Voulez-vous vraiment quitter Youtube ? (Oui)

C’est passé inaperçu dans la presse non-spécialisée, mais depuis quelques temps, Youtube lave plus blanc sa plateforme, censurant des vidéastes à la chaîne et s’arrogeant un rôle de véritable « commissaire politique » (JDG). Ne serait-il pas temps de contester l’hégémonie problématique de Youtube, et de réfléchir à la possibilité d’un service public et libre d’hébergement de vidéos ?

J’entends bien que le genre de réflexions que je vais développer aujourd’hui a peu de chance de faire un carton à Mediapart, dont le public des Youtubeurs ne constitue sans doute pas le lectorat de base (fanbase de Usul exceptée). Mais sachant que l’on parle d’une des platerforme les plus puissantes du monde, et de productions culturelles populaires touchant plusieurs millions de personnes, il est nécessaire de se questionner sur les évènements récents qui ont secoué la youtubosphère.

De mon côté, j’ai un secret inavouable : je passe une grande partie de mon temps éveillé (et aussi de mon temps endormi) devant Youtube, enfin, je veux dire, à laisser défiler sur mon ordinateur en fin de vie, telle une radio permanente, de la musique, des podcasts d’émissions variées, de chaînes de « vulga » (vulgarisation –Max Bird, Nota Bene, Ginger Force…), mais aussi des analyses de films, des clips, du retrogaming, et je connais ainsi par cœur, pour les avoir vues je ne sais combien de fois, les vidéos de Crossed et Chroma, de MisterjDay, de What the Cut, de Salut les Geeks, de Benzaïe, Joueur du grenier…

Tous ces vidéastes, qui la plupart se connaissent et ont travaillé ou travaillent ensemble, dessinent une galaxie de créateurs (et créatrices, même si elles restent hélas bien moins visibles) de contenus qui explorent avec talent les possibilités de l’internet, hors des cadres plus formatés, moins libres, du cinéma ou de la télévision. De la bonne culture populaire, quoi, inventive, drôle, riche, vivante. Et aujourd’hui en passe de se faire bouffer par le Moloch qui l’héberge : Youtube.

Cet été, Fred de la chaîne Joueur du Grenier, l’une de mes préférées de celles citées précédemment, a publié ce post sur Twitter : « Mauvaise nouvelle pour le JDG, il ne passera pas la censure. Et pourtant j'ai flouté la moindre femme [femmes semble-t-il automatiquement tenues par Youtube pour des objets sexuels] qui apparait mais le peu qui reste, ça passe toujours pas […] On est rentré dans des niveaux de censure absurdes, contre lesquels je peux plus lutter (à part en allant en justice) -j'ai censuré la nudité, mais maintenant c'est les "intentions" qui sont censurée... »

En cause, une vidéo analysant un jeu vidéo un peu trash, Duke Nukem. Présentant donc aux abonnés de la chaîne la vidéo en version censurée, Fred annonce : « Je pense que ce genre de chose va se multiplier pour nous à l’avenir, puisqu’il semblerait que YouTube vous considère tous comme des enfants sortis d’une crèche ». Il conclut, amer : « J’ai atteint un degré de dégoût envers cette plateforme qui est tel que même en sachant qu’il s’agit de notre principale source de revenus, je lui souhaite de crever », employant le terme de « commissaire politique » pour désigner Youtube, ce qui n’est pas anodin.

Précisons qu’une vidéo censurée par Youtube ne peut être visible qu’à condition de donner ses coordonnées de carte bleue ou ses papiers d’identité à la plateforme, ce qui bloque son accès au large public –et notamment à moi, qui, je sais pas pourquoi, ne souhaite pas donner ce genre d’informations à Google, ce qui m’a récemment empêché de voir des épisodes « d’escales à Nanarland » chroniquant des films érotiques nanar ou la présence des « plans nichons » (voir la définition de ce terme) dans la série Z (oui, c’est un autre secret inavouable, je suis un adepte des nanars).

Dans la foulée de ce coup de gueule du Joueur du Grenier, d’autres Youtubeurs, comme le radis irradié, Louis-San, l’Ermite Moderne ou Misterfox ont également exprimé leur colère contre une plateforme qui bride leur création, Misterfox pointant notamment le fait que Youtube lui suggère de « publier des vidéos verticales, spontanées, non éditées de moins de 60 secondes » (donc : de la merde, pour le dire plus clairement), avant de conclure, avec raison : « non, c’est pas Youtube qui nous fait vivre : c’est nous qui faisons vivre Youtube », et d’annoncer poster désormais ses vidéos complètes sur Viméo afin d’échapper à l’emprise d’une entreprise « hégémonique, voire monopolistique ».

Pour le situer, JDG, c’est un des « anciens » de Youtube, survivant, je n’ose dire vestige, d’une époque –dans les alentours de la fin des années 2000- qui a vu une poignée de jeunes gens talentueux (dont Usul, membre de la team Nesblog), s’emparer avec délice de cet Eldorado de création qu’était alors Youtube, y faisant vivre un esprit ludique, subversif, souvent un peu trash (voir les « Youtube poop », par exemple) proche de l’esprit Canal de la grande époque, à base de mèmes délirants, de sketchs barrés et d’absurde décomplexé –mais aussi de curiosité passionnée pour la culture populaire, et d’envie d’en parler à sa façon.

