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Billet de blog 29 oct. 2019

Naître et vivre dans la rue, ou en cellule?

Vendredi soir, à Nice, un enfant est né sur le trottoir, à la fin du concert que nous organisions. Nous l’avons vu naître. Samedi, 11 personnes ont été placées en GAV : Cédric Herrou, puis dix camarades accusé·e·s d’avoir maquillé une banque pendant les Gilets Jaunes. Dimanche, nous avons organisé une manif’ d’arts de rue : Rue Libre ! Le point commun entre tout ça ?

Mačko Dràgàn
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C’est que la vie est tout de même plus belle hors des cellules de garde à vue.

Samedi matin. Encore engourdi, je déguste mon petit déjeuner préféré, constitué de tabac et de café. Soudain, pianotant sur mon ordinateur pour y consulter l’actualité et vérifier mes mails, que n’ai-je pas la surprise de voir apparaitre, devant mes yeux endormis ? Cette nouvelle : « URGENT - ARRESTATION DE CEDRIC HERROU ET DE DEUX COMPAGNONS D'EMMAÜS ROYA ».

« Qu’est-ce qu’il a encore fait ? », me demandai-je. A-t-il encore été désagréable avec ce pauvre monsieur Ciotti, qui a déjà tant de soucis puisqu’il a dû renoncer à postuler à un boulot qui lui plaisait pourtant beaucoup, à savoir, maire de Nice ? A-t-il vendu de la pâte d’olive frelatée ? Mais non. Cédric ne faisait que livrer des courges : « Ce matin, comme chaque samedi, Cédric Herrou descend à Saint André, avec deux compagnons d'Emmaüs Roya, pour assurer un marché à la communauté Emmaüs Nice. Cédric a été arrêté au péage de la Turbie par la police nationale, comme chaque samedi quand des personnes de couleur de peau noire sont dans la camionnette. Sauf que cette fois-ci, Cédric est placé en GARDE A VUE pour…. "aide à l'entrée de personnes en situation irrégulière", bien que les deux compagnons ne soient pas en situation irrégulière ! »

Voilà autre chose. Mon amie Céline, d'Emmaüs-Roya, me donne plus de détails : infoutus de reconnaitre un papier de la préfecture, et sans doute persuadés que toute personne Noire ayant la mauvaise idée de fréquenter quelqu'un d'aussi notoirement infréquentable que Cédric ne peut être que sans-papiers, les policiers (après avoir quelque peu bousculé Cédric, qui tentait de filmer l’intervention) ont promptement décidé… de mettre notre ami en cabane, et de reconduire l’un des deux travailleurs Emmaüs, présents tout à fait légalement sur le territoire français, en Italie –alors qu’il n’était même pas dubliné… Inutile sans doute de préciser à quel point nous avons affaire à des prodiges d’incompétence, pour lesquels tous les Noirs ont vocation à aller se faire voir à Vintimille, et celles et ceux qui les conduisent en voiture, à connaître les joies de la cellule.

Céline et moi nous rendons donc à Auvare, afin d’y attendre la sortie du petit délinquant des montagnes, qui pousse le vice jusqu’à trimbaler dans sa voiture des sans-papiers dotés de papier qu’il fait entrer de Breil à Nice, donc de la France à la France, c’est dire à quel point cet homme est tordu.  

Arrivés sur place, nous constatons avec désarroi que le café se trouvant en face de la caserne, et à la terrasse duquel nous attendons traditionnellement les ami.e.s venus faire un séjour à l’ombre, est fermé –pour cause de mariage. Qu’à cela ne tienne, nous allons un peu plus loin, sur la place Saint-Roch. Et le temps passe.

