Notre-Dame-des-Démolis

Dire merde à leur monde, c’est vivre à la marge. La marge, pour faire image, c’est ce bout de trottoir où ils nous font bien comprendre qu’ils nous laisseront crever sans bouger le petit doigt. La marge, c’est ce lieu où tout est plus beau, plus fort, mais plus dur aussi. Plus compliqué. Plus inconfortable. La marge, c’est cet endroit où la fatigue nous prend, parfois.

« Je me présente, je m'appelle Not. Je suis le plus vieux punk à chien d'Europe. Et croyez-moi, c'est pas évident. Je suis libre, mais j'en bave. » Benoît Poelvoorde dans Le Grand soir, de Delépine et Kervern.

Au début la marge on la choisit pas, c’est juste un endroit qui s’impose à nous comme ça parce que le reste du monde sent trop mauvais, il a l’air rigide et ennuyant, hors de question d’y foutre un pied, et de toute façon généralement on est trop pas-pareil pour qu’ils nous admettent ailleurs que dans la marge. Pour venir parmi eux c’est sous condition, et les conditions pour rentrer dans ce monde-là, celui des gens sérieux qu’on autorise à être heureux mais attention pas trop fort, pour nous ces conditions nous paraissent juste impossibles à remplir, c’est pas de la mauvaise volonté, c’est juste qu’on peut pas.

Alors de fil en aiguille ce lieu pas-choisi, la marge, devient notre cocon, un petit cocon qui pique, qui gratte souvent, mais qui apparait avec évidence comme le seul où on puisse réellement vivre, soit seul, mais là vraiment c’est dur, soit à plusieurs, c’est-à-dire seul quand même, mais seuls à plusieurs, et là ça permet d’élargir le cocon, de le tisser, de l’étendre, de créer une toile, des chambres annexes, mais ça continue à piquer. Même si là-dedans, on respire bien mieux que dans le béton et le goudron et les banques et les bureaux en open space et les résidences avec digicode et grand hall d’entrée et parking du monde « normal », celui pas-à-la-marge, celui du travail des voitures à crédits et des soldes, et celui, encore au-dessus, des dorures des moquettes des cigares des grandes écoles et de la défiscalisation et de l’art de vivre à la française et des « troussages de domestiques » et tout-ça.   

La marge, moi, ça commence à faire quelques temps que j’y vis. je me présente, Mačko, 30 ans, des années de marginalité, maniaco-dépressif-mais-je-me-soigne, quasi-insalariable, des années de boulots de merde en tafs précaires, de chantiers au black pour les vieilles de droite pour compléter les minimas sociaux en vagabondages sur les routes du ça-ira-mieux-demain, de disparition corps et biens dans les lointain pour se faire oublier, d’interdit bancaire tous les deux ans, et puis tout le reste bien sûr, endetté chronique auprès des potes, toujours à rallonger les ardoises de mes bières, la CAF qui se fout de moi et refuse de me verser mes droits, l’instance d’expulsion de notre appartement et du chat avec, les tracas fliquesques et fafesques, l’anonymat du p’tit prolo égaré dans les gares avec tous ceux qui ne sont rien non plus, ma daronne lit pas ce que j’écris et que son fils soit anar’ et marginal ça l’emmerde, et moi aussi parfois j’en ai marre d’être ce que je suis.

Marre parce que oui, ça use la marge. C’est un combat quotidien pour bouffer, pour ne pas se vendre, ne pas se renier, et pour faire en sorte que l’inconfort ne devienne pas insupportable, et des fois ils font envie, ceux de l’autre côté du miroir, ils ont l’air plus beau et plus frais, avec leurs belles situations, leurs beaux tafs, leurs belles dents blanches et leurs sourires Colgate. D’ailleurs certains finissent par craquer, au bout d’un moment les magouilles de système D pour joindre les deux bouts on n’en peut plus, on n’en peut plus de la CAF, de la traque des administrations kafkaïennes, du jugement de ceux qui-ont-réussi et qui nous regardent comme si on avait oublié de mettre un futal, on n’en peut plus et on sort de la marge, et on respire moins bien, on est moins libres mais là-haut ils finissent enfin par nous laisser un peu tranquilles, un de plus dans les rangs, les autres y viendront.   

Je sais pas trop où je veux en venir avec ce papier. Je crois juste que j’ai pas la forme, en ce moment. Je fatigue d’être à la marge. Est-ce que je le regrette ? Non. De toute façon je n’aurai pas pu faire autrement que d’avoir la vie que j’ai, même si je l’avais voulu, bon, c’est vrai que j’y ai pas mis du mien. Est-ce que je me plains ? Non plus, même si je suis d’accord, ça peut donner cette impression. Peut-être que je voulais juste écrire quelques mots pour tous ceux qui ne sont pas dans la marge, pour leur dire que nous là-dedans, on fait ce qu’on peut. Mais que des fois c’est dur.

Et que ça restera difficile de vivre dans notre marge tant qu’on n’y sera pas assez nombreux, tant que les marginaux, ça sera nous et pas ceux qui s’efforcent de nous rendre l’existence impossible, sous le regard souvent indifférent voire complice de la masse immense des gens normaux, ou qui se croient tels, des gens qui font tout bien comme il faut, des « on peut pas s’plaindre », des « faut pas faire de vague », des « quand on veut on peut », de tous ceux-là et aussi de ceux qui nous soutiennent de loin, qui nous disent que c’est bien qu’il faut qu’on tienne qu’on continue et pourquoi vous en feriez pas un podcast ou une conférence gesticulée même s’ils n’ont aucune idée de ce qu’est la marge, la marge qui ronge, la marge qui pique, la marge qui, parfois, tue.

Bon, voilà. Peut-être que c’est juste que je déprime. Mais heureusement, dans ma marge, y a aussi des clopes, des chats et surtout des potes, on rit, on lutte on se serre les coudes, on se sert des coups et on sait que l’amitié vaut tous les inconforts du monde, et que bientôt notre marge, ce sera comme ça que tout le monde vivra, mais en mieux parce qu’on y sera plus seuls et qu’il n’y a plus personne pour venir nous emmerder. Parce que, ouais, ok, on est remuants, on est pas sages et passages, on est démolis et pas bien nets, mais tout ce qu'on demande au final, c'est qu'on nous foute la paix, que les flics arrêtent de nous frapper, que la CAF arrête de nous traquer, on veut vivre, tout simplement.

« Donc, chacun il a sa chimère
(Mêm’ qu’il en est l’unique amant)
Bibi a la sienne égal’ment…
Suffit… j’ m’entends… c’est m’ n’ affaire !
Voui, j’ suis un typ’, moi, j’en ai d’ bonnes
Quand les aut’s y sont dans leur lit
Bibi y trimballe eun’ Madone : Notre-Dame-des-Démolis ! »
(Le Soliloque du pauvre, de Jehan Rictus, ici chanté par Virus)

Salutations libertaires,

M.D.  

Journaliste punk à chat à Mouais

 

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