Un ami est tombé

Il y a quelques jours, alors que je bossais, un pote commun m’a appelé pour me dire que tu avais été interné en psychiatrie. Toi, mon pote, notre camarade de toutes les luttes. Toi qui aime tant être libre, et qui n’a pas supporté de ne plus l’être du tout dans un monde qui, depuis un an, part en grumeaux, et notre joie avec. Mais on garde notre Credo, notre Confiteor: aux copains d'abord.

« Dis-donc, c’est dur pour vous les anar’ », m’a dit un collègue qui m’avait entendu parler au téléphone. Il n’avait pas tort. C’est sans doute plus dur pour nous, qui apprécions si peu les contraintes, de vivre dans une société où, plus qu’avant encore, tout n’est que contrainte, contrainte quotidienne, du lever au coucher -une impasse à perte de vue. Après la cellule de garde à vue, la cellule d’HP devient donc notre nouvel horizon. En quelques semaines, tu es déjà le troisième à craquer, et à rejoindre les jardins de Sainte-Marie. Une véritable épidémie.

L’HP, je connais un peu. J’y ai fait un tour, moi aussi, il y a quelques années. Une grosse peine de cœur, ce qui n’est pas la meilleure raison d’aller faire un tour en psychiatrie, mais pas la pire non plus. Nous sommes des gens sensibles, c’est ce qui fait notre force et notre faiblesse, cette sensibilité qui nous pousse à tout ressentir avec tant d’acuité, de sorte que «  la vie finit par faire mal, par donner la nausée, par blesser, par frotter, par craquer,/ par donner envie de pousser des cris, de bondir, de rester à terre, de sortir/ de toutes les maisons, de toutes les logiques et de tous les balcons,/ de bondir sauvagement vers la mort parmi les arbres et les oublis,/ parmi culbutes, périls et absence de lendemain » (Fernando Pessoa / Alvaro de Campos, Passage des heures).

Le soir du jour où j’ai appris qu’ils t’avaient emmené, en rentrant chez moi avec toute la masse des prolos fatigués, dans le train, des flics arpentaient la rame. Lourde odeur d’after-shave au musc, regard viril glaçant par-dessus le masque. Leurs armes frappent le bord des sièges à leur passage. Les gens baissent les yeux. Ce qu’ils cherchent ? On ne sait pas. Blague graveleuse à une jeune femme qui attend de descendre, rire gras, silence gêné. Personne ne dit rien. Qu’est-ce qu’on peut y faire.

Puis, la nuit tombée, dans le boulevard désert de l’après couvre-feu, une voix préenregistrée me rappelle que je dois rester chez moi. Des voitures de police, encore, qui vont et viennent. Ici et là, planqués dans les entrées des boutiques fermées, des clochards par dizaines. Une ambiance de fin du monde. Je bois ma canette, une clope coincée entre les dents, en me demandant comment on fait pour supporter tout ça. Un an sans vivre vraiment, à vivre en demi-teinte, à semi-vivre, à vivre par accident.

Toi, tu n’as plus supporté. Il y a quelques jours, donc, tu as pété les plombs. Tu as voulu faire la révolution, tout seul. Devenir une émeute. Hurler ton dégout à ce monde délirant, avec la rage du loup blessé. Tu as arpenté les rues, toute une matinée durant. Chanté, crié un peu. Et cassé quelques rétroviseurs, ok. Et ils t’ont embarqué.

C’est ce que tu nous as raconté, dans le petit jardin défraîchi de l’hôpital où nous sommes venus te voir ce samedi, avec l’ami Edwin. La voix rendue pâteuse par la camisole chimique, des cernes balafrant ton beau visage pirate, les traits creusés, les mains tremblantes, mais toujours habité par la même colère, la même intelligence, la même lucide façon de voir que quelque chose ne va pas.  

Tu nous as fait le récit de ton arrestation, et la première nuit d’internement, celle des cas « dangereux », l’enfer, enfermé dans la même chambre qu’un autre fou qui a essayé de te faire craquer, tu as dû fuir, passer la nuit dans le couloir, avec des patients qui allaient et venaient comme si personne ne surveillait ce service, comme s'ils vivaient ici en société autonome. Ils t’ont finalement changé d’étage, maintenant ça va mieux, ici les infirmières sont gentilles, nous dis-tu. Même si tu désignes les hautes grilles qui nous entourent, semblables à celles d’une prison, en disant que tu aimerais mieux être de l’autre côté.

Dans les couloirs, des silhouettes zombifiées avancent en ligne droite, le regard fixe. Une dame anglaise tourne en rond, autour du banc où nous sommes assis, en demandant au monsieur venu lui rendre visite : « take me out of here ! » Une jeune fille en survet’ panthère vient me supplier de lui refiler du shit, d’en ramener quand je reviens, elle peut payer, donner ce que je veux en échange –je décline poliment.

Nous t’avons parlé de ce qui se passait dehors, de l’occupation du théâtre de Nice, qui ressemble un peu à Nuit Debout, ce mouvement dans lequel tu t’es investi si fort, avant de faire pareil avec les Gilets Jaunes, et les diverses luttes climatiques, toujours au front, ton chat noir anar’ tatoué sur l’avant-bras, toujours là, sur les barricades, avec ton chien, ton rire, et ton petit accent corse. Toujours là, à essayer, avec fureur mais bienveillance, à inventer un monde moins con où faire grandir nos gosses.

C’était beau tout ça. Ces luttes, ces repas, des longues soirées au bar, ces embrassades à n’en plus finir, ces corps mêlés dans la sueur et les effluves l’alcool et de tabac, tous ces bonheurs du monde d’avant, comme on dit, le monde d’avant, qui était horrible, mais où au moins on pouvait plus ou moins s’aimer tranquille, maintenant s’aimer c’est interdit, maintenant on se « distancie », maintenant on pleure tous seuls et on en chie.

Ou pas. Dans le parc, on s’est fait un gros câlin avant de se séparer. Je t’ai laissé mon paquet de tabac, quelques Mouais, et tu m’as demandé, à notre prochaine visite, de t’amener des recueils de tes poètes préférés, qui sont aussi les miens, Gherasim Luca et Fernando Pessoa. Je te prendrais ça. Un peu de poésie dans un monde qui en manque cruellement. De la poésie et de l’amour, tout ce qu’il nous reste. « Je te peau je te porte et te fenêtre tu m'os tu m'océan tu m'audace tu me météorite » (Gherasim Luca).

On t’a laissé entre tes murs, tristement. Mais ne t’inquiètes pas, camarade. On l’aura, notre grand soir, on la fera, notre révolution. T’inquiètes pas copain, ne crains rien poto, leur société on va la leur saloper, la saboter, la pourrir, la désosser, la démonter, patiemment, ardemment, brique par brique, et ces briques on les jettera sur leurs vitrines, et à la place de leur goudron on mettra des jardins, et à la place de leurs parkings on aura des terrains de jeu, et à la place de leurs bureaux on aura des bars associatifs, et à la place de leur merdier il n’y aura plus que de la beauté, et que notre joie demeure.

Et au pire, si un jour tous les anars finissent en HP, c’est là-bas qu’on la construira, notre société libre, entre quatre murs mais toujours libres, et enfin, peut-être, à l’abri de la hideuse bêtise de leur monde.

Je t’embrasse copain. A la prochaine nuit au théâtre occupé, on fera de la musique et on boira du vin jusqu’au petit matin, à ta santé.

Ton pote Mačko

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