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Billet de blog 29 nov. 2021

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La nullité pollue

Il y a peu, vautré devant un énième naufrage filmique d’une plateforme de streaming, j'ai réalisé que ces plateformes avaient entrainé une multiplication délirante des navets qui tachent à gros budget. Fort bien. Mais quand va-t-on enfin parler de l’empreinte écologique démente de ce cinéma, cet impensé dont on ne parle jamais ? Ne peut-on imaginer des films plus sobres -tels ceux de Carpenter ?

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Alors, entendons-nous bien : la personne qui écrit ces lignes est une fieffée férue de série Z post-apo dont le budget se compte sur les doigts d’un lépreux de Djakarta ; quand je parle de « nanar », c’est donc avec la malice du connaisseur qui sait goûter les joies et les délices qu’il y a à voir une production en train de rater devant nous tout ce qu’il est possible de rater, et qui apprécie cette face cachée du cinéma tout autant que celle constituée de chefs-d’œuvre dont l’histoire gardera mémoire jusqu’à la fin du monde.

Rien que l'affiche vend déjà du rêve.

Cependant, le film en question, Cosmic Sin, n’était pas un nanar, soit un « mauvais film sympathique », souvent fauché, j’y reviendrai, mais bel et bien un navet, un très mauvais film bien chiant ayant goûté la bagatelle de 20 millions de dollars, ce qui est loin d’être ridicule, et sorti directement sur la plateforme Amazon prime. Hanté par un Bruce Willis[i] au regard éteint, on y assiste aux tribulations spatiales pathétiques d’un groupe de soldats confrontés à une entité extraterrestre qui rend zombie dans un monde de 2524, excusez du peu, mais où tout le monde est bien sûr habillé en sweat-basket comme en 2020, et je vous laisse encaisser cet uppercut d’originalité que vient de vous asséner le pitch du film[ii].

Et c’est alors, en voyant toutes ces explosions dans le cosmos, ces bastons grotesques, ces agitations sur fond vert, ces décors minables, ces « boum boum », ces « tacacatac » et ces « piou-piou », que j’ai pensée à la part proprement matérielle de ce désastre, les grands studios de tournage, les reproductions de vaisseaux, les trajets aller-retour des acteurs venus cachetonner, les pack de Cristalline des techniciens, et je me suis alors dit : mon dieu, toute cette pollution pour faire pousser un gros navet.

Ce début de prise de conscience, je l’avais déjà eu en regardant avec des amis, hilares quoique consternés, Infinite, d’Antoine Fuqua (oui, comme les dragées), « produit d’appel » de Paramount+ pour sa propre plateforme vidéo, et également mauvais comme c’est pas permis, avec un Mark Wahlberg monolithique et un scénario n’ayant aucun putain de sens à base de bien contre mal avec des gens qui se réincarnent et des méchants qui veulent détruire toute réalité connue avec un œuf magique planqué dans le bide du gentil, pourquoi un œuf, pourquoi ce film, allez savoir. Je n’ai hélas pas pu retrouver le coût de la chose ; mais sachant que ce cher Mark[iii], quoique traversant un petit creux de carrière, fut en 2017 l’acteur le mieux payé au monde, et que le tournage s’est déroulé au pays de Galles, dans le Hampshire, dans le Hertfordshire, à Londres, Mexico, Guanajuato, au Népal, à New York, en Écosse, au Cambodge et dans les Alpes, on ne doit pas être sur le budget d’un épisode du commissaire Maigret. Quant à l’empreinte carbone, n’en parlons pas.

Car il nous faut bien voir la réalité en face ; on dit souvent, face à ce genre de productions : « Bwaf, c’est juste un mauvais film de plus », mais c’est hélas bien plus que ça. Et de savoir que la montée des océans et la disparition des ours polaire sera en partie due à des films comme ça, ces bouses infâmes au scénar’ aussi original que le spectacle de fin d’année à l’école (mais avec des extraterrestre, des zombies, et des stars démonétisées) et que la multiplication et la mise en concurrence des plateformes de streaming rend de plus en plus nombreuses, franchement, ça me déprime à un point que vous n’imaginez pas.

Passons rapidement sur la pollution directement induite par le streaming, une pollution normalement connue de tous, du moins, je l’espère. Pour mémoire, selon une étude récente, une heure de streaming vidéo libère 100 grammes de carbone dans l’atmosphère, soit plus ou moins l’équivalent de 40 minutes de clim’. Et comme le rapportait Slate il y a peu, « les abonnées Netflix ont passé 6 milliards d'heures à visionner le Top 10 de la plateforme, produisant plus de dioxyde de carbone qu'un voyage de la Terre à Saturne. »

Pour ce qui est de la pollution engrangée par la production des films elle-même, c’est étrange, mais on en parle moins. Et il me semblerait que ces stars du grand écran si promptes à verser des millions pour la sauvegarde de l’Amazonie, la larme à l’œil, font preuve d’une étonnante « pudeur de gazelle », comme dirait l’autre, dès qu’il s’agit de détailler un peu l’impact environnemental effarant des films dans lesquels elles jouent, et dont elles assurent la promo à grands coups de tournée mondiale en avion.

