Mačko Dràgàn
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Billet de blog 30 déc. 2020

Ne nous libérez pas, on s’en charge

2020 s'en va, 2022 approche. Basta ! N’espérons plus qu’"ils" nous promettent une subvention, un programme, un numéro vert, qu’ils « prennent acte » : l’Etat, c’est pas mon père. ZAD partout. Jouons, dansons, luttons, aimons, partageons. Et créons sans attendre la société solidaire et autogérée de demain, sans se fier à des personnes suffisamment dingues pour prétendre nous gouverner.

Mačko Dràgàn
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Et 2020 fut. Il y a eu la découverte d’un virus mystérieux à Wuhan, il y a eu son essor dans le monde entier, une pandémie à la « armée des douze singes », il y a eu le grand confinement, les attestations, les couvre-feu, la vente de livres interdite, les lieux de culture et les bars fermés, la police comme une inquiétante milice qui rode et qui frappe, Macron qui retire son masque et dévoile enfin son visage de despote en ricanant comme dans un film expressionniste en noir et blanc, l’explosion d’une usine chimique au Liban, Trump, Bolsonaro, l’offensive patriarcale contre l’avortement, l'acharnement judiciaire contre Sarkozy, cherchez l'intrus, il y a eu tout ça, que du bonheur. Et il a eu aussi les révoltes féministes, Black Lives Matter, les émeutes des banlieues, les manifestations contre la réforme des retraites ou la loi « sécurité globale », et toutes les formes d’entraide et d’autogestion que la pandémie a vu émerger.

Tout ce qui fait que nous demeurons ingouvernés, ingouvernables. En tous les cas pas par n’importe qui d’autre que nous-mêmes. On ne s'est pas laissés faire, nom de dieu (ex.: Ehyeh Acher Ehyeh). On ne va se cacher le fait qu'on s'est un peu fait ratatiner, mais on a tenu bon. Je nous dis donc : bravo. 

Témoin de cet étrange entre-deux, les cadeaux échangés avec ma mère le soir du réveillon, dans le froid piquant et gris de Villeurbanne : elle m’a offert l’intégrale des nouvelles de K. Dick, et je lui ai offert le roman de Fatima Daas. Dystopies terrifiantes à base de délire capitalo-schizophrénique paranoïde contre mélange de peur, de désir et de rébellion.

« On ne peut plus perdre de temps avec la politique politicienne. Il faut se construire en autonomie, développer l’alternative, le mur approche », m’a dit Cédric (plus ou moins, je synthétise, il me corrigera) lors du Noël d’Emmaüs-Roya, à Breil, tandis qu’on parlait des projets à venir de la communauté, sur les voies de la résilience[i], de l’autogestion, de l’écologie sociale, de la culture métissée et populaire et de l’émancipation. Et c’est vrai que le mur approche de nos gueules, avec Macron qui chauffe le siège de Le Pen et les flics et les médias qui ne rêvent plus que d’un Reich de mille ans sans grévistes, sans Gilets Jaunes, sans réfugiés, sans musulmans, sans vegan et sans anarchistes (et pourquoi pas sans chats tant qu'on y est ?).  

Ce soir-là, nous avons dormi chez des potes à Saorge, et, fumant des clopes et dévorant du fromage local face aux montagnes enneigées, nous n’avons parlé que de belles choses, d’initiatives solidaires, de la vallée meurtrie qui se reconstruit. Le lendemain, nous avons fait les olives, car dans la Roya ils sont nombreux encore à glaner pour faire de l’huile qui sera échangée contre d’autres denrées, du vin ou des fruits, ou contre un coup de main pour réparer le toit. L’autogestion, quoi. C’est quand même pas compliqué, putain, pourquoi ça parait encore si loin à certains, alors que c’est déjà là ?

Ouais, déjà-là. Combien de temps il va encore falloir s’époumoner à le hurler ? C’est là, à portée de main. Le mur approche, le Kapital nous broie, le fascisme charrie sa boue, pour ne pas dire sa merde, tant pis je l'ai dit, jusqu’à hauteur de nombrils et la solution est là, dans cette multitude de façons d’être libres et d’échapper, l’air de rien, aux circuits marchands et à la grande machinerie économique autoritaire qui saccage la planète et nos vies.

Sauf que c’est peu dire que ça, nombreux sont celles et ceux qui ne l’ont hélas pas encore compris. Parce devinez quoi ? On est en campagne électorale, eh ouais, même un extraterrestre venu de Véga du Centaure pour visiter la France (au mépris des règles sanitaires et de la limite des 100 kilomètres, c’est un coup à nous ramener une méchante grippe cosmique) pourrait s’en rendre compte à la fébrilité qui agite nos encravatés (en-tailleur-channelées pour les politicus de genre féminin) à la simple annonce du nombre « 2022 ».

