Il était une fois en Estrosie...

Une page parodique, Pilule Bleue, obtenant l’annulation d’un concert organisé par le collectif Pilule Rouge dans un lieu nommé La Matrice à cause d’une blague sur E. Ciotti, on pourrait croire à un canular. Mais toute l'histoire qui suit est vraie, et dit beaucoup de la difficulté de mener une vie alternative à Nice, entre répression et autocensure. La gorafisation progresse...

Il était une fois en Estrosie, un collectif dénommé Pilule Rouge (un hommage à Matrix : « Tu prends la pilule bleue, l'histoire s'arrête là, tu te réveilles dans ton lit, et tu crois ce que tu veux. Tu prends la pilule rouge, tu vas au Pays des Merveilles et je te montre jusqu'où va le terrier »), qui a pour but de promouvoir la vie alternative locale, tous ces gens qui luttent pour l’écologie, les droits des minorités, une vie culturelle libre et ouverte à tou.te.s, et que j’ai lancé avec un ami il y a quelques mois. Nous avons un site internet (pilulerouge.org), nous éditons un guide papier à prix libre, et nous organisons des concerts afin de financer les frais d’impression. Le premier a eu lieu avec succès le 8 mars à la Zonmé, et le second aurait dû se dérouler ce jeudi 27 juin dans un local associatif nommé la Matrice, à l’occasion de la parution du second numéro.   

Mais cet évènement a été annulé par ce lieu, la veille, de façon unilatérale, pour un motif qui paraît inédit dans un pays démocratique : nous serions un groupe politique d’opposition à messieurs Estrosi et Ciotti, et le gérant dudit local ne souhaite pas froisser la susceptibilité ni de la mairie, ni de la région.  

Les responsables : Pilule Bleue. Soit une page Facebook parodique, de type Gorafi, lancée pour la blague en même temps que Pilule Rouge afin de ne pas laisser de côté tous les gens souhaitant rester dans la matrice niçoise ciotto-estrosiste. Il y a peu, ce douteux opuscule en ligne donc, connu pour son ciottisme militant et son mauvais goût, ce qui revient au même, a publié ceci, à propos de notre soirée prévue le 27 : « Breaking new : une soirée de promographie organisée à la vu(lv)e des autorités aura lieu dans un endroit qui sent le subver(ges)sif à plein nez ! L’odeur et le bruit sont tellement inconcevables que cela dépasse l’entendement de Pilule Bleue –le journal de la matrice- pourtant habituée aux digestions complexes de notre E. Ciotti d’amour. »  Etc. etc. le texte se conclut par : « la rédaction de Pilule Bleue tient à dispositions ses preuves qui sont en sa possession à l’abri dans un coffre de voiture du Vieux-Nice »

Il s’agit, à l’évidence, d’un texte au 40 000ème degré, ce dont même Steevie Wonder en moufles un jour d’otite pourrait s’apercevoir. Drôle ou pas, c’est une autre question, mais ça n’est en tous les cas pas sérieux ! Ce qui n’a empêché P.T. (pour des raisons évidentes, je tiens à le maintenir dans un anonymat bien légitime et dont il n’est manifestement pas prêt de sortir), gérant de la Matrice, d’envoyer à l’un des Pilule Rouge (moi-même, donc, tandis que j’étais en pleine randonnée-zen en aimable compagnie sur le littoral, soit dit en passant) un message demandant de quoi il s’agissait ( à savoir, répétons-le, une page PARODIQUE, dédiée à l’humour de droite pas raffiné, et avec laquelle nous nous insultons allégrement, notre côté schizo). Réponse lui fut donnée ("c'est nous"). S’ensuit un échange de textos surréaliste, et sans aucun doute inenvisageable ailleurs que dans cette contrée étrange qu’est Nice, patrie de la politique du n’importe quoi :

