Même pas mâle: être homme, hétéro, et féministe, ça se passe comment?

Je suis un homme, plutôt cisgenre, hétéro, et je suis féministe. Pas pro-féministe, pas allié des féministes. Féministe. Comme ça n’est pas forcément clair pour tout le monde, même dans certains milieux militants, voici, en quelques points concis, ce que cela signifie, pour moi et mes confrères. A bas les porcs.

En premier lieu, nous ne croyons pas en ce que professe le discours masculiniste sur les éventuels méfaits du féminisme, qui auraient mené à des abus et à une société dominée par la femme. Nous savons que les hommes hétéros demeurent majoritaires dans toutes les instances de pouvoir, publiques comme privées. Nous savons que l’espace public reste un espace dominé par les normes patriarcales. Nous savons que la violence de genre concerne dans sa très grande majorité les femmes, et que, par exemple, en Angleterre et au Pays de Galles, en 2016, 94% des homicides ont été commis par des hommes, qu’aux USA en 2014 94% des agresseurs sexuels étaient des hommes (mais que, par contre, 87% des victimes étaient des femmes), nous savons tout ceci et tout ceci nous inspire un profond dégoût. En tant qu'hommes non-machos, et anti-autoritaire, nous ressentons en nous chaque coup donné à nos amies, nos soeurs, nos mères, et nous tenons l'oppression partiarcale pour une violence qui nous touche aussi nous-même (de façon différente que les femmes, bien sûr), nous empêchant de librement nous épanouir en tant que non-mâles.

Nous AGISSONS donc au quotidien contre ce système, en soutenant et accompagnant les luttes des femmes, et leurs revendications telles qu'elles les ont elles-mêmes formulées. Nous avons donc déconstruit (enfin, disons plutôt que nous sommes perpétuellement en train de déconstruire, car revenir sur des décennies de bourrage de crâne et des millénaires de patriarcat n’est pas chose facile, on en convient) le modèle viril qu’on nous impose depuis l’enfance, et qui correspond dans les grandes lignes au comportement du héros dans un blockbuster hollywoodien de l’été ou un navet d’action français produit par Luc Besson. Taper sur les murs quand on est mécontents, chercher n’importe quel prétexte à la bagarre, draguer lourdement parce qu’on est persuadés que c’est ce qui nous rend si attachants, nous montrer possessifs avec les femmes parce que c’est bien ça qu’elles recherchent chez un mec, même si elles nous affirment que non, agir comme des chimpanzés mal élevés sous prétexte que les copains nous regardent et qu’ils faut qu’ils voient qu’on est un bonhomme : tout ceci, il a pu nous arriver de le faire, mais maintenant, c’est non. Nous assumons des façons d’être qui ne sont si féminines, ni masculines-déviantes, mais simplement humaines, en fait : être calmes et respectueux, ouverts au dialogue, tendres, ne pas hésiter à pleurer quand on en a besoin, à parler de nos affects, de nos émotions… Tout ce qui est susceptible de rendre la vie en commun simple et douce.  

Nous ne considérons pas que nous avons des prérogatives quelconques dans quelque domaine que ce soit en vertu du fait que nous portons un pénis. Nous avons bien conscience que cette caractéristique, en apparence fortuite, ouvre en général dans nos société droit à un meilleur salaire, une meilleure considération, un temps de parole plus élevé, un monopole de la violence physique, mais de ceci, nous n’en voulons pas. Comme nous sommes de surcroît anticapitalistes, nous refusons de toute manière, en vivant dans une sobriété heureuse et voulue, les bénéfices que nous pourrions tirer en usufruit de nos testicules. Prolétaires, quand nous postulons à un travail salarié pas trop honteux parce qu’il faut bien manger et qu’une femme l’obtient à notre place, nous ne nous disons pas : « une femme m’a volé ma place », mais : « une personne qui en avait besoin a trouvé un travail, et c’est très bien ». De manière générale, dans l’espace public comme privé, nous prenons garde à ne pas nous étaler, et faisons attention à ne pas couper la parole des personnes avec lesquelles nous parlons. Au pire, notre bon mot attendra.   

Autre point, et c’est important, nous savons bien que nous ne sommes pas des femmes (même si nous le sommes peut-être un peu, ou le serons peut-être un jour, qui sait), pas plus d’ailleurs, le cas échéant, que nous ne sommes Noirs, trans, homos (pas pour le moment en tous les cas), ou autre porte ouverte à la stigmatisation de notre triste société, mais ceci ne nous empêche pas d’être féministes, antiracistes, antitransphobes, antihomophobes… et favorables bien sûr aux rassemblements non-mixtes. Nous avons conscience que le fait de ne pas vivre dans sa chair une discrimination sociétale doit nous rendre humbles devant celles et ceux qui la vivent, et que le fait d’avoir de l’empathie pour elles et eux ne nous autorise en aucune façon à en parler à leur place, mais ceci ne nous empêche pas d’avoir une opinion (même si c'est à elles et eux de formuler leurs revendications) sur l’injustice qui leur est faite à nos yeux. De toute façon, avant de voir un genre, un choix, une origine, nous voyons une personne.

Nous pratiquons l’amour libre. Ce qui ne signifie pas nécessairement ce qu’on entend généralement par ce terme (nous pouvons parfaitement être monogames si on en a envie et que notre partenaire aussi). Par amour libre (terme redondant, si on y réfléchit : comment l’amour pourrait-il être autre chose que libre ?), nous entendons un amour horizontal, tendre, libertaire, démocratique, fondé sur l’écoute du plaisir de chacune et chacun, sur le jouir et faire jouir, sur le jeu et la caresse et pas sur la pénétration, pour un soir, une semaine ou une vie. Et nous précisons à toutes fins utiles, que des études ont montré que les couples hétérosexuels dont la femme est féministe ont bien souvent une vie sexuelle plus satisfaisante[1]. Baisera bien qui baisera libéré.e. Et ne baisera pas qui n’a pas envie de baiser. Et si on débande parce qu'on a bu ou qu'on est fatigué, c'est la vie.

Enfin, et en conclusion, nous ne nous sentons à aucune solidarité, aucune fraternité autre qu’humaine avec les autres porteurs de couilles pour la simple raison qu’ils ont eux aussi des couilles. Fraternitaires, sororitaires, nous le sommes avec nos proches, avec leurs qualités et leurs défauts, et avec celles et ceux qui souffrent de l’oppression POUR DE VRAI. Eric Zemmour n’est pas et ne sera jamais des nôtres. Et nous n’excluons pas la possibilité d’une ablation des testicules le jour où le comportement de la majorité, hélas, de ceux qui en portent, nous paraitra trop insupportable.

Nous sommes hommes, féministes, imparfaits forcément dans notre féminisme, mais fiers de ne pas être des mâles.

A bon entendeur, à bas les porcs, salut et sororité,

M.D

Et précisons que le féminisme n'est pas un argument drague ou un vernis. C'est une LUTTE.

[1] Voir études de Laurie A. Rudman et Julie E. Phelan, citée par Francis Dupuis-Déri dans La crise de la masculinité, autopsie d’un mythe tenance, ed. du Remue-ménage.

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