Côté « progressiste », chacune et chacun y va donc de sa petite tribune, de son petit « appel », pour affirmer avec des trémolos dans la voix qu’il y a urgence, qu’il faut s’unir, que la peste brune s’étend et que les heures les plus sombres et que plus le temps de blablater c’est pour ça que je rédige cette tribune interminable d’ailleurs et que j’écume tous les plateaux télés, et puisqu’on parle de ça je ne saurais trop vous suggérer de voter pour moi.

Une chose est claire, pour eux : ils ont la solution, ils sont la solution, ce qui implique de se mettre en rang serré derrière eux : la désunion, c’est les autres. « Arrêtons la course de nains de jardin », a ainsi ordonné le Atchoum de Grenoble en se disposant lui-même sur la ligne de départ à côté du ficus. « Persuadé que les candidatures solitaires finiront par tomber à l’eau, [LOL], [Éric Piolle] continue, bon an mal an, son petit bonhomme de chemin, multipliant les rencontres pour élaborer son programme. Il vient aussi de créer une association de financement pour collecter des fonds en vue de sa candidature. » (Mediapart, 23/12/20) Ah oui parce qu’en plus ils nous demandent de la thune, ces crevards, à se demander à quel moment ils se sont sentis autorisés à prendre autant la confiance.

Et je ne parle même pas du « recours » Hidalgo, aussi grotesque que si Christine Boutin se proposait de prendre la tête de la Gay Pride. Ex-LREM repentis car ayant enfin compris les méfaits de la croissance-à-tout-prix après avoir cru en Macron, ce qui signifie qu’ils sont soit très opportunistes soit très cons, EELV en rupture de ban, socialistes candidats à l’école de la dernière chance pour sauver leur parti de la mort cérébrale, toute cette cour des miracles peu ragoutante se chamaille dans l’espoir de devenir enfin le chef, le messie, le leader, le conducator, le Danube de la pensée, le Voyant, le gourou flamboyant, le prophète du « monde d’après » que ce pays désorienté appelle, selon eux, de leur vœux.

Sauf que nous n’avons pas besoin de grands « réconciliateurs », pas plus que de prophètes, de messies, d’idoles, de « recours ». Nous n’avons pas besoin de ces égos démesurés persuadés que leurs petites personnes sont les seules en mesure de répondre aux défis d’un monde qui part en grumeaux. Et comme dirait Maggy Bolle, notre maîtresse à penser ici, voter Machin pour faire barrage à Machine « c'est un peu comme gerber pour camoufler sa crasse ».

Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas de continuer dans la culture du melon, qu'il soit de Cavaillon, de Grenoble ou de Paris : c’est d’exécutants, c’est tout. C’est ce qu’est censé être un.e élu.e, non ? Une personne mandatée par le peuple pour répondre à nos envies, nos besoins, rendre possible nos utopies concrètes –et d’être foutue dehors en cas d’échec ? N’attendons rien de plus. De toute façon, comme me l’a écrit mon grand ami Malsayeur le Médisant : d’une part, nous ne pouvons pas attendre grand-chose « de personnalités censées mettre un œuvre un programme inverse au schéma dominant », tant les contrefeu (médiatiques, économiques, politiques) sont nombreux dans le camp d’en face, et d’autre part, « s’il y a déception, c’est qu’il y a eu espoir. Je peux être déçu d’amis, de ma famille (encore que), mais certainement pas de dirigeants politiques. Comment être déçu de personnalités suffisamment dingues pour prétendre nous gouverner ? »

Attention, je ne dis pas qu'il ne faut pas voter. Je dis simplement qu'en 2022, essayons de faire en sorte d’envoyer un.e domestique faire ce qu’il peut dans la boîte à barjots qu’on appelle l’Elysée, en attendant de pouvoir enfin la brûler, et n’attendons pas trop d’elle ou lui –au moins nous ne serons pas déçus. Et pour tout le reste, libérons-nous, faisons société sans eux.

Faire sans eux. Ne pas attendre qu’ils débloquent un budget, promettent une subvention, qu’ils proposent un programme, qu’ils viennent nous rendre visite pour serrer des paluches, qu’ils créent un numéro vert, qu’ils « prennent acte », qu’ils nous le disent « les yeux dans les yeux » qu’ils ont compris et qu’ils prendront les décisions adéquates au moment opportun, ne pas attendre, l’État c’est pas mon père.

Ne nous libérez pas, on s’en charge. FLTP : Fais-Le avec Tes Potes. La presse locale se meurt ? Créons nos journaux. Le bitume nous oppresse ? Végétalisons nos villes avec des jardinières DIY posées à la sauvage. Des gens meurent dans nos rues ? Mettons en place des soupes populaires -même si c'est quand même le boulot des services publics, qu'il nous faut continuer à défendre avec force. Lançons des circuits courts, achetons local, entraidons-nous, lyannajons-nous contre la pwofitasion, anarchisons-nous, punk-à-chatisons-nous, réquisitionnons, reconstruisons, bâtissons, faisons germer, créons autour de nous, avec nos proches et tous les autres aussi, une société pérenne et fonctionnelle, solidaire et écologique, féministe et cosmopolite.

