT+ Punk & Paillettes, dont je fais partie : « Je suis gouine. Je suis pédé. Ou un peu des deux, ou pas du tout. Je suis une femme, ou pas depuis longtemps, ou depuis toujours, ou on verra. Je suis un homme, ou pas vraiment, ou pas entièrement, ou je ne le suis plus. En fait, je suis. […] Nous aimons le grunge et le hippie, le dub et la bonne électro, la folk et le baroque, la chanson à texte et la musique des boums, le look steampunk et les bouquins, les animaux et l'opéra sauvage, la lutte et le partage, l'amitié et la prévention, et plus encore. Tout ce qui ne se résume pas à une seule culture mainstream qui ne sert au final que l'argent. Nous voulons des soirées Punk & Paillettes. Nous voulons rencontrer des pédés rastas, des gouines écolos, des hétéros clites, des trans sibériens même ! »

Le 23 novembre, j'étais à Paris, avec ma copine et des amies, pour marcher contre la violence de genre et pour -osons le dire ainsi- une insurrection féministe. Nous étions 100 000 (quoiqu'en disent les cuistres d’Occurrence, qui feraient mieux de se mêler de leur ***), dont, semble-t-il, une majorité de jeunes gens révoltés. C'est bien là le signe de quelque chose -même si on ne sait pas encore précisément de quoi.

Boris Vian, dans sa nouvelle L’amour est aveugle, nous présente un monde où, à la faveur d’un brouillard apocalyptique, l’humanité, libérée du regard donc du jugement, se livre à une orgie phénoménale : « c’était là une vie simple et douce qui fait les hommes à l’image du Dieu Pan. » La nouvelle se conclut sur la dissipation du brouillard, qui donne lieu à une chute inattendue : « Lorsque le brouillard se dissipa, ce qu’indiquèrent des appareils détecteurs spéciaux, la vie put continuer heureuse, car tous s’étaient crevé les yeux. »[1]

N’attendons donc pas de devoir nous crever les yeux, et redécouvrons nos chairs, par la parole et la caresse. Quitte à réaliser au final qu’on ne veut plus de rapports sexuels du tout, mais des câlins –parce que le coït n’est peut-être infime partie –très agréables, certes, quand c’est bien fait- de l’amour. En attendant que le sexe redevienne réellement démocratique.

Et en espérant que nous puissions tous un jour voir nos corps avec l’œil de Pascin :

pascin-manolita

Salut & sororité,

Macko Dràgàn

 

[1] Boris Vian, L’Amour est aveugle, in Romans, nouvelles, œuvres diverses, op. cit., p. 765-772

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.