Ce temps parait lointain aujourd’hui, comme l’indique ce dialogue tiré d’un des sketchs de JDG, dans lequel Fred, donnant la réplique à Seb (toujours hilarant) se met lui-même en scène en tant que vétéran de la plateforme : « -Antoine Daniel, Mathieu Sommet, Karim Debbache, TheFantasio974[i]… -Ils sont tous morts, général, il ne reste que moi… Le monde a changé. Youtube aussi. –Mais non, tu peux faire des choses, tu peux t’adapter. Tu peux faire par exemple des pranks, des vlogs, des challenges.. des dégustations, aussi… -On s’est battu pour faire de bonnes vidéos, colonel ! Et voilà comment ils nous remercient ? en mangeant du caca ? C’est pour ça que je préfère rester dans la forêt, avec mes amis les animaux... »

JDG - Youtube m'ennuie JDG - Youtube m'ennuie
Vlog, Pranks (canular au dépend d’une personne), dégustations… toutes choses que Fred critiquait dans une vidéo devenue virale, « Youtube m’ennuie », où il affirmait ne plus se sentir à sa place sur une plateforme désormais emplie de vidéos sans âme, obsédées par la maximisation du nombre de vue et repompant les codes du divertissement de la télé poubelle –à la façon de MacFly et Carlito, les deux bouffons du président, dont je reparlerai plus loin. Macfly et Carlito qui furent les grands initiateurs de ce que JDG appelle le « double f » : « des feats (des invités) et du fun ». On a vu jusqu’où ça les a menés…

Bref : sur Youtube, ça commence à vraiment sentir mauvais. Alors que d’un côté, une censure tatillonne et puritaine expurge la plateforme de ses contenus les plus créatifs, de l’autre elle laisse donc libre court à l’essor d’une myriade de vidéos entièrement conçues pour la consommation et la préparation du « temps de cerveau disponible » (TF1 forever) –se faisant la vectrice d’une pensée individualiste, « cool », « fun » et parfaitement néo-libérale ma foi du plus bel aloi (pour ne pas parler des youtubeurs d’extrême-droite, dont j’ai déjà bien assez parlé depuis quelques temps). JDG, encore : « Youtube est devenu cynique, et les youtubeurs ont mis une couche de LOL par-dessus pour vous faire avaler ça ».

Bon, avant tout, une évidence : Youtube fait partie d’Alphabet et de sa filiale Google (qui comprend également Google services, Gmail, Blogger, Chrome, Android, etc), et ses revenus lui viennent principalement de la publicité et du trafic de données. Et plus généralement, il est important de rappeler que « les réseaux sociaux utilisés par la majorité de la population ne sont pas des entreprises philanthropiques. Leur modèle économique est uniquement basé sur la publicité. Ce sont des régies publicitaires au sens strict : ils fournissent et gèrent des espaces publicitaires ciblés, à destination des annonceurs. » (Jean-Noel Montagné, Comment les réseaux sociaux détruisent la société). Les considérations « artistiques » de Youtube sont donc uniquement dictées par ses intérêts publicitaires, et il n’est donc pas étonnant qu’il tende à produire de la merde plutôt qu’autre chose. Cependant, il est grand temps de réaliser que Youtube est devenue (enfin, disons, s’est affirmé comme) une arme idéologique massive pour le système capitalo-consumériste dominant.

Le sketch grotesque ayant mis en scène, à l’Elysée, l’autocrate présidentiel et deux crétins bien trop ravis de venir faire la joie de leurs annonceurs en cirant les pompes du pouvoir en place, nous a bien montré la concordance d’intérêt entre les milieux publicitaires, « l’élite » néolibérale et les créateurs sans scrupules de contenus internet pré-formatés. Tout comme le reste de l’offensive de propagande gouvernementale sur cette plateforme, qui a vu par exemple Gabriel Attal rencontrer EnjoyPhoenix et Léna Situations afin de parler de la situation critique de la jeunesse dans un moment lunaire, hors-sol, Attal faisant du Attal et les deux influenceuses étant aussi représentatives de la « jeunesse » réelle que moi de l’électorat de base de Laurent Wauquiez.