Quand le mur viendra, soyons prêts. ZAD partout. Jouons, dansons, créons, luttons, aimons, rions, partageons. Ne restons pas spectateurs de la fabrique de la fatalité du pire et de la gorafisation du monde.

Les exemples sont nombreux. Dans l’Isère, la « Coordination Center Parcs : Ni Ici Ni Ailleurs » l’a emporté après dix ans de lutte contre Pierre & Vacances, sauvant 200 hectares de forêt : « Nous espérons, écrivent-ils, que cette victoire fera grandir les résistances à tous les projets d’aménagement du territoire, inutiles et imposés, qui conduisent à l’empoisonnement du vivant, des sols, de l’eau et de l’air au nom du profit, souvent drapé de vert » (La relève et la peste, 13/07/20) A Barcelone, ville que je chérirai toujours pour y avoir été très heureux pendant un an, le collectif féminista-urbaniste « Punt 6 » réaménage des quartiers populaires et renouvelles les espaces urbains pour en faire des lieux de culture égalitaire et de vie commune (Reporterre, 04/12/20). A Marseille, lors du premier déconfinement, l’aide alimentaire a été assurée par des collectifs autogérés ayant notamment réquisitionné un McDo : « quand on a entendu le président à la télé parler de réquisition d’entreprises, on s’est dit "chiche !" » (Bastamag, 24/04/20)

Comme il est écrit dans ce dernier article, « les pouvoirs publics sont incapables de se coordonner, ils se reposent sur les collectifs de quartiers » Eh oui. Nous savons mieux que ceux d’en haut ce que nous voulons, comment nous voulons vivre, et comment nous organiser pour vivre comme nous l’entendons. Ce n’est pas eux qui vont nous l’apprendre. Alors qu’ils s’assoient, qu’ils regardent, et qu’ils ne se lèvent que quand on aura besoin d’un chèque ou d’un coup de main pour passer la truelle ou faire la vaisselle de la popote collective.

2022, on s’en fout. On veut être libres maintenant. De mon côté, avec Emmaüs-Roya, Pilule Rouge, Mouais, Punk & Paillettes, Télé Chez Moi, Concert chez Moi, le C.A.C.A. (Collectif Anarchiste de la Côte d’Azur), etc., on va continuer à lutter et à aller toujours plus loin dans notre monde de partage, de beauté et de joie, avec les copaines, avec les futur copaines, avec Cédric, avec Pinar, avec Geneviève, avec HK, et à danser encore (et je profite de l'occasion pour vous faire part du nouveau clip de ce dernier, tourné à la maison) :  

HK rencontre JUGA &Co - Danser encore - Télé Chez Moi © Tele Chez Moi

Le « squat » de la Condamine ne désarme pas.

Et bientôt le monde entier sera territoire 100% Pilule Rouge, étant entendu « qu’EST Pilule Rouge : le sourire des enfants, le parcours des lèvres x aux lèvres x’ qui leurs font face, un chat qui dort, les rues vers 18 heures 37, une sieste au pied d’un olivier, la musique, l’écriture, la danse, les dessins à la craie sur les murs, l’amour-pas-la-guerre, les fleurs, qu’elles soient ou non en pot mais pas trop coupées s’il vous plait, le soleil, les arbres et les montagnes, tout ce qui concourt à laisser prospérer les fleurs, les arbres, et les montagnes, et de manière générale tout ce qui, de près ou de loin et dans toutes les positions envisageables, fait que la vie est un miracle quotidien ».

Bonne année à toustes ! On lâche rien !

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

Punk à chat pessimiste mais pas trop.

Abonnez-vous à Mouais ! : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Sources :

L’expression « l’Etat c’est pas mon père » est de Nico dans le Mouais de Décembre.

https://www.mediapart.fr/journal/france/231220/eric-piolle-arretons-la-course-de-nains-de-jardin-et-proposons-un-debouche-politique?onglet=full

https://reporterre.net/A-Barcelone-les-femmes-repensent-la-ville?fbclid=IwAR1Iuqa2q06T6Zu-46Tc6er4ziA4B9RGvXsxFJnPJDDsWaztyJ_cVDsrPHg

https://www.bastamag.net/McDo-requisitionne-collectifs-de-quartiers-distribution-colis-alimentaires-dons-Marseille?fbclid=IwAR2xGU0wTiZ7qwWpDtpG0e4-Wxg6RNzbxdtVclq1DmfoYFEw6qfZxJ-wBxw

[i] Je n’aime pas trop ce mot, employé à tort et à travers, mais bon…

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