PT : Je peux pas valider ça. On a un lieu. Légal…
Moi : C’est de l’humour mec. Tout le monde sait qui est derrière Pilule Bleue (N.B. : nous).
PT : J’avais compris. Mais c’est pas l’avis de tout le monde vu que c’est un agent de la mairie qui est venu nous le montrer ce matin.
(Pour le moment, nous ne savons pas qui est cette personne. PT n’a pas donné suite à nos questions à ce sujet).
Moi : Et qu’a-t-il dit ? Que c’est de l’humour illégal ?
PT : Il m’a demandé si c’est nous qui allions organiser ça ? On lui a répondu qu’on était en coorga sur la sortie de votre guide alternatif. Mais on es apolitique (sic), et c’est pas possible. Car ils sont pas blagueurs.
Moi : Bon on dé-publie mais ça sent la gestapo cette histoire. La liberté d’opinion ça existe bravo Nice on s’y sent bien.
Suivi de : « c’est fait, fin de l’histoire, nos excuses, la bise ». Bon. Cela aurait pu en rester là : une farce qui passe mal, un mea culpa forcé, et voilà. Mais manifestement, PT a voulu faire du zèle :
PT (je conserve l’orthographe d’origine afin de faire plus vrai) : Ok mais oui c’est la gestapo, comment tu veux tenir un lieux, à part quand tu y es propriétaire Et faire ça c’est impossible ici, on es pas d’accord, on fait ça au nom de la culture. Mais à côté si on veux un lieu dans la ville faut se plier au règles [aveu accablant !].

Puis, une heure après, le couperet tombe :
PT : Donc ce matin un petit comité est venu nous voir pendant que nous étions à l’asso en train de bosser. Avaient imprimé votre post pour nous poser des questions. Nous n’étions pas du tout au courant, ni même sur (sic) cette page, pillule (sic) bleue. En insistant sur la Phrase que (sic) la rédaction de Pilule Bleue était le journal de la Matrice, avec notre page taguée sur le mot Matrice. Ils sont partis en nous conseillans (sic) de nous désolidariser de cet évènement si nous n’étions pas coauteurs de ce communiqué. Nous nous battons depuis des mois pour l’existence de ce lieu. Et aucun d’entre nous compte se battre contre la ville ou la Région car la Matrice est encrée (sic, ou lapsus ?) dans ses terres Nous venons de terminer une réunion petite [anglicisme?] et nous avons pris à l’unanimité la décision d’annuler l’évènement de demain. On compte sur votre compréhension [tu m’étonnes] ».
Ce à quoi il lui a été répondu laconiquement : « LOL ».

Notre évènement, sachant qu’organiser un concert représente du travail, pour nous comme pour les groupes qui devaient jouer ce soir-là, a donc été annulé à cause d’une blague sur Eric Ciotti. Quelques questions nous sont légitiment venues en tête : qui sont ces gens (ou ce gens, puisqu’au début il n’est question que d’une seule personne) venus se plaindre de notre publication ? Quelle sorte de pressions sont-ils venus exercer sur la Matrice, et pour quel motif ? Et pour quel autre motif étrange la Matricer y a cédé ? De quoi exactement PT a-t-il eu peur ? Pourquoi s’imposer cette auto-censure (et, par extension, cette nous-même-censure ?)

Et cette décision interroge également beaucoup sur la possibilité de vivre en marge du marigot municipal niçois, peu connu pour son ouverture d’esprit quant à tout ce qui prétend sortir des sentiers battus du consumérisme conservateur. Parce qu’il faut le demander franchement : c’est donc officiel, la liberté d’expression n’existe plus dans ce microcosme particulier qu’est notre belle ville de Nice ? On ne peut plus se permettre de déconner ? Même pas sur Facebook ? C’est un délit d’opinion ? Un acte politique ? Et quand bien même ça le serait (tout l’est –et « l’apolitisme » de PT parait très politique !), c’est quoi le problème ? A Pilule Rouge, nous sommes de la gauche libertaire et nous ne nous en cachons pas : ce n’est pas pour autant que nos concerts sont des meetings politiques. D’Eric Ciotti à nous-même en passant par Eve Angely et Francky Vincent, chacun est bien libre de penser, de dire et d’écrire ce qu’il veut. Aux offensés de le faire savoir, mais directement aux intéressés, et sans passer par la case Poutine.