Il y a donc un gros problème. Problème dont l’équipe de JDG avait déjà proposé une allégorie savoureuse dans sa récente vidéo sur Tomb Raider, présentant un monde soumis à la malédiction du « Dollar vert », et donc plongé dans une censure quotidienne (les corps de femmes y sont pixellisés et il est impossible d’y prononcer le mot « bite »). A la fin de la vidéo, arrivant dans un temple ressemblant fort à un open space de la Silicon Valley, Fred s’écrie à ceux qui dirigent tout ça, les maitres du « dollar vert » : « Mais vous êtes des m.. Vous êtes odieux en fait ! C’est ça la liberté ? Devoir obéir à des règles stupides et qui changent tout le temps ? Tout ça pour satisfaire vos délires du moment ? Depuis quand c’est à vous de décider tout ça ? Pour qui vous vous prenez ? »

Et, en effet, on se demande pour qui ils se prennent, et pourquoi c’est à eux de décider ce que nous pouvons créer, ce que nous voulons voir, ce que nous devons dire. Et la réponse vient hélas rapidement : ils peuvent se permettre ça, car les alternatives à Youtube ne sont pas assez développées.

Mais « pas assez développées » ne veut pas dire inexistantes. Nous ne devons pas renoncer à l’utopie (certes aujourd’hui, en apparence, totalement inenvisageable) d’un internet libre, lieu de création, d’échange, d’entraide, de partage, où faire vivre différents supports, différents contenus, affranchis de toutes contraintes mercantiles. Ce que propose par exemple La Quadrature du Net (dont l'un des confondateurs, Philippe Aigrain, vient de nous quitter), qui « lutte pour le développement d’un Internet où tout le monde peut décider des règles qui encadrent nos échanges. Elle s’oppose à ce que ces règles soient fixées par une poignée d’entreprises privées ou soient appliquées de manière automatisée. La Quadrature du Net lutte pour que les États ne censurent pas nos échanges de façon autoritaire, notamment à des fins politiques. »

Les JDG et moi n’avons peut-être pas tant que ça d’affinités idéologiques (quoique) mais, au-delà de l’admiration que je peux avoir pour leur travail, nous avons, ainsi que bien d’autre citoyennes et citoyens du monde et créatrices et créateurs des internet, un intérêt commun : un service public d’hébergement de vidéos et un média social public, qui nous permette d’échapper à l’emprise de tous les Big Brothers. Même si c'est très compliqué d'imaginer une porte de sortie.

Cela pourrait être Peertube (certes pas hyper facile d'accès et d'utilisation pour le moment), plateforme d’hébergement vidéo reposant sur un système de peer to peer, sans serveur centralisé comme pour Youtube, et développé par Framasoft, réseau d’éducation populaire se consacrant au logiciel libre. Peertube sur lequel, grâce aux copaines de la Quadrature, le documentaire que j’ai co-réalisé, Pourtant la Ville t’appartient, est visible ; Peertube sur lequel je vais à l’avenir essayer de poser le plus grand nombre des vidéos que nous produisons avec notre webtv Télé Chez Moi.

Ce n’est pas un front de lutte secondaire : dans un système mercantile basé sur un appauvrissement culturel généralisé, pouvoir reprendre le contrôle sur la production culturelle diffusée au plus grand nombre n’est pas un combat d’arrière-garde. Il faut quand même réaliser à qui nous avons affaire : des manipulateurs prêts à tout pour générer des clics. Tim Kenball, ex-manager et ex-directeur de la monétisation de Facebook, affirmait ainsi en 2012 : « Que pouvons-nous faire pour vous inciter à rester chez nous ? La désinformation, le contenu malveillant, de la fausse information, tout cela est beaucoup plus puissant pour générer des instincts qui vont vous inciter à rester sur la plateforme ». Et ainsi générer plus de revenus publicitaires.

Chiche ? Chiche ?
Il est grand temps de briser la spirale. Se désintoxiquer de Youtube ne sera pas une chose facile, mais si on veut que les descendants des Antoine Daniel et Joueur du Grenier puissent continuer à nous faire rire, il va falloir en passer par là.

Salutations libertaires,

Vive l’internet créatif et libre,

Mačko Dràgàn

Journaliste à Mouais abonnez-vous c’est beau et pas cher : https://www.helloasso.com/associations/association-pour-la-reconnaissance-des-medias-alternatifs-arma/paiements/abonnement-mouais

Sources :

Les vidéos de JDG : https://www.youtube.com/watch?v=dZOpobOhOEc ; https://www.youtube.com/watch?v=ejjGvdNlV3w ; https://www.youtube.com/watch?v=DLeCJW3t0Io&t=841s

La vidéo de Misterfox : https://www.youtube.com/watch?v=Y-KzqfmWJO4&t=324s

Une vidéo de la youtubeuse Ginger Force expliquant son départ de la platoforme pour cause de trop grande précarité : https://www.youtube.com/watch?v=5Su8J_J7xlw

Vidéo du Média sur Peertube : https://www.youtube.com/watch?v=f0T6FwLTPlQ

https://www.lesauvage.org/2021/05/comment-les-reseaux-sociaux-detruisent-la-societe/

Un article du Monde datant de 2016 et évoquant ces problèmes, comme quoi ça date pas d'hier : https://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/09/02/des-videastes-accusent-youtube-de-censure-qui-ne-dit-pas-son-nom_4991794_4408996.html

[i] Ce joueur et vidéaste a annoncé son départ de YouTube le 27 avril 2018, affirmant ne plus vouloir être financièrement dépendant de Youtube.

 

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