Une heure plus tard, nous apprenons que les deux compagnons Emmaüs ont finalement tous deux été libérés (un premier l’avait été un peu plus tôt, et le second, emmené à la PAF de Menton, vient alors de l’être)

Joie : cela veut dire, nous disons-nous, que Cédric, en toute logique, ne va pas tarder à sortir, puisque les policiers ont reconnu leur erreur et, en relâchant les deux hommes, admis de facto qu’ils n’étaient pas en situation irrégulière. DTC-Emmaüs Roya poste alors, non sans humour, sur son Facebook : « OUF, les 2 compagnons ont été libérés !!!! Cédric Herrou, lui, est toujours retenu à la caserne d'Auvare à Nice. Le suspens est à son comble... Pourquoi va-t-il être poursuivi puisque les soi-disant "clandestins" ne l'étaient pas ? Recel de courges ? Trafic de piments ? Détournement de basilic ? Malversation de tomates cerises ? Aide à l'entrée irrégulière d'aubergines ? Les dés sont lancés… » Une perquisition serait même envisagée… du camion de Cédric. Afin d’y vérifier le calibrage des courgettes ? A moins que les policiers n’aient raté la dernière livraison de leur AMAP, mais souhaitent tout de même avoir de quoi accompagner le poulet du dimanche…

Cédric ne sort pas. Et nous commençons à trouver le temps long. Et c’est alors, vers 15 heures, que je vois un ami arriver. « Qu’est-ce que tu fais là ? –On m’a demandé d’amener les papiers et les médicaments de Mathieu et Florence, qui ont été arrêtés… -Quoi ?! » Mathieu est un jeune camarade, peintre, très sensible, et psychologiquement fragile –d’où les médicaments. Florence est sa mère –une dame d’un certain âge, connue pour sa douceur et sa gentillesse.

Plus tard, d’autres gilets jaunes arrivent. Ils m’expliquent que dix camarades ont été arrêté.e.s après une action sur la Société Générale de Jean Médecin, sur laquelle il n’ont fait que mettre de la couleur (du blanc de Meudon, qui s’efface très facilement, et qui peut même être utilisé comme nettoyant écologique !) et quelques affiches. Rien de bien méchant. Alex, l’une des personnes interpellées (qui connait déjà les murs, puisqu’il faisait partie de mes camardes de cellules le 23 mars), n’a fait que demander son numéro d’immatriculation à un policier. Il est sorti ce matin, après 48 heures au frais, sans aucune poursuite –il a donc été gardé en cellule pour rien ; peut-être l’ont-ils oublié avant de partir en week-end ?

C’est sidérant. L’intimidation policière et judiciaire ne connait plus aucune limite. Les heures passent. Je discute un peu avec B., un autre jeune camarade gilet jaune, qui passe en procès mercredi, et risque le ferme, sans mandat de dépot -nous espérons tous qu'il ne se réveillera pas jeudi matin en cellule... Cédric, de son côté, pourtant libre de tout motif d’inculpation, ne sort toujours pas. Les autres camarades, si, mais en voiture, et accompagnés par la cavalerie : direction, la perquisition (durant l’une d’elle, une bâche sera saisie, au motif qu’elle peut servir de banderole) Je regarde Florence, tassée sur le siège arrière, ses cheveux blancs et gris lui tombant sur le front, me faire coucou derrière la fenêtre.

Seule une personne est rapidement sortie : un XR, qui n’avait fait que refuser de présenter ses papiers d’identité. Puis c’est au tour, non pas de Cédric, mais de… Zia, enfin, maitre Zia Oloumi, son avocat. Qui nous explique alors, avec l’humour grinçant dont il est coutumier, le tissu d’aberrations juridiques qu’a constitué pour lui cette journée : entre refus de le laisser rentrer au comico pour des motifs abscons, et non-respect (et non-connaissance) absolue du droit de la part des policiers… Rien ne tenait debout. La caserne de Auvare est une entité juridique à part, forteresse kafkaïenne ne rendant de comptes à personne -pas même aux lois.  