Les Echos, l’une des rares sources que j’ai dégottées sur le sujet, nous rapporte cependant que le Centre National du Cinéma, en France, a très récemment pris conscience du problème, et a mis en place un plan nommé « Action » : « dès 2022, des études sur l'impact carbone du secteur et la mise en place d'une méthodologie commune de sa mesure seront, entre autres, lancées. En 2023, la réalisation d'un bilan carbone sera obligatoire pour toute œuvre audiovisuelle et cinématographique financée par le CNC et des objectifs seront définis. » (Le CNC veut verdir le cinéma, Marina Alcaraz, les Echos, 30/06/21)

Car produire des films pollue, c’est indéniable. Un autre article des Echos (Le cinéma passe au vert, Véronique Le Bris, 09/12/20) nous rapporte que « en 2011, il a été établi que l'industrie audiovisuelle (c'est-à-dire la production TV, publicitaire et cinéma) française libérait chaque année 1,1 million de tonnes de CO2 dans l'atmosphère, soit l'équivalent de 410.000 allers retours Paris-New York en avion. » Et encore, on parle ici de la France, qui produit assez peu de Blockbusters, et a priori le film de Desplechin à Roubaix n’a pas une grande responsabilité dans le bouzin. L’article enfonce le clou : « Produire du cinéma pollue, à un point tel qu'Hollywood était considéré en 2006 comme le deuxième pollueur de Californie après le secteur du pétrole. » Peu de chance que ça aille mieux aujourd’hui, mais ça, on ne peut que le supposer, tant cette triste réalité est peu analysée, peu quantifiée, et reléguée sous le tapis. « Il n'y a pas d'étude précise chiffrée du secteur, pas de vision scientifique », affirme ainsi Clémence Lacharme, missionnée par le CNC pour traiter ces questions.

Il faut le dire, quitte à gâcher la fête et à gâter le gout de la soirée pizza : « L’industrie du rêve » est une des premières pollueuses au monde ; et ce de plus en plus, depuis quelques temps, pour produire des direct-to-plateforme, comme on disait avant « direct-to-DVD », dotés (à l’inverse cette fois-ci de nos antiques « direct-to-DVD », au budget souvent minimaliste), malgré leur nullité crasse, de moyens techniques conséquents qui doivent, ou en tous les cas devraient, prêter à interrogation : à quand un audit sur tout ça, avec, je ne sais pas, à la clef, une pastille rouge ou verte en fonction de l’empreinte carbone de chaque film ? Cela permettrait peut-être, grâce à la prise de conscience du public, aux producteurs de se questionner un peu avant de bousiller la planète juste pour retarder la mise en retraite de Bruce Willis.  

Comme toujours, les alternatives existent. Une actrice ou acteur peuvent décider, par exemple, de ne pas se plier au jeu de la tournée promo. Comme le rapporte l’article des Echos, un collectif comme « Eco Deco Cine », promeut « une charte de pratiques durables, enrichie de fiches qui recommandent la réutilisation des feuilles de décor amovibles, la location, l'achat d'occasion et la revente des éléments décoratifs, la limitation des quantités de matériaux et des solvants, l'utilisation de peintures ou colles écoresponsables, la réduction et le tri des déchets… » Bref : des décors écoresponsables, tels ceux de Provence Studios, à Martigues, « où ces pratiques vertueuses sont le lot quotidien. Les 26.000 m2 qui les composent sont écoconçus, Le toit est recouvert de panneaux solaires et dotés de fenêtres pour tourner en lumière naturelle. Les bâtiments sont chauffés et refroidis par thalasso thermie, éclairés par Leds. Et tout ce qui est récupérable - de l'eau de pluie aux décors - l'est. »

Et surtout, loin des navets tout pétés qui singent à grands coups d’effets spéciaux flingués les blockbuster du moment, loin de ces enflades numériques prétentieuses et creuses, il y a le cinéma indépendant, réellement indépendant, avec sa fougue, ses petits moyens et son inventivité ; il y a l’art de la série B ; en bref : il y a tout ce que nous a apporté le grand, l’immense John Carpenter.

Carpenter, avec ses intrigues et sa réalisation épurés, voire minimalistes, sa volonté d’une mise en scène la plus discrète possible, voire « invisible », selon ses propres termes, Carpenter, avec son élégance, sa fluidité –et son implacable subversion, son rejet absolu du « darwinisme social », de l’égoïsme, de l’inhumanité du capitalisme ; Carpenter qui affirmait : « Vous savez, pour les riches, les pauvres sont invisibles. Ils n’existent pas », et qui s’est employé dans nombre de ses films, avec brio, à mettre en lumière cet « invisible », un terme qui est décidément le maitre-mot de son œuvre, qui traverse nos sociétés, souvent grâce aux outils de l’horreur et/ou du fantastique.

