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Billet de blog 30 mars 2022

Maintenant ou jamais

Littéralement : si ça le fait pas maintenant, si la gauche « de pouvoir » ne parvient pas à y accéder cette fois-ci (et c’est probable), c’est qu’elle ne le fera jamais. Ce qui impose de penser un monde politique futur où l’État central nous sera toujours violemment et intégralement hostile, avec cette alternative abrupte : la démocratie directe, ou le libéralisme militarisé, voire le fascisme.

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Je résume la situation : à gauche (enfin, disons plutôt au centre-droite), Jadot est aussi discret qu’un Charlie égaré au grand congrès des binoclards porteurs de pulls rouges à rayures blanches, Roussel mène une campagne tuning-Hippopotamus qui ravit les bourgeois-bourrins de CNews mais désespère son électorat communiste, et Anne Hidalgo est Anne Hidalgo. A droite, Pécresse a déjà fait sombrer dans la dépression six professeurs du Cours Florent et la totalité des barons LR qui font semblant de la soutenir, et Zemmour et Le Pen se disputent pour attirer vers eux tous les fascistes du pays, qui sont nombreux mais peut-être un peu ric-rac pour deux. Quant à Macron, il refuse purement et simplement de faire campagne, se contentant de dévoiler un programme qui ferait passer le Chili ultralibéral de Pinochet pour la douce utopie d’un Amish collectiviste.

Il y a donc, dans cette campagne, évidemment pas un boulevard, il ne faut pas déconner, mais une « fenêtre de l’Histoire », comme l’avait formulé Lordon en 2017, ouverte pour le seul parti qui en France, depuis quelques temps maintenant, incarne la gauche non-révolutionnaire, dite « de pouvoir », en mesure d’accéder à l’État central (je vous laisse nommer vous-même ce parti, mais attention si êtes un fanzouze de Roussel vous risquez de donner la mauvaise réponse et de ne rien comprendre à ce papier, essayez encore). D’autant que sous le quinquennat Macron, d’une violence économique et politique rarement connue dans notre histoire récente, ont émergé dans la société française, des Gilets Jaunes à l’occupation des théâtres en passant par le mouvement retraite, Justice et Vérité, Black Lives Matter et les manifs pour le climat, des thématiques qui tendent à prouver que notre peuple n’est peut-être pas si à droite que ce qu’aiment à dire les éditorialistes bourgeois réac’ qui pensent que tous les gens sont aussi cons qu’eux.

Donc, voilà : ça peut le faire. Mais si ça ne le fait pas, comme c’est bien sûr probable, et si nous en reprenons pour cinq ans de terreur macronienne, deux constats seront à faire : d’une part, que les personnes ayant voté Manu sans faire partie des maigres 10% qui bénéficieront, et eux seuls, de la politique insensée du Monarque, ont vraiment un gros souci, et devraient penser à consulter ; d’autre part, que l’État central, dans notre pays comme dans bien d’autres, demeure et demeurera à jamais inaccessible à quelque gauche un peu ambitieuse que ce soit, ce qui implique de tirer diverses conclusions.

Parce qu’il faut bien se le dire : si Manu repasse, ce sera l’enfer. Et il y a fort à parier qu’on se retrouve bien rapidement avec un système libéral-autoritaire encore plus verrouillé qu’auparavant, avec des institutions politiques de plus en plus fascisée, et un corps médiatique dominant à l’avenant.

Macron, et avec lui tous ses sous-fifres, n’aime pas la démocratie, il nous l’a bien montré ; il est en cela bien fidèle à la pensée, et à la pratique hardcore, de ce que l’historien Quinn Slobodian appelle le « libéralisme militarisé »., « survenu précisément comme une réponse à l’avancée de la démocratie de masse » (1) que les néolibéraux historiques ont appelé à remplacer par une « démocratie des consommateurs », où, selon les propres termes de Ludwig von Mises, « il est vrai, il n’existe pas l’égalité du droit de vote », tant « les hommes sont inégalement doués par nature ». Une politique alors qualifiée (nous sommes dans les années fin 1920-début 1930, et des massacres d’ouvriers en grève ont eu lieu) de « guerre sociale par le haut », et que Slobodian résume ainsi : « la démocratie, considérée d’un point de vue fonctionnel, pouvait être suspendue dès lors que la stabilité du marché l’exigeait ».

Ce « libéralisme militarisé », et les médias de masse chargé de diffuser sa pensée, entretiennent aujourd’hui, et depuis des décennies, les meilleurs rapports avec l’autoritarisme fascisant. En premier lieu car celui-ci ne menace nullement ses intérêts (on imagine difficilement Zemmour le millionnaire se taxer lui-même à 90%, et sa pensée économique, fruste, se limite à une sorte capitalisme mussolinien ma foi du plus bel effet), et que l’Histoire nous a bien montré, et nous montre encore, que marché et dictature pouvaient nouer des idylles aussi solides que celle unissant Tic et Tac ou Raphael Enthoven et lui-même. Et en second lieu car les vilains-fachos-pas-beaux, en temps de démocratie relative, représentent un repoussoir utile qui permet à Macron, depuis cinq ans, de crier « c’est le fascisme ou moi », alors même que nous avons désormais les deux « en même temps ».