A l’heure où j’écris ces lignes, les interpellés de samedi, après 48 heures en cellules, ont étés déférés au parquet. On attend encore de leurs nouvelles. Cédric, lui, est sorti samedi à la nuit tombée, un peu avant 19h, enfin, et nous sommes allés boire un verre au Diane’s, le bar fétiche des alter’ niçois, décoré de peintures en hommage à Geneviève (et de dessins de Mathieu), où nous –Pilule Rouge- organisions le soir même un concert de la talentueuse Nina Dotti. Sur le chemin, Cédric, fatigué, mais toujours alerte, nous décrit sa journée, consterné par le degré d’incompétence des policiers auxquels il a eu affaire, et qui n’ont aucun début de rudiment de connaissances des lois qu’ils sont sensés faire appliquer.

Ça n’a pas donc pas été tant que ça une journée de merde. Pour une partie d'entre nous, elle s'est terminée à l'air libre, une bière à la main, entre ami.e.s. Mais, à nouveau, des citoyennes et citoyens vertueux et pacifiques ont végété en cellule, confrontés aux délires paranoïaques de l’Etat répressif.

Jérome, du Collectif Main d'oeuvre, joue King Lear place Saint-François - Photo : Tagali Gali

Reste ceci, cependant, qui est important, et que nous devons garder à l'esprit : si elles et ils ont dormi à l’ombre, c’est parce qu’ils et elles luttent. Et dimanche, nous avons été nombreux.ses à venir, en toute liberté, fouler les pavés du Vieux Nice, dans le cadre de la manifestation-festival Rue Libre, également organisée par Pilule Rouge. Pas un flic en vue. Il faisait grand beau. Il y avait des batucadas, des guitares, des violons, des clowns, des jongleurs : une véritable cour des miracles. Sur la place Saint François, le Collectif Main d’œuvre a joué du Shakespeare -King Lear, une pièce de circonstance puisqu'elle décrit le cruel fonctionnement du pouvoir- , sous le regard émerveillé des passants, du touriste à la mamie en balade en passant par le sans-abris du quartier. Ce fut une journée consacrée au partage, à l’amitié, à l’intelligence, à l’art, à la liberté, à la vie, et à la célébration de tout ce qui nous unit.

Ce qui nous unit. La naissance d’un enfant, par exemple. Naissance, j'y reviens, à laquelle nous avons tous assisté, vendredi soir –c’est donc l’évènement qui a ouvert ce week-end riche en émotions, et je tiens à ce qu’il conclue mon papier. Parce que oui, ce soir-là, un enfant est... né à la fin du concert de Cocanha organisé, toujours, par Pilule Rouge, à La Zonmé. A 22h49, sur le trottoir d'en face –les parents se rendaient à l’hôpital, mais tout est allé trop vite. Il est né juste à côté de nous. Au milieu de nous. Avant même l'arrivée des pompiers. Il s'appelle Ben Amin, et nous avons tous assisté à son premier cri. Nos amies Edwige, Ariane et Maelle ont fait en sorte que tout se passe bien, et les voisins nous ont apportés l’eau et les draps dont nous avions besoin.

Solidarité, partage, beauté. Vie. Tout ce qui nous unit. Et qui fait la vie est si douce, loin, le plus loin possible, du froid des cellules de garde à vue…

Belle et longue vie à Ben Amin et à ses parents,

Vivons heureux hors des cellules,

Salut et sororité,

M.D.

P.S. : J’ai écrit ce billet lundi après-midi, après quoi je me suis rendu au tribunal pour y rejoindre les camarades qui y attendaient la sortie de nos ami·e·s. Et ils ont été libérés, dans les alentours de 19h. Ils seront jugés en février, et on jusque-là interdiction de se parler (comme Mathieu et sa mère Florence vivent ensemble, cela a été aménagé) et de manifester à proximité de la Société Générale de Jean Médecin. Grotesque, vous dites ?

Source : 20 Minutes. L'heure est fausse et l'article ne nous mentionne pas.

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