Assault (100 000 euros de budget !), Fog (1 million), New York 1997 (6 millions), Christine (10 millions), Invasion Los Angeles (4 millions), autant de films qui nous montrent que sans qu’il soit besoin de tourner dans 20 pays différents (le monsieur est adepte du huis-clos) et de casser la tirelire, il est possible de faire du bon, du très bon cinéma de genre, avec tout ce qu’il faut d’extraterrestres et de zombie et de qu’on voudra ; de ces péloches à voir et revoir calés sur son canapé, avec une bonne bière et des pizzas chèvre-miel.

L'affiche du film maudit

Et je n’ai même pas mentionné sa « trilogie de l’apocalypse » (« apocalypse » voulant dire, je le rappelle, « révélation »), qui comprend The Thing (chef d’œuvre d’angoisse, dans une base polaire, avec une entité extraterrestre pouvant prendre n’importe quelle apparence), l’Antre de la Folie (chef d’œuvre Lovecrafiten avec un enquêteur sur les traces d’un écrivain mystérieux, auteur d’un roman, qui rend fou), le Prince des ténèbres (chef d’œuvre cauchemardesque voyant les hordes du mal tentant de s’emparer du monde), avec en terrifiant bonus le génialissime Cigarette Burns (la Fin absolue du monde en français, un titre magnifique), épisode réalisé pour la série les Maitres de l’horreur, et mettant en scène, dans un scénario qu’aurait pu écrire Roberto Bolaño, la quête d’un légendaire film d'horreur, La Fin absolue du monde, donc, de Hans Backovic, film maudit qui aurait causé une émeute et des morts lors de sa première projection, en 1971, au Festival international du film de Catalogne.

Et je n’ai pas mentionné non plus son film à plus gros budget (50 millions), Los Angeles 2013, suite de commande qu’il ne voulait pas faire, et que, en bon sacripant anarchiste qu’il est, il a fait a priori exprès de foirer pour en faire une bouse lamentable à gros budget, cochant tous les clichés du genre, même les plus grotesques, et se terminant par l’extinction générale, sur terre, de toute forme de technologie, Carpenter, dégouté des grands studios hollywoodien, semblant vouloir ainsi nous apporter ce message : « l’industrie du rêve est un cauchemar, c’est fini, les conneries, il est temps de passer à autre chose », lui-même revenant très vite à ses premières amours : la série B indé.

Et il a pas tort, John : y en marre, vraiment, de faire fondre la banquise en produisant et en matant des gros navets qui puent. Je suggère donc à Bruce Willis de prendre une retraite bien méritée, aux producteurs de ne plus sentir obligés de nous noyer sous un flot incessants de films ni faits ni à faire, et à nous, public, de prendre conscience que nous pouvons consommer autre chose que ça, et que l’art cinématographique véritable n’a pas besoin de masse d’argent et de gros effets spéciaux pour exister, bien au contraire.

Vive la série B fauchée ! Je rappelle pour conclure que cette purge qu'est 2012, film catastrophe qui traite de la fin du monde tout en y participant, a couté 200 millions de dollars, avec des effets spéciaux en pagaille, et le Fils de l'homme, cette œuvre maitresse de science-fiction dystopique d'Alfonso Cuarón, qui nous présente une humanité dévastée par les pandémies et les guerres et au bord de l'extinction, 76 millions de dollars, avec une extrême quoique intense sobriété de moyens. Et 28 jours plus tard, film de zombie de Danny Boyle, scénarisé par le génial Alex Garland (qui a réalisé plus tard le fabuleux Ex Machina, à voir absolument), avec le talentueux Cillian Murphy, juste 8 millions, et fut tourné uniquement en Angleterre, en caméra DV. Comme quoi.

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

Journaliste à Mouais, mensuel d’enquête et d’analyse. Tout comme le cinéma indé, la presse libre a besoin de vous ! Un seul moyen : l’abonnement : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

[i] Que j’aimerai toujours, ne serait-ce que pour Die Hard 1 & 3 (y en a eu d’autres ?) et pour l’Armée des 12 singes

[ii] Le résumé détaillé et consterné du film a été fait par le toujours excellent Odieux Connard sur son blog : https://unodieuxconnard.com/2021/11/02/comic-sin/ L’expression « encaisser cet uppercut d’originalité », si je me souviens bien, est du génialissime Karim Debbache, dont je regrette très fort les chroniques.

[iii] Que j’aime aussi beaucoup, ne serait-ce que pour Boogie Nights, les Infiltrés, les Rois du désert, la Nuit nous appartient (ou encore Ted et No Pain no gain)

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