Quand on vient à craindre par anticipation le coup de fouet du pouvoir, c’est que la domination a été à ce point intégrée qu’elle est système et que tout est perdu. Et voilà où certains, même au sein du milieu associatif, en sont en Estrosie : par espoir d’une hypothétique subvention future, ils préfèrent prendre sur eux de bâillonner les empêcheur de penser en rond.   

Tout ceci nous a fait perdre notre temps mais, bien entendu, pas notre sourire : et nous avons organisé hier soir, à la place du concert prévu, ce que nous avons appelé un Apéro Loose, en compagnie de nos ami.e.s alters-vrais-de-vrais, et à jamais irréconciliables avec le ciottisme ambiant, de Ti.Pantai, Concert chez moi, Télé Chez Moi, Collectif Mangoustes des Tropiques, La Zonmé, Association Écomon, Punk & Paillettes, DTC - Défends ta citoyenneté

Mais, tout de même ! ça n’est pas seulement par chez nous que la liberté d’expression est mise en cause, et ceci est inquiétant. Il faut donc rester vigilants, et continuer à exercer ce que tout pouvoir, quel qu’il soit, mérite : la critique, si besoin par la moquerie.

Salut & sororité, viva,

M.D.

Et pour vous faire une idée de la dangerosité du Collectif Pilule Rouge, voici quelle est notre charte :

Règle n°1 de la Pilule Rouge : Ne pas parler de la Pilule Rouge

Règle n°2 : Ne pas tenir compte de la règle n°1.

Règle n°3 : Pilule est un collectif rhizomique, ouvert, tendre, chaleureux et bienveillant dont le champ d’action et d’investigation s’étend d’un point A à un point B, A étant un horizon choisi au hasard, B un autre horizon choisi au hasard.

Règle n°4 : Toute adhésion à Pilule Rouge se fait par ingestion préalable, et métabolisation, de ladite pilule, entraînant ainsi une sortie automatique de l’espace prédéfini dénommé : « la matrice », cet espace étant entendu comme tout ce que les enfants n’aiment pas, et que les enfants n’apprécient guère se lever chaque matin pour aller travailler au bureau afin de payer le crédit de la voiture, préférant se rouler dans l’herbe.

Règle n°5 : AIMER la Pilule Rouge, c’est déjà ÊTRE Pilule Rouge.

Règle n°6 : Être Pilule Rouge, c’est être potentiellement décisionnaire de tout ce dont on aura envie ici et maintenant à l’extérieur de la matrice.

Règle n°7 : En conséquence, EST Pilule Rouge : le sourire des enfants, le parcours des lèvres x aux lèvres x’ qui leurs font face, un chat qui dort, les rues vers 18 heures 37, une sieste au pied d’un olivier, la musique, l’écriture, la danse, les dessins à la craie sur les murs, l’amour-pas-la-guerre, les fleurs, qu’elles soient ou non en pot mais pas trop coupées s’il vous plait, le soleil, les arbres et les montagnes, tout ce qui concourt à laisser prospérer les fleurs, les arbres, et les montagnes, et de manière générale tout ce qui, de près ou de loin et dans toutes les positions envisageables, fait que la vie est un miracle quotidien.

Règle n°8 : En conséquence, n’EST PAS Pilule Rouge : tout ce qui va à l’inverse de ce qui précède, Éric C. tout particulièrement.

Régle n°9 : Les règles ne sont pas très Pilule Rouge

Régle n°10 : La race, le genre, l’espèce, la taille, la forme, la proximité, les supers pouvoirs, la déprime, la joie (à compléter)… tout ce qui rend possible l’ouverture aux autres et à des nouveaux imaginaires nous convient, tout ce qui est autoritaire et sclérosé nous oppose ! Vidons le formol moisi, libérons les bocaux ! La culture ne se conserve pas, nous en avons besoin maintenant, nous voulons nous en gaver ici !

Règle n°# : le culte des chats (noirs de préférence) en tant qu’espèce supérieure issue d’une civilisation extraterrestre est, sinon imposé, du moins vivement encouragé auprès des adhérents.

Règle n°11 : ces règles devront être apprises par cœur, et aussitôt oubliées. Brûler l’échelle après y être monté, comme dirait Wittgenstein.

Règle finale et conclusive : une seule chose reste interdite : aimer sans amour.

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