On peut donc assez facilement anticiper ce en quoi consistera le projet de Macron aux manettes pendant encore cinq années : dégrader plus encore des institutions démocratiques déjà pas bien en forme, renforcer le pôle fascistoïde qui lui sert de sparring-partner, quitte à lui donner une place de choix dans son gouvernement comme il l’a fait avec Darmanin, et tout faire pour qu’on ne puisse plus le dégager de son bunker de l’Elysée, tel un blaireau rétif à l’enfumage, avec derrière lui une turbo-droite qui irait d’Edouard Philippe à Ciotti. Et, perdue à l’Assemblée, une opposition parlementaire rendue aussi utile qu’un gramme de coke dans la loge de Chantal Goya.

Une perspective de l’ordre du « pas ouf », donc. Et qui nécessite de faire le deuil de toute possibilité de récupération future de l’Etat central par les forces progressistes. Un deuil qui n’est certes pas trop difficile à envisager pour l’anarchiste que je suis, mais qui pose tout de même de nombreux problèmes, tant cet outil-Etat, n’en déplaise à une partie de mes camarades anar’, me parait tout de même relativement nécessaire à utiliser dans le cadre de choses aussi futiles que la répartition des richesses ou la planification écologique.

A la place, nous allons donc devoir faire avec ce que nous aurons sous la main, à savoir : la démocratie directe. Problème, derechef : dans notre pays, cette tradition autogestionnaire, après des décennies de mise au rencard (et bien qu’elle ait été revivifiée par les Gilets Jaunes), est encore balbutiante, comme l’a hélas montré le succès assez mitigé des « listes citoyennes » (ou « listes participatives ») lors des dernières municipales. Ainsi que l’avaient écrit à l’époque Mathilde Goanec, Ellen Salvi, Mediacités, Le d'Oc, Le Poulpe et Marsactu dans un article commun, « « Pour le moment, nous sommes dans une forme d’éveil et de sensibilisation. La vraie échéance, c’est 2026, affirme Tristan Rechid. Aujourd’hui, nous n’avons pas encore de corpus idéologique clair, nous sommes encore très légers. » Le co-initiateur de l’expérience de Saillans estime que le pays reste très éloigné « culturellement » du concept de municipalisme. « En France, on est encore persuadés que quelqu’un va nous sauver et que les affaires publiques, ce n’est pas pour nous », regrette-t-il. »

J’allais en dire plus, mais vous avez sans doute compris l’idée : pour paraphraser Rosa Luxembourg, si Manu repasse, ce sera anarchisme ou barbarie. Autant donc se préparer dès maintenant à créer de nouveaux syndicats, des comités de quartier, des assemblées populaires, des parlements autonomes, à réquisitionner des espaces de vie démocratique, et, effectivement, organisons-nous au plus vite pour les prochaines municipales après avoir soigneusement relu Bookchin, penseur du municipalisme libertaire,  qui vise à « remplacer l’État, l’urbanisation, la hiérarchie et le capitalisme par des institutions de démocratie directe et de coopération ». Je ne vous le cache pas : ça ne va pas être facile.

Dans sa hâte à nous détruire, et en invalidant par son autoritarisme maximaliste toute possibilité d’agir à échelle nationale, Macron, s’il est réélu, aura rendu ce programme communaliste et localiste plus nécessaire que jamais. Mais je ne sais pas vraiment si on peut pour autant lui dire merci.

Je dis bien : s’il est réélu. Comme l’a écrit Lordon, lors des dernières présidentielles, dans son article cité plus haut, « l’histoire se montre parcimonieuse quand il s’agit d’ouvrir quelques fenêtres aux dominés. Mais il lui arrive de le faire, même si c’est sur le seul mode de l’entrebâillement. Sans doute les luttes sociales n’ont-elles pas à attendre que les fenêtres s’ouvrent toutes seules, et il leur arrive de les forcer elles-mêmes — 1968, 1995… Mais elles ne se portent pas plus mal quand quelqu’un vient leur tirer le loquet. La moindre des choses c’est de ne pas dormir à ce moment-là et, bien réveillé, de donner de l’épaule comme il faut, pour qu’enfin on respire ».

Si au lieu d’avoir démocratie directe ou libéralisme militarisé, nous avons démocratie directe et république socialiste-pour-de-vrai avec assemblée constituante, nous gagnerons sans doute un peu de temps ; or le temps, c’est précisément ce qui nous manque cruellement, car le mur approche, et il va piquer.

This is fine. On se donne rendez-vous le 10 avril.

Salutations libertaires,

Mačko Dràgàn

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(1) Quinn Slobodian, Les Globalistes, Histoire intellectuelle du néolibéralisme, à paraitre le